LA GAUCHE ET L’ESSENCE DE L’HOMME


Je me mets avec dix-sept heures d’avance en congé de campagne électorale pour la prochaine élection présidentielle. Les jeux sont faits depuis longtemps, j’aurai l’occasion de discuter la nouvelle donne, dès dimanche sept mai à vingt-heures lorsque le nom du futur président sera officiel. J’ai sinon durant ces dernières semaines corrigé et lissé le manuscrit du livre que je dois remettre à mon éditeur à la fin du mois : “Jean, un homme hors du temps”, dans lequel, d’un bout à l’autre, c’est Jean Kahn-Dessertenne, mon père, qui s’exprime. L’ouvrage reproduira des textes de cet homme qui, de quatorze à cinquante-quatre ans, date de sa mort, n’a cessé d’écrire. Dans ce texte, il exprime, quoique gaulliste sincère et de la première heure, son adhésion consubstantielle à une gauche  conçue comme la manifestation de sa solidarité avec “une communauté des déshérités qui crie justice et (dont le) cri résonne comme un catalyseur de (nous)- même, comme l’intime de (notre) présence à ce monde”.

Jean-Kahn, 1944, au Cours Godéchoux (7e arrondissement)

 «  Ce n’est que de gauche que j’ai chance de percevoir mon essentielle relation à tous les hommes dans l’actuel, à tout l’humain dans la tradition et dans la culture ; car ma coextension à l’homme en souffrance, à la création en souffrance, – dans toute sa gloire -, c’est la condition sous laquelle je me suis échu à gagner et à perdre, et avec moi le moindre éclair de connaissance. À d’autres le sens de la Cité, de la justice établie, de la communauté dans sa relation à l’unité, de l’histoire comme figure de la permanence.  À d’autres encore de vivifier dans l’homme et d’exalter la fidélité ou le dépassement. Je ne leur suis pas sourd. Mais il m’est comme originel de me trouver du côté de ceux qui sont privés, démunis et révoltés ; contre tout ce qui dans la société, quelle qu’elle soit, est mépris de la misère, quelle qu’elle soit ; ou simplement contre toute atteinte au respect de l’homme, quel qu’il soit, je ne connais d’autre recours que le désespoir ou la violence. Là où cela aurait sens, je n’y suis pas. Il n’est pas d’excès né de la misère et de la désolation dont je ne reconnaisse par en moi l’enracinement. Il y a une communauté des déshérités qui crie justice et son cri résonne comme un catalyseur de moi- même, comme l’intime de ma présence à ce monde. Je ne l’érige pas en valeur. Ce n’est pas même le commencement d’une vérité. C’est ma condition et mon essence. Ça décide en moi. Bien sûr, c’est inscrit dans mon indépassable enfance et bien sûr, toutes les approches déboucheront là avec leur clé. Mais il leur est un irréductible, l’immédiat échange qui s’opère, en dialogue d’avant toute parole, avec quiconque est aux prises avec la dépossession de soi. Il n’y a pas de possédés, il n’y a que des dépossédés. Il n’y a pas de démoniaque : il n’y a que fureur d’être dans l’impuissance à être. Et cette impuissance, comme ma relation à elle, est d’avant toute histoire, singulière ou sociale. Je suis d’une extrême gauche en débat avec l’insensé dans la condition de l’homme. »[1]

[1] J. Kahn Dessertenne, Matière du temps, conjoncture, Arfuyen, 2003

Le cinq mai 2017

One thought on “LA GAUCHE ET L’ESSENCE DE L’HOMME

  1. Je lis plusieurs fois ce texte. Il me submerge et me dépasse. Je sais que je n’en mesure pas la profondeur et que je n’en aurai peut-être jamais la capacité. Des mots comme une musique qui frappent en plein corps. J’y reviendrai. Peut-être comprendrai-je un jour.

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