CAMUS : LA RÉVOLTE À HAUTEUR D’HOMME


La question a été posée récemment au cours de discussions du statut de la révolte en regard de l’humanité. En d’autres termes, est-il possible d’être humain, pleinement, sans être révolté. Je ne le pense pas. Albert Camus non plus, ne le pensait pas. C’est là un pan entier de sa réflexion qui se livre dans les écrits de son cycle consacré à cette question essentielle. Voilà comment je le résumais dans un ouvrage récent, qui sera bientôt disponible en livre de poche.

Albert Camus est un prototype de l’intellectuel dans la cité, il s’est trouvé confronté à l’hostilité violente des fidèles se réclamant des courants de pensée les plus importants de son temps, les marxistes, les surréalistes et les existentialistes sartriens. Il est vrai qu’il ne les a guère ménagés. Il a consacré tout un pan de son œuvre à tenter de préciser le bon niveau de l’engagement, de la révolte contre un état du monde et des relations humaines impossibles à accepter. Son essai le plus polémique, « L’homme révolté »[1],  a déchaîné à sa parution en 1951 une polémique violente. Excepté quelques amis tels Louis Guilloux, tous sont tombé sur le dos de Camus auxquels des masses d’écrits vengeurs ont été consacrés. S’avisant de ce que « La peste[2] » publiée quelques années auparavant devait être relue à l’aune des analyses de l’essai, elle a elle aussi fait les frais de cette tempête. Les idées de Camus sont connues, il les rappellera avec clarté en 1957 dans son discours de réception du Prix Nobel à Stockholm(re-entendre sur youtube) . L’homme est révolté ou n’est pas. En effet, ses aspirations sont bridées par l’oppression ou l’absurdité du monde, il ne peut pour être, ni accepter la domination de maîtres, ni celle du néant, il se révolte donc. Cela prend depuis la fin du XIXème siècle la forme du nihilisme, négation de toute transcendance oppressive, de toute valeur préétablie et restrictive du désir de puissance au cœur de l’aspiration à l’épanouissement. Cette pensée risque cependant de conduire à un avenir vide et absurde qui suscite lui aussi la révolte.  Pour échapper à ce dilemme, les révoltés modernes ont choisi la Révolution, ils se sont lancés  à la poursuite dans le sens de l’histoire d’un projet de « surhumanité », sorte de parousie ultime dans laquelle seront consacrées les seules valeurs acceptables, celle de l’homme nouveau. Le ressort de la révolte est la défense de l’humanité en l’être si bien que tout ce qui la nie, qui consent au crime comme moyen d’accéder aux fins de l’histoire, fait perdre toute légitimité à la révolte, à moins d’être toujours payé du prix de la mort du criminel. L’anarchiste terroriste qui attend, qui espère la mort après avoir commis son attentat trouve grâce aux yeux de Camus, quoique son action débouche sur l’absurde. En revanche, le révolutionnaire qui devient oppresseurs et assassin, ainsi que toutes les idéologies qui l’ont nourrit, sont l’image du mal dans nos sociétés. Faut-il alors se résigner au monde tel qu’il est, inacceptable et révoltant ? Non, nous dit Camus, il existe une voie étroite au midi de l’homme, celle de la mesure. Le docteur Rieux, le médecin obstiné qui s’affaire à hauteur d’homme dans Oran décimé par la peste, tout entier dans l’action au présent, acharné à chaque être et sans inscrire son combat dans les sublimes desseins de l’histoire, l’illustre, il est le modèle du révolté modeste mais légitime aux yeux de Camus, l’exemple aussi d’un humanisme du concret et de l’instant. Les Temps Modernes de Sartre, les surréalistes, les communistes et leurs compagnons de route, c’est-à-dire la grande majorité des milieux intellectuels des années cinquante ne pouvaient qu’être ulcérés par ces thèses en totale contradiction avec l’historicisme de la pensée dominante. On fera en creux le procès d’un humanisme bourgeois et de la résignation. L’importance en ces années 1950 des communistes et de Sartre contribuera sans doute à ce que se répande dans les milieux intellectuels et universitaire français l’image d’un Camus, philosophe facile pour apprentis bacheliers et potaches boutonneux. Pourtant, je suis persuadé que Dewi a lu l’Étranger, probablement la Peste mais sans doute pas les ouvrages phares de Sartre. J’ai la conviction que, dans le futur, le premier restera au panthéon de la littérature et de la pensée. Cela ne va pas de soi en ce qui concerne Sartre et l’existentialisme.

[1] A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard, 1951, Poche, 1985

[2] A. Camus, La peste, Paris, Gallimard 1947, Poche, 1972

One thought on “CAMUS : LA RÉVOLTE À HAUTEUR D’HOMME

  1. important de relire La peste. ESt-ce que j’ai lu L’gomme révolté ? je crois que non, donc vite ! et aussi Axel Kahn.
    Merci

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