CRISPR ET L’EMBRYON : Les scientifiques doivent-ils dire ce qu’ils souhaitent ou bien ce qu’ils croient vrai ?


Après une équipe chinoise il y a environ deux ans, une équipe internationale vient de publier dans la revue Nature un article présentant les résultats de la correction embryonnaire expérimentale d’une mutation responsable de la transmission d’une maladie génétique, en l’occurrence une malformation cardiaque. Comme dans l’expérience précédente, le système CRISPR Cas9 a été utilisé.

J’ai déjà abordé cette problématique, notamment dans ces deux billets auxquels le lecteur peut-avoir accès en cliquant sur les liens suivant : “RESPONSABILITÉ ET POUVOIR HUMAIN SUR LES GÉNOMES” et “EUGÉNISME, TRANSHUMANISME : MYTHE ET RÉALITÉ“. Je rappellerai ici seulement que CRISPR Cas9 est le complexe d’une enzyme, une nucléase, et d’un ARN guide qui permet de cibler son action en un site précis du génome. Découvert par la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna, ce système leur vaudra sans doute le Prix Nobel de Chimie dans les années qui viennent. Il améliore en effet dans d’énormes proportions les possibilités du génie génétique. Le Comité d’éthique commun à l’INRA, au CIRAD et à l’IFREMER que je préside instruit actuellement une saisine portant sur l’utilisation de l’outil pour modifier les génomes des plantes, puis des animaux.

L’expérience rapporté en aout 2017 peut-être résumée de la sorte. Des spermatozoïdes d’un homme affecté ont été utilisés pour féconder des ovocytes normaux. Selon les lois mendéliennes de la génétique, on s’attend à ce que la moitié des embryons obtenus porte la mutation. Cependant, lorsque avec le spermatozoïde les chercheurs ont injecté un complexe CRISPR cas9 “réparateur”, 72 % des embryons obtenus étaient normaux, seulement 28% portant encore la mutation. Le complexe réparateur est obtenu en utilisant comme ARN guide une séquence identique à une portion de celle du gène morbide mais sans la mutation que l’on cherche à corriger. Les résultats publiés, comme ceux antérieurs des biologistes chinois, témoignent de ce que la réparation au niveau de l’embryon de mutations morbides est possible. Mais qu’il convient dans tous les cas de faire une étude génétique des embryons, c’est à dire un diagnostic préimplantatoire, avant la correction pour savoir ceux qu’il faut corriger (expérience chinoise) et ceux qui l’ont été (dans les deux cas).

Puisqu’on dispose dans 99% des cas, selon les lois de la génétique, d’embryons intacts et d’embryons porteurs de la mutation, le diagnostic préimplantatoire conduit logiquement au tri d’embryon, c’est à dire au transfert chez la femme des embryons intacts. Le scientifique qui les écarterait pour privilégier les embryons mutés qu’il tenterait de corriger – correction qu’il lui faudrait ensuite vérifier – serait quand même un grand pervers !  Au total, la réparation germinale d’une mutation morbide est peut-être une idée brillante mais n’a, en pratique et sans autre considération, tout simplement pas d’application. C’est là une observation de bon sens, les scientifiques n’en manquent pas !

J’ai brièvement tenté d’expliquer cela sur les ondes d’Europe 1 et de France inter mais ne sais pas ce qui a été retenu de ces interviews. En revanche, d’honorables collègues se sont enthousiasmés – pourquoi pas – en précisant que pouvoir interrompre la transmission de maladies génétiques était une perspective merveilleuse. Certes, mais, comme je l’ai montré, cela passe dans la pratique par le tri d’embryon. En revanche, la modification germinale du génome serait le passage obligatoire des desseins de transhumanisme génétique. Cela n’a pas été noté par mes collègues.

Je suis très familier de la pulsion qui pousse des scientifiques à privilégier dans leur expression publique non ce qu’ils croient – ou savent – vrais, mais ce qu’ils jugent utiles à ce qu’ils souhaitent. Après la naissance par clonage de la brebis Dolly, on a présenté les perspectives mirifiques du “clonage thérapeutique”. Il permettrait aux paralytiques de remarcher, aux malades atteint d’Alzheimer de retrouver la mémoire, aux victimes d’infarctus du myocarde de récupérer du cœur à l’ouvrage, etc. Il suffirait de fabriquer un clone embryonnaire de chaque malade et d’utiliser ses cellules souches pour réparer les lésions. J’ai alors fait remarquer, goguenard, que compte tenu de très grande inefficacité de la méthode de clonage, on ne risquait pas de soigner grand monde ainsi. Je me suis trouvé très isolé dans mon réalisme au sein de la communauté scientifique mondiale qui, pourtant, savait vrai ce que j’avançais. Cependant, cloner l’humain est si tentant…..J’avais raison, sans surprise. Plus personne ne parle plus de “clonage thérapeutique”, des approches bien plus réalistes en ont rendu caduque la perspective.

Axel Kahn, le six août 2017

8 thoughts on “CRISPR ET L’EMBRYON : Les scientifiques doivent-ils dire ce qu’ils souhaitent ou bien ce qu’ils croient vrai ?

  1. J’aime toujours autant vos écrits. Votre article et votre réflexion sont d’une grande justesse, comme toujours. Mais je me permettrais juste une remarque : pour que la science, la recherche, avance, il est nécessaire de communiquer, d’enthousiasmer le publique. Je pense que ça passe nécessairement par des compromis avec la réalité… Votre réflexion a beau être vraie, l’approche des scientifiques communiquant qui s’enthousiasment de tels découvertes me semble utile.

    • Ce n’est pas l’enthousiasme que je regrette, c’est la la désinformation. En démocratie, soit les citoyens sont informés par les “experts”, et la démocratie est possible en ce qui concerne les sujets à composante scientifique et technologique. Soit les experts tentent de fausser la vision des citoyens qui, non informés, ne peuvent exercer leur libre arbitre. La démocratie est alors remplacée par la technocratie.

  2. Merci a vous pour cette mise au point. Vous vous confrontez à une convergence autour de la fascination. La promesse! Les scientifiques s’y adonnent pour recuperer des financements que nourrit le technomarché. L’ethique ne peut plus gd chose ds l’affaire comme l’a indique Jean-pierre Dupuy depuis 2003: ns assistons a l’effondrement de toute prise éthique.
    Ce qui reste c’est le désir, et le long terme… Et le contrat naturel proposé en 1990 par Michel Serres. Instaurer regeneration et symbiose dans nos economies…. Voila du reel et du tangible. Mr Choulika ne peut jouer que le fasciné car il a tout misé sur la techniq d’edition TALEN
    Vous le dites parfaitement: Que vaut une technique hors sol, non inserrée qui n’ameliore rien des situations humaines? Quand donc les scientifiques reviendront… Au monde?

  3. Merci a vous pour cette mise au point. Vous vous confrontez à une convergence autour de la fascination. La promesse! Les scientifiques s’y adonnent pour recuperer des financements que nourrit le technomarché. L’ethique ne peut plus gd chose ds l’affaire comme l’a indique Jean-pierre Dupuy depuis 2003: ns assistons a l’effondrement de toute prise éthique.
    Ce qui reste c’est le désir, et le long terme… Et le contrat naturel proposé en 1990 par Michel Serres. Instaurer regeneration et symbiose dans nos economies…. Voila du reel et du tangible. Mr Choulika ne peut jouer que le fasciné car il a tout misé sur la techniq d’edition TALEN
    Vous le dites parfaitement: Que vaut une technique hors sol, non inserrée qui n’ameliore rien des situations humaines? Quand donc les scientifiques reviendront… Au monde?

  4. Bonjour ,

    Que pensez vous de la création des 12 agences régionales Génomiques dont l’un des buts serait entres autres un décryptage général du génome de la population d’ici 2025 ?

    Dans un monde libéral une telle masse de données peut elle être préservée d’une utilisation commerciale voire du lobby des assurances ?
    Notre système démocratique n’étant pas infaillible peut on garantir à l’avenir être à l’abri de toutes surprises ? L’argument scientifique mis en avant étant un mieux être thérapeutique , a t on désigné qui du génome ou de l’environnement est la cause prépondérante de nos pathologies ?

    Dans le quotidien régional d’une région que vous connaissez bien , un “publi-reportage ” d’une demie page qui ne voulait pas dire son nom était consacré a ce sujet sans mise en perspective , sans les interrogations posées ci dessus , comment expliquez vous que la rédaction responsable de cette publication en oublie sa carte de Presse d’autant plus que celle ci dans ses autres écrits est laudative de l’école de journalisme locale qui espérons le elle se penche sur cet état de fait.!

    Si elle ne le fait pas pourquoi ? Bonne journée

    • parce que l’industrie pharmaceutique est obligée de renouveller son business model “à la française” (c’est à dire remboursée par la SS). C’est écrit noir sur blanc dans le plan médecine génomique (http://presse.inserm.fr/wp-content/uploads/2016/06/Plan-France-me%CC%81decine-ge%CC%81nomique-2025.pdf) . L’objectif est de couvrir l’ensemble des maladies communes des patients et de leur parentèle : à terme c’est l’ensemble de la population qui sera génotypée que vous le vouliez ou non. Nous allons tous être piégés. Le plan ne fournit pourtant aucune preuve d’efficacité, il dit lui même qu’il est basé sur l’espérance. Mais qu’il a falloir tous nous mettre au pas : patients, citoyens, enseignants, thérapeutes. On ne sait pas où on va, mais on y va.

  5. ” On ne sait pas où on va, mais on y va.””que vous le vouliez ou non ” Sommes nous tous devenus neu neu ? Est ce un indicateurs que les perturbateurs endocriniens sont plus efficaces que supposés ? Ce pays manquent cruellement de Sociologues ou sont les Bourdieux les.. etc..

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *