DROITS SOCIAUX, LIBÉRALISME, SOCIALISME ET RADICALISME


     Souvent dans la discussion aujourd’hui ont met dans le même panier toutes les formes de pensées libérale en les assimilant à celle qui a pris sur presque toute la planète le pouvoir en 1980, dérivée de la synthèse dite néoclassique de l’économie libérale à la fin du XIXème siècle. C’est bien entendu faux et je me suis efforcé dans mon ouvrage référencé à la fin de ce billet de retracer l’histoire des doctrines économiques depuis les premières sociétés humaines, en particulier de rendre compte de la révolution conceptuelle du libéralisme aux XVII et XVIIIèmes siècles. La social-démocratie, alors marxiste, est partagée au tournant des XIXème et XXème siècles entre réformistes et révolutionnaires. Tous veulent la prise du pouvoir par le prolétariat mais, pour les premiers, la réforme peut y conduire alors que les seconds dénoncent cette illusion et appellent à préparer la prise du pouvoir par la force. Le courant révolutionnaire est bien entendu très puissant dans la France de la révolte des canuts, des journées de 1848 et de la Commune de Paris. C’est pourquoi le progrès social dans notre pays doit à l’époque certes beaucoup aux luttes ouvrières, au socialiste Jean Jaurès, mais aussi et surtout, jusqu’au Front populaire de 1936 (et encore, à la suite du mouvement social plus qu’en application du programme de gouvernement initialement signé), à des républicains libéraux à l’origine du radicalisme et à des chrétiens sociaux. C’est toute cette pensée qui me semble aujourd’hui abandonnée par ceux qui considèrent “moderne” (!!!) de se rallier à l’idéologie néoclassiques dont les deux piliers sont enracinés dans le XVIIIème et le XIXème siècles.  

         Rappelons que le précurseur du libéralisme intégriste et libertarien, Bastiat, avait toujours vivement condamné l’implication de la puissance publique dans les systèmes individuels d’entraide et de prévoyance. En France, par conséquent très en retard sur la plupart des pays européens, surtout de l’Allemagne, de l’Autriche, du Danemark et de la Belgique, dans l’adoption de dispositifs sociaux obligatoires d’assurance et d’aide, la réhabilitation de l’idée d’une intervention de l’État libéral dans le domaine social est l’œuvre des républicains, qui se réclament surtout du radicalisme, en cela alliés aux socialistes qui suivent Jean Jaurès. Elle est en parfaite concordance, nous l’avons vu, avec la vision de la majorité des pères fondateurs du libéralisme aux XVIIème et XVIIIème siècles, et très théorique cependant car la réalité sociale était en fait terrible. La première loi sur les accidents du travail est votée en 1898 sous l’impulsion de Jean Jaurès, des chrétiens sociaux et des radicaux.

           Léon Bourgeois, membre fondateur du parti radical et radical-socialiste, est, en France, l’homme qui incarne le mieux ce libéralisme républicain et social porté par des radicaux le plus souvent francs-maçons. Son ouvrage Solidarité, paru en 1896, a donné son nom à sa doctrine, le solidarisme, qui se veut une voie intermédiaire entre l’individualisme libéral et l’autoritarisme du socialisme marxiste. Cette pensée aura une influence considérable durant toute la III° République et au-delà. Elle se fonde sur la notion d’interdépendance des citoyens, riches et pauvres, au sein d’une société à laquelle ils sont tous redevables. Quoique aucun n’ait signé de contrat pour naître et appartenir à cette société, on peut en utiliser la fiction pour proposer qu’un « quasi-contrat ›› les lie, qui fixe les droits et devoirs de chacun les uns par rapport aux autres et vis-à-vis de la société. La solidarité et la redistribution des richesses qu’implique un tel quasi-contrat justifient l’institution d`un impôt progressif sur le revenu et de droits de succession. Ces prélèvements n’ont dès lors plus le caractère spoliateur dénoncé par les libéraux les plus durs dans le style de Bastiat. Bourgeois, éphémère président du Conseil en 1895, tombera pour avoir tenté de faire adopter l’impôt sur le revenu, mais ce dernier sera voté en 1914 alors que la progressivité des droits de succession était entérinée depuis 1901. Une formule résume bien la pensée et l’action de Léon Bourgeois : « Une République de la main tendue contre le poing fermé et de la mutualité, règle suprême de la vie commune, contre la charité réduite à une pitié agissante. »

            Il faudra cependant attendre 1930 et, surtout, l’application du programme du CNR en 1946 pour que les travailleurs de notre pays disposent eux-aussi pleinement de l’équivalent des réformes bismarkiennes de la fin du XIXème siècle, en particulier de caisses d’assurances maladie et invalidité – retraite gérées de manière paritaire. L’adoption des mêmes dispositions en Grande Bretagne est le fruit de la pensée du libéralisme keynésien et, avec William Beveridge en 1941, de l’action des travaillistes dans le gouvernement d’union national de Churchill.

Tiré de « L’homme, le libéralisme et le bien commun, Axel Kahn, Stock, 2013

 

One thought on “DROITS SOCIAUX, LIBÉRALISME, SOCIALISME ET RADICALISME

  1. Merci Axel pour ce texte qui démontre l’importance du radicalisme dans le progrès social je crois profondément que les principes du radicalisme sont majoritaires dans la société française, à gauche bien entendu, mais aussi au centre et dans une partie de la droite, Jacques Chirac lui même s’en inspirait ce qui n’était pas le cas de nombre de ses amis.

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