Pensées en chemin, la triple quête

Portrait Axel KahnIl y a plus de vingt ans, je randonnais avec un groupe d’amis dans le Massif Central. Quoique nous fussions en été, le temps était exécrable, un vent glacial balayait la crête sur laquelle nous cheminions à 1400m d’altitude. Je crus d’abord à un phénomène optique lorsque je distinguai à travers le brouillard épais en ce petit matin une forme scintillante, affaissée sur le sol. M’approchant, je reconnus une silhouette humaine, celle d’un très vieux monsieur enveloppé dans une couverture de survie tapissée d’aluminium ; ses deux cannes anglaises étaient posées à côté de lui. La veille au soir, il avait été pris par la nuit dans le mauvais temps et avait passé la nuit là. Après l’avoir réconforté, lui avoir préparé un café bien chaud, je lui posai alors une question dont la stupidité condescendante me consterne aujourd’hui encore :« Qu’est-ce qu’une personne dans votre état peut bien faire en un tel endroit? » L’homme ragaillardi se redressa alors et me fixa de son regard intense : « Parce que, selon vous, je devrais être dans un hospice en attendant qu’on me passe le pistolet et le bassin ? Chacun choisit sa vie, je l’ai fait ».
Peut-être la trace de cet épisode était-elle encore profonde dans mon subconscient lorsque je me demandais au cours d’une promenade solitaire, il y a peu,  quel choix et activité associée me rendraient le plus heureux  parmi  tous ceux que je pouvais désormais privilégier? Je terminais mon mandat de Président d’Université et avais la possibilité de tenter de le renouveler pour deux ans. Un engagement politique plus actif m’était aussi ouvert. Ou encore, je pouvais m’efforcer d’entamer  une nouvelle carrière dans l’administration de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. La réponse à ma question m’aveugla alors par son évidence. Je ne désirais rien de tout cela ! En revanche, la pensée de réaliser enfin un vieux projet, celui de traverser la France à pieds, d’y poursuivre la quête de moi-même après déjà un long parcours, au contact des gens enracinés dans leurs territoires, me remplit d’allégresse. Et puis c’était là une décision personnelle qui ne devait rien à personne, qui ne répondait pas à une sollicitation ou à une occasion saisie contrairement à la presque totalité des épisodes de ma vie.
J’avais décidé à l’origine de me mettre en route en mai 2012, les élections présidentielles passées. En fait, à cette date, c’est dans la deuxième circonscription de Paris que je randonnais, engagé en un combat législatif pour l’honneur contre le Premier Ministre sortant, François Fillon. Ce n’était que partie remise et je partirai bien, sans que rien ne m’en empêche maintenant, le huit mai 2013 de Givet, à l’extrémité du doigt de gant français qui s’enfonce en Belgique adossé à la Meuse. Ce seront ensuite les Ardennes, l’Argonne, le lac de Montier-en-Der, Bar-sur-Aube, Vézelay, le Morvan, les monts du Bourbonnais, ceux du Forez, le plateau du Velay, Le Puy , la Lozère, l’Aveyron, Conques, Figeac, le Quercy, Cahors, le Tarn, le Tarn et Garonne, Moissac, le Gers, le Béarn, le Pays Basque, Saint-Jean Pied de Port, Hendaye. Arrivée le premier août. En route, je me promets de laisser toute leur chance aux expériences humaines imprévues, insolites, émouvantes et riches. Je suis persuadé que la lenteur obstinée du pas humain  est propice à de tels évènements. En route, je ferai part de mes coups de cœur esthétiques et de mes réflexions sur un site dédié et par l’intermédiaire des réseaux sociaux. À mon retour, ce voyage intérieur et au contact des autres inspirera un ouvrage, « Pensées en chemin ». Rien que d’évoquer tout cela, j’ai le cœur en fête et des fourmis dans les jambes ! En route !

Axel Kahn, le 4 mars 2013.