DESTIN ET LUMIÈRES DE LA CORNOUAILLE MARITIME


Ma seconde traversée diagonale du pays a débuté le huit mai 2014 à la pointe du Raz d’où j’ai ensuite rejoint Douarnenez par la côte nord du cap Sizun. Ce parcours a constitué le premier de mes six coups de cœur esthétiques “entre deux mers”, de l’extrémité bretonne sur l’Atlantique à Menton sur la Méditerranée. Dès la sortie du livre relatant cette aventure, j’ai été invité par Édith, présidente d’une association vouée à la rénovation de l’église Sainte Thumette – Tunvezh en breton – de Kérity, le port de Penmac’h à proximité de la pointe du même nom ; “Penmarc’h”, la “tête de cheval” en breton d’après la forme général du “cap Caval”, ancienne appellation du Pays bigouden qui va de la baie d’Audierne au sud de Quimper et, à l’est, à la rivière de l’Odet (au fleuve devrais-je dire puisqu’il se jette dans la mer). Cette pointe marque l’intersection entre la côte d’orientation nord-sud de la baie d’Audierne et celle qui, vers l’est, amarre la péninsule bretonne au reste du pays.

La Cornouaille, partie ouest

Je me retrouve le dix août devant environ 350 personnes à évoquer la marche d’une vie, sur les chemins de France et, notamment, en Bretagne. Je profite ensuite de ma présence pour découvrir la côte sud de la Cornouaille, de la Pointe de la Torche au sud de la baie d’Audierne à Concarneau, selon le tracé du chemin côtier – GR 34 – qui suit presque exactement le littoral ici incroyablement découpé : La distance de Loctudy à l’Île Tudy est ainsi, par le bac et à vol d’oiseau, d’environ cent mètres. Je mettrai une journée pour contourner les quelques vingt-cinq kilomètres de la baie de la rivière de Pont l’Abbé et joindre ces deux localités. Mon périple pédestre est précédé par une initiation historique au Pays bigouden sous la houlette d’une personnalité des lieux, Serges Duigou, historien de la Bretagne. Elle s’avèrera indispensable pour comprendre un paradoxe qui ne peut échapper au randonneur attentif. Chaque hameau possède son église ou sa chapelle, le plus souvent fort belle, datant en général des XIVème au XVIème siècle. Or, le pays a été ensuite très pauvre, voire misérable,  et ce jusqu’au développement de la pêche dans la seconde moitié du XIXème siècle. Quelles richesses ont pu être mobilisées pour que puisse se concrétiser ainsi la ferveur religieuse des Bretons de la côte du Pays bigouden et au delà ?

Déjà, les murs des édifices répondent : les généreux donateurs qui ont permis leur édification ont, partout, laissé leur signature dans la pierre : des caravelles, des barques, des rames, des poissons…

Caravelle en bas relief sur les murs extérieurs de Saint-Nonna à Penmarc’h

 

Barque et pécheurs sur une mer poissonneuse, Saint-Nonna, Penmarc’h

À l’époque, la pêche n’offre que quelques ressources d’appoint à l’agriculture. La richesse provient elle d’une activité symbolisée par les caravelles. De fait, l’habileté des marins du cap Caval habitués à éviter les redoutables récifs de leur côte, les “étocs”, leur permet à d’occuper une position éminente dans le transport vers l’Angleterre, les Pays-Bas et peut-être les pays de la Mer du Nord et de la Baltique de deux denrées de prix, le vin de Bordeaux et le pastel du “pays de cocagne”, régions d’Albi et de Toulouse. Cela entraine un développement économique considérable de la région : au XVème siècle, Penmac’h est la ville la plus peuplée de Bretagne, son port déploie un trafic intense. L’argent est par conséquent là, il alimente, un peu comme celle des confréries de marchands à Venise, la générosité des pieux donateurs. S’ensuit l’érection sur tout le territoire de ces nombreux sanctuaires et calvaires.

Notre-Dame de la Joie, Saint Guénolé

 

Église de Lambour à Pont-l’Abbé. Son clocher a été rasé en représailles de la révolte des bonnets rouges de 1675

 

Chapelle Sainte Claire, Saint-Venet, Combrit

 

Chapelle de la Madeleine, Penmarc’h

Cette dernière Chapelle de la Madeleine a fait l’objet, avant celle de Sainte Thumette, d’une restauration complète, transcendée encore par la confection par Jean Bazaine de vitraux modernes admirables inspirés par la vie de Marie-Madeleine.

 

Vitraux de Jean Bazaine, église de la Madeleine. La résurrection

 

Vitraux de Jean Bazaine, église de la Madeleine. La rencontre du Christ, à gauche (jaunes et oranges éclatants) et de Marie-Madeleine, à droite (nuances de bleus)

Les calvaires sont pour la plupart du type si commun en Bretagne. Le premier “grand calvaire” breton a été érigé à Tronoën, Saint-Jean Trolimon.


Calvaire de la chapelle Notre-Dame de la Joie, Saint-Guénolé

 


Grand-calvaire de Tronoën

 

Grand calvaire de Tronoën

 

Dans certaines de ces églises et chapelles persiste une statuaire souvent intéressante, par exemple la vierge à l’enfant de l’église paroissiale de Penmarc’h, Saint-Nonna :

À Saint-Nonna, Penmarc’h, vierge à l’enfant

La concurrence des marins hollandais et portugais pour ce qui concerne le commerce du vin et l’effondrement du pastel détrôné par l’indigo américain conduit au XVIème siècle à un effondrement de cette prospérité. Les habitants encore nombreux sont alors vite misérables et cela jusqu’au XIXème siècle, ils ne survivent que d’une agriculture chiche en ces terres battues par les tempêtes, et d’une pêche côtière dont le produit améliore l’ordinaire. La récolte du goémon apportera quelques ressources lorsque, au XIXème siècle, l’industrie chimique éclot. L’algue est séchée, brulée dans des fosses rectilignes creusée en bordure des plages et pavées de pierres plates, la cendre est vendue pour en extraire l’iode, puis d’autres substances. Avant l’essor du chemin de fer, la maitrise de la chaine du froid et le développement de la conserverie, le poisson n’a en effet pas de débouché commercial au delà des villages environnants. La marine au long cours, militaire et commerciale, reste un débouché mais elle implique maintenant l’expatriement des matelots. Comme à Douarnenez, la pêche à la sardine domine, elle alimente les conserveries qui se multiplient ; la raréfaction de cette ressource dans la seconde moitié du XXème siècle provoque partout une crise profonde, les entreprises ferment, les navires se raréfient. Cependant, la situation apparait moins cataclysmique en Pays bigouden qu’au fond de la baie de Douarnenez, parce que des bans de sardines montrent ici encore le bout de leur nez, et aussi parce que les pécheurs diversifient plus leurs prises et leurs terrains d’action, de la côte de Cornouaille au nord-Irlande. Les langoustines, “demoiselles” de cette côte, abondent, la ressource des homards bleus se maintient. Les embarcations débarquent tous les poissons blancs, lottes cabillauds, juliennes, saint-pierres, etc. Le Guilvinec demeure le premier port français de pêche artisanale, le troisième après Boulogne et Lorient toutes pêches confondues. Le retour de ses navires et le débarquement du poisson de dizaines de navires parmi ceux pratiquant la pêche, hauturière au large (plus de 50 sur la zone) et côtière (une quarantaine) est saisissant. Un dîner mémorable à mon retour de Concarneau devait me permettre de discuter chez Xavier et Brigitte  avec Yves, un “grand pécheur” intarissable et passionnant. Ses propos étaient illustrés par les produits de sa pêche : bars en carpaccio, demoiselles, homards impressionnants…

La pêche et l’emploi salarié dans les conserveries, chantiers navals et activités portuaire permet au Pays bigouden de renouer avec une certaine prospérité qu’alimentera aussi le tourisme qui se développe dans le cours du XIXème siècle. Ces deux éléments conjugués stimulent une aspiration croissante au bien-être qui entraîne une transformation de l’habitât, et aussi au souci de l’apparence ; c’est alors seulement que se différenciera la “mode bigoudène”, les coiffes des femmes, les gilets des hommes. L’apparition des chemins de fer permet d’expédier rapidement le produit de la pêche fraiche à Paris et d’acheminer les touristes…..et les peintres. Il furent nombreux dès le milieu du XIXème siècle à s’établir un peu plus à l’est entre Concarneau et Quimperlé, au bord de l’estuaire de l’Aden, équivalent breton de Barbizon en forêt de Fontainebleau et de Crozant et Fressélines dans la vallée cristalline de la Creuse. Des paysages et de la lumière de ces endroits se dégage sans conteste une atmosphère inspirante propice à la création artistique. Je suis allé à sa rencontre.

En bordure de la baie d’Audierne, un curieux bloc de granit des rochers de Saint Guénolé, gentil chien de pierre regardant l’océan alors qu’un fauve redoutable semble protéger ses arrières, contemple mon départ sur la grande plage. Mes premiers pas dans l’herbe rase pour la rejoindre évitent d’écraser des “tiges-fleurs d’escargots”.

Rochers de St Guénolé, le chien et le fauve

 

La tige-fleur d’escargot à Saint Guénolé

 

En route….d’abord vers la pointe de la torche, puis demi tour et plein est.

 

Vers la pointe de la Torche

 

Le rocher de Lesconil. Un autre animal mythique m’attendait à la pointe de ce ravissant port de pêche bigouden

 

La plage de Lesconil à marée basse, agapanthes

 

Depuis les rives de l’estuaire de la rivière de Pont-l’Abbé, “marine” de Loctudy

 

Depuis les rives de l’estuaire de la rivière de Pont-l’Abbé, marine de Loctudy

 

Entre Loctudy et l’Île Tudy, entrée du port. Au large, par temps clair, on aperçoit les îles de l’archipel des Glénans

Après Bénodet, de l’autre côté de l’estuaire de l’Odet et par conséquent au delà du Pays bigouden, la côte mène à la pointe de Mousterlin. Il est possible de l’atteindre en quatre à cinq kilomètres par une dune où une zone est réservée aux naturistes. Cependant, l’extrémité ouest de la dune de Mousterlin est séparée de la côte par un étroit chenal qu’il n’est possible de franchir à pied, de l’eau jusqu’aux cuisses, qu’à marée basse. Sinon, il faut contourner en treize kilomètres au moins une lagune très découpée, la “Mer Blanche”. Le spectacle offert mérite l’effort.

La Mer Blanche, derrière la dune de Mousterlin

 

Derrière la dune de Mousterlin. Mer Blanche

 

Coucher de soleil depuis la pointe de Mousterlin

 

Lever de soleil depuis la pointe de Mousterlin vers la pointe de Beg Meil

La pointe de Beg Meil donne accès à la baie de la Forêt, avec Fouesnant puis Concarneau. Cette large baie, elle aussi prolongée d’anses multiples qu’il faut contourner toutes, possède une côte plus escarpée qu’en pays Bigouden ; elle a une tonalité franchement méditerranéenne qui justifie de  désigner la région comme la “Riviera de Cornouailles”. Depuis L’Île Tudy, le tourisme est roi.

Les curieux rochers de Beg Meil

 

La côte de Beg Meil, vers le port.

 

Crique de la baie de la Forêt, Fouesnant

 

Crique de la baie de la Forêt, Fouesnant

 

Anse Saint Jean, Baie de la Forêt, Concarneau

 

Conciliabule ailé dans l’anse Saint-Jean, Concarneau

 

Et voilà. ,,,,,,À vous maintenant…..si vous voulez.

Axel Kahn, le dix-neuf août 2017

 

 

 

 

9 thoughts on “DESTIN ET LUMIÈRES DE LA CORNOUAILLE MARITIME

  1. Un bien joli coin de Bretagne , en effet . J’y habite depuis une trentaine d’années … Mais la plus belle cote du Finistère, c’est entre Guisseny et Brignogan ,la” pointe” de Kerlouan mon pays de sable , de sel et de goémon .

  2. texte et photos enthousiasmants!
    la mer blanche entre Bénodet et Beg Meil, c’est un lieu que j’adore. Merci de si bien le décrire!

  3. Bravo pour ce témoignage qui me donne envie de poursuivre le très joli GR34 commencé au Mont-Saint-Michel l’été dernier et et poursuivi jusque Brest au printemps.

  4. Merci pour ce magnifique voyage qui nous fait rêver. Feriez vous parti des écrivains marcheurs ? Cette region est riche d’œuvre sur d’art sculptées dans le granit. Il y a de nombreux enclos dont les statues sont magnifiques. Je vous conseille si vous passez par Landerneau de jeter un œil sur la superbe expo Picasso à la fondation Leclerc. Bonne route à pieds je suppose.

  5. Bonjour M.KAHN,
    J’entame mes congés…Ce passionnant récit “photo-historique” me permet de voyager sans même quitter mon siège…
    Merci pour votre générosité en partage de vos découvertes.
    L’histoire de nos régions est belle….Vive le chemin de fer!!
    Et ce patrimoine liturgique…Notre pays est un beau pays.
    Vous contribuez à valoriser cette richesse…
    Merci encore.
    Bien à vous, Malou

  6. J’ai toujours beaucoup aimé la côte bretonne. Mais pas suffisamment avec mes pieds. Que de beauté et de richesse dans votre témoignage tant pour les yeux que pour l’esprit. Les vitraux de Jean Bazaine dans la chapelle de la Madeleine en Penmarc’h subliment la lumière. Je cherche ce qu’il disait lui-même:

    ” Voici ce qu’il écrit en janvier 1999 à propos de ces vitraux : 
           ” Les six vitraux qui éclairent la chapelle de la Madeleine en Penmarc’h, j’en ai commencé la réalisation il y a maintenant vingt ans et j’y ai travaillé pendant deux ans. 
         “Je crois n’avoir jamais eu plus de bonheur à chercher les divers mouvements d’orchestration lumineuse d’un thème que dans cette petite chapelle isolée du début du XVe siècle que j’avais trouvé presque en ruines, mais toute animée du chant des oiseaux qui la peuplaient. Cela pour une raison simple.
        “Elle se trouve au coeur de la Bretagne, plus exactement du pays bigouden, dont la lumière est devenue peu-à-peu, depuis bientôt trois-quart de siècle _sait-on pourquoi ?_ l’élément vital de ma peinture, c’est-à-dire de moi-même.”

  7. Merci de me permettre de voyager à travers vos magnifiques photos et vos écrits . J’apprécie beaucoup . Belle suite .

  8. Merci pour ce parcours en Cornouaille maritime, avec des commentaires intéressants et de très belles photos. Cette région est magnifique.
    J’avais suivi vos traces à l’été 2015 en voyageant à pied de la Pointe du Raz à Malestroit, et je reviens mardi dernier d’une traversée de la Bretagne de la Manche à l’Atlantique, du Mont Saint Michel (un bout de Normandie) à Vannes, en empruntant un maximum de chemins de randonnée.
    La Bretagne est une mosaïque de territoires vivants et d’histoire qui me laissent plein de souvenirs.

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