06.07 DE L’AUTHENTICITÉ À LA CRISPATION.


Depuis que j’ai quitté la Drôme occidentale et la plaine de la Drôme provençale, régions agricoles riches, je parcours des territoires au caractère montagnard de plus en plus affirmé, suite de vallées d’orientation générale ouest-est fermées par des verrous, simples éminences d’abord puis murailles de plus en plus imposantes que l’on franchit par des cols qui, hauts de trois à quatre cents mètres à l’ouest, atteignent et dépassent progressivement mille à mille huit cents mètres dans les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute-Provence. Les fonds des vallées s’élèvent elles aussi, elles atteignent bientôt de six à huit cents mètres et leur agriculture s’en ressent : quelques céréales puis de la lavande et des oliviers et, enfin, des prairies consacrées à l’élevage, presque exclusivement ovin, qui utilise aussi, comme partout, les alpages au voisinage des cols. En revanche, adrets aussi bien qu’ubacs sont occupés en hauteur par des falaises à pic de calcaire dur qui surmontent des flancs ravinés de marnes plus ou moins végétalisées et de toute façon impropres à toute activité humaine.

De manière progressive, ces vallées sont victimes d’une dépopulation majeure qui culmine peut-être avec l’exemple de Montmorin dans les Baronnies, à la limite sud-ouest du département des Hautes-Alpes. Jadis chef-lieu de canton comptant près de six cents habitants au XIXème siècle, il n’en reste guère plus de quelques dizaines à résider au pays en hiver. Bien entendu, il ne reste plus à Montmorin et dans la majorité de ces villages, de commerçants et services publics, même les cafés ont disparu. Au-dessus de Montmorin, sur le chemin menant au col des Praux, le hameau de Praboyer réunissait jadis plusieurs foyers, il n’en reste qu’un, celui de Claire, de son compagnon et de sa fille qui accueillent les randonneurs sur le GR 91. Même les ruines des autres habitations ont disparu si bien que le gîte de Claire, une admirable bâtisse voutée du XIXème siècle, est totalement isolée à mille mètres sur un vague replat qui mène au col et semble surréaliste. La beauté sauvage de l’endroit, la qualité de Claire qui vit là depuis vingt-deux ans attachée à faire connaitre à ses hôtes les merveilles et produits de la montagne, témoignent de la survivance d’une volonté opiniâtre d’illustrer ce que fut ici la présence humaine dans un strict respect de son authenticité.

La résistance à la désertification se manifeste aussi, je l’ai rapporté déjà en Ardèche et dans la Drôme, par l’installation d’exploitants misant sur la typicité et la qualité de leurs produits qui peuvent ainsi prétendre à des prix rémunérateurs, agriculture biologique et (ou), chaque fois que possible, protégés par des certifications d’origine et de savoir-faire. Une mention particulière doit être faite ici aux éleveurs de brebis des Alpes du sud qui vendent des agneaux “de Sisteron” à un cours à l’heure actuelle d’autant plus soutenu que la France ne fournit que quarante pour cent de sa consommation de viande ovine. J’ai de la sorte rencontré, en particulier au- dessus de Ventavon, de dynamiques exploitants tirant de leur activité de quoi faire vivre bien leur famille et confiants dans l’avenir. Quoique la laine ne soit plus aujourd’hui en France qu’un sous-produit de ce type d’élevage du fait de l’arrivée en masse de la fibre chinoise, néozélandaise et australienne, il faut bien tondre les pauvres brebis avant l’été chaud de ces contrées. Qui dit éleveurs implique aussi la présence de tondeurs. Celui avec qui j’ai diné dans la maison d’hôtes de Marie-Françoise et de Franck, gérants eux-mêmes un cheptel de six cents têtes, ne se contente pas de manier la tondeuse, il est aussi féru d’informatique, rédige une revue consacrée aux passionnés, écrit pour le journal de l’association professionnelle des tondeurs, anime le bulletin de sa commune dont il est aussi un archiviste érudit. De quoi bouleverser quelques lieux communs ! Marie-Françoise, quant à elle, chef d’entreprise et bergère abonnée au journal Le Monde, fourmille d’idées et d’initiatives, elle confectionne des liqueurs improbables au coquelicot, à la rose et autres produits naturels et s’est lancée il y a quelques années dans la culture de l’or végétal, le safran. La floraison de cette sorte de crocus survient en octobre, seul le pistil s’en recueille. Le cours du gramme est, autant que je me le rappelle, de l’ordre de trente euros et elle en a récolté cent grammes, ce qui fait de cette activité un complément de revenus non négligeable. Franck est quant à lui un important syndicaliste de sa profession, presque aussi souvent dans les ministères parisiens qu’auprès de ses bêtes. L’une de ses grandes affaires est, bien entendu, le loup.

Le débat est vif entre les deux camps. D’un côté, les éleveurs qui, malgré la présence de nombreux chiens patous et la surveillance renforcée près des bergeries et dans les alpages, supportent mal les attaques de la bête, incroyablement rusée, et les dégâts occasionnés (animaux morts ou qu’il faut euthanasier, stress des survivants, perturbation des agnelages…). De l’autre côté, les défenseurs de la vie sauvage. De fait, le loup ensauvage sans contestation la montagne. Un enregistrement infrarouge d’une attaque montre les fauves provoquer pendant des heures les patous, finir par les attirer à distance des brebis terrorisées sur lesquelles fondent alors des membres de la meute restés cachés en réserve. J’avoue mal comprendre parfois les motivations des défenseurs du loup au-delà du concept idéologique d’une nature sauvage désirable. La bête n’est guère un facteur d’équilibre écologique qui risquerait sans cela d’être perturbé, il contribue peu au plaisir des amoureux de la nature car bien rares sont ceux qui peuvent se vanter d’avoir vu le loup en liberté. Dans le combat épique de la chèvre de Monsieur Seguin dont l’issue tragique me faisait dans mon enfance verser des torrents de larmes, j’étais sans hésitation du côté de la chèvre. Je crois bien qu’aujourd’hui encore, je préfère m’engager en faveur des brebis plutôt que de leur prédateur.

Tout ce que je viens d’évoquer témoigne de ma réelle admiration pour toutes celles et tous ceux qui déploient une énergie magnifique dans le but de vivre, entreprendre et travailler au pays, y maintenir une activité humaine qui puisse séduire encore de nouvelles générations. Et la crispation annoncée dans le titre de ce billet, alors ? Elle se manifeste de différentes manières. Certains des entrepreneurs que je viens d’évoquer et dont dépend la survie d’un territoire n’en sont pas issus. J’ai eu l’occasion d’expliquer dans “Pensées en chemin” pourquoi l’apport de la néo-ruralité était une chance historique pour des villages inéluctablement confrontés sinon, même quand leur agriculture reste très prospère, à la forte diminution des personnes travaillant directement dans les exploitations. Souvent, les néo-ruraux participent activement à la vie et à l’animation des communes, ils sont membres des conseils municipaux, parfois maires. Dans ce cas, il n’a pas été rare, ici et là dans le pays, qu’ils aient été sèchement battus aux dernières élections municipales après des campagnes axées non surtout sur la critique de leur bilan mais d’abord sur le retour souhaitable à “l’authenticité” des gens du pays et le renvoi des “intellectuels” exogènes. Un autre indice du phénomène dans le territoire que je viens de quitter, celui des Baronnies et des pays du Buëch, est la vigueur de l’opposition des associations locales de chasseurs et de certains agriculteurs à la création d’un parc naturel régional. Cette hostilité est alimentée par la peur d’être dérangé dans ses habitudes, d’avoir à harmoniser les pratiques cynégétiques et la visite du parc par les amoureux de la nature. La région crève, on n’est plus qu’une poignée à y vivre mais, surtout, ne rien tenter, ne rien faire qui puisse perturber en quoique ce soit les habitudes des survivants voués à une disparition prochaine. Or, je n’ai jamais rencontré, ni en France ni à l’étranger, de cas où, quelques années après leur création, les parcs naturels n’aient pas fait la quasi-unanimité en leur faveur tant ils dynamisaient la région au profit de tous. La crispation sur une authenticité identitaire mortifère de territoires désertifiés me rappelle la situation des partis, associations et courants de pensées qui ont tendance à devenir de plus en plus intégristes et sectaires à mesure qu’ils tendent vers le groupuscule.

Axel Kahn, le six juillet 2014

 

8 thoughts on “06.07 DE L’AUTHENTICITÉ À LA CRISPATION.

  1. D’Accord avec ton billet . Quel pays!!!!
    merci pour les photos que j’apprécie oh combien et qui me rajeunissent!!!
    bises. brigitte

  2. Tout est là: comment être patriote sans être chauvin, être attaché à son identité régionale sans exclure les apports énergétiques extérieurs, perpétuer les traditions sans sombrer dans un immobilisme stérile?
    Voilà de quoi tester votre hypothèse et permettre son “affinage”.
    L’éminent scientifique que vous êtes sait bien que la science progresse en se raturant…
    Alors vive le sentiment d’appartenance régional et vive le sang neuf de “l’immigration “? C’est dans leur dialectique harmonieuse qu’est la clé de la survie et de l’élan prometteur.

  3. Salut Axel,
    2eme tentative de t’envoyer un message. je te disais que nous sommes avec Annette à la ferme de l’Izoard à Arvieux dans le Queyras, pour une semaine. Es_tu passé dans le coin? On pense bien à toi. bon courage pour la fin de ton periple. J’ai été très impressionné par ton billet du jour sur tes hôtes intellos, tondeurs de moutons, brgères, fromagère etc…,magnifique cet art Français du terroir bien compris! Recois toute notre affection et notre admiration.
    Richard Annette

    • Merci, Iroise et Brigitte de votre fidélité à me suivre, je vous embrasse. Richard, je suis plus près de l’Ubaye que du Queyras que je connais bien et où je vous souhaite de belles vacances à Annette et à toi. Je vous embrasse aussi tous deux comme du bon pain, expression absurde car je n’ai jamais embrassé du pain, même bien chaud et doré…À bientôt, je pense souvent à vous si près du terrain de nos exploits passés.

  4. Je suis une parfaite inconnue pour vous mais je vous admire beaucoup; Pour votre travail ,votre courage, votre simplicité et votre livre Pensées en chemin 2013 (j’attends celui de 2014) Je vous souhaite une superbe arrivée. Quand passerez vous dans l’Oise…..

  5. Je suis une parfaite inconnue pour vous mais je vous admire beaucoup, pour votre travail, votre courage et votre simplicité; J’ai beauoup aimé Pensées en chemin 2013 (j’attends celui de 2014). Je vous souhaite une merveilleuse arrivée et j’espère que votre prochaine virée passera par l’Oise…..

  6. Bonsoir, nous pensons bien à vous. Lors de votre périple, vous devez apprécier des plats régionaux, vous donnerez des tuyaux à Rajah à la rentrée. Bon courage pour la suite de votre parcours.
    Amicalement
    Jean-Claude et Lydia, LE CASSINI

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