CONQUES, LA BEAUTÉ ET L’INTIME


Ce texte introduit l’exposition “Chemins de lumière, Conques” du palais épiscopal de Rodez et le catalogue qui lui est consacré. Les photographies en noir et blanc sur papier argentique sont l’œuvre d’Olivier Mériel. L’ouvrage, superbe, est publié par les éditions “Territoires”, juillet 2017. 

Le pèlerin a peiné. Quittant la vallée du Lot à Estainc, la pente a été rude pour s’élever au sommet du plateau à hauteur de Golinhac, la descente parfois délicate vers Espeyrac. Il lui a fallu alors remonter sur les hauts du Rouergue, il marche sur le plateau, brulé par le soleil, le visage parfois fouetté par des bourrasques de pluie. L’issue de son voyage est encore bien lointaine mais il sourit, pourtant ; il pressent que là où il se rend est bien plus qu’une étape parmi les autres sur le chemin de Saint Jacques, déjà une récompense, peut-être une première apothéose. On lui en a tant parlé ! Conques la moyenâgeuse, la sublime, la merveille du Rouergue, la conque d’où émerge non le printemps de Botticelli mais l’abbatiale dédiée à la jeune martyr agenaise, Sainte-Foix. Chacun des anciens jacquets rencontrés y est allé de sa description, de ses souvenirs, de ses émotions. Des photographies innombrables du site lui en ont confirmé la splendeur. Cependant, alors qu’il dégringole maintenant la pente raide de la vallée du Dourdou, le pèlerin est inquiet. Et si, à tant savoir de Conques, à tant en attendre, il était au final déçu d’une réalité déjà trop déflorée ?

La pente s’adoucit, maintenant, les premières demeures apparaissent, le chemin fait place à une ruelle pavée qui descend entre de petites maisons claires à colombages, on quitte le siècle pour pénétrer dans un petit bourg actif de la fin du Moyen-Âge. Plus haut, droit devant, la tour ronde et la façade du château Humières. Enfin, en contre-bas sur la gauche, dans sa splendeur, l’abbatiale et ses deux tours carrées coiffées de pyramides quadrangulaires en pierres plates. De même hauteur au-dessus du chœur, une tour ronde est, elle, surmontée d’une flèche hexagonales couverte de lauzes et légèrement tors. Selon l’heure de l’arrivée et le temps qu’il fait, les vitraux de Soulage apparaissent bleutés, presque blancs, un peu jaune. D’un coup, l’appréhension du pèlerin est dissipée, la déception est impossible, l’épreuve du sublime probable. Il a gagné son gîte tenu, derrière l’abbatiale, par les frères prémontrés ; ceux-ci, dans leur bure immaculée, l’ont accueilli, lui ont indiqué son lit, les commodités, l’heure des repas et de la bénédiction de l’après-midi, l’ont invité à la présentation à 21 h du jugement dernier sur le tympan, au petit concert d’orgue qui suit dans le sanctuaire. Maintenant douché, changé, il commence sa visite, comprend bien vite que la soirée n’y suffira pas. Telle n’était pas son intention première mais il sent qu’il ne peut reprendre le chemin dès le lendemain, il doit s’imprégner de Conques, l’intérioriser en somme.

Le surlendemain, il franchit le Dourdou par le Pont Romain, entame la pénible ascension vers le côté ouest du plateau. Parvenu à la chapelle Sainte-Foy, il souffle un peu et contemple une dernière fois le site, la vallée profonde, l’encorbellement de la petite cité, l’abbatiale. Cette fois, son regard porte vers l’est, bien sûr, mais aussi au tréfonds de lui. Conques y est désormais inscrite, pour toujours, il l’emporte sur le chemin de sa vie. Dans le soleil de juillet ou dans la brume de novembre, à la lumière de midi ou à celle un peu blafarde des lampadaires, il voit les frères blancs arpenter les pavés luisant des ruelles en pente, la magnificence de ce tympan où s’affrontent le bien et le mal, les bienheureux et les damnés. Son âme s’est posée dans le chœur, sous les arcs de plein cintre, au pied des colonnades, elle s’envole vers la tribune, caresse les chapiteaux, vibre avec les longs et profonds accords de l’orgue. Dans son écrin de verdure, l’image du bourg depuis le site de Bancarel ou la chapelle Sainte-Foy ont laissé une empreinte indélébile qui saura souvent enrichir ses pensées et enchanter ses rêves. Il racontera, à son tour, ce qu’il a vu et vécu, ici. On ne visite pas seulement, Conques, on s’y baigne, s’en imprègne, on l’emporte avec soi, on en est transformé.

Il pourra aussi visiter l’exposition du travail sur Conques du photographe Olivier Mériel, un autre regard intime, lui aussi. Il y retrouvera la bouleversante simplicité des voutes romanes, l’élévation spirituelle qui s’en dégage, qui imprègne les frères foulant les pavés luisant de la ville. Cette dernière et ses habitants participent sur les clichés à l’harmonie, à la profondeur et à la paix de ces lieux. Si, comme le pèlerin, les visiteurs connaissent déjà  Conques, ils seront d’emblée en résonnance avec la vision de l’artiste. Sinon, ils n’auront sans doute pas de cesse que de s’y rendre eux-mêmes. Dans tous les cas je sais le bien-être comblé ressenti par tous après avoir longuement contemplé ses images.

Axel Kahn

 

One thought on “CONQUES, LA BEAUTÉ ET L’INTIME

  1. Axel ! Du miel ces pépites alignées…pour l’avoir vécu sous le cagnard , Conques est la récompense ! Sans aucun doute plusieurs se mettront en marche grâce à elle

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