INÉGALITÉS DESTRUCTRICES


La querelle faisait rage dans les années 60 au Parti communiste français entre les tenants de la paupérisation absolue et de la paupérisation relative. Résumons et simplifions. Karl Marx décrit en détail dans le Capital les mécanismes par lesquels l’évolution naturelle du capitalisme, celui des libéraux classiques Adam Smith et de David Ricardo, conduit à une concurrence de plus en plus farouche, puis à au monopole, l’un et l’autre engendrant des tensions croissantes et une baisse tendancielle du taux de profit. Combattre cette dernière conduit les patrons à accroitre l’exploitation et l’aliénation du prolétariat, ce qui entraîne sa paupérisation. C’est la raison pour laquelle sont intérêt objectif est alors de conquérir le pouvoir.

Cependant, ce schéma posait dans les années 60 un problème redoutable aux marxistes : Les mesures sociales d’inspiration bismarkienne, le New-Deal, le libéralisme  keynésien et l’état providence de Beveridge en Grande-Bretagne, les réformes du Conseil National de la Résistance, la prospérité des Trente-glorieuses avaient certes finalement consolidé la richesse des capitalistes mais permis aussi un vif progrès social pour « les prolétaires ». Sous beaucoup d’aspects, leur sort semblait en Europe et aux États-Unis valoir largement celui des travailleurs d’URSS et des autres pays « du socialisme réel ». Avec le libéralisme politique et ses libertés “formelles” en sus. La question se posait dès lors de savoir si l’intérêt objectif du prolétariat restait celui de faire le révolution.

Tous les communistes convenaient que la réponse à cette interrogation demeurait bien entendu : Oui ! Cependant, certains s’évertuaient à démontrer que l’amélioration du sort de la classe ouvrière n’était, malgré les luttes sociales, qu’apparente, que sa paupérisation absolue se poursuivait de façon inexorable. Les autres, plus réalistes, devaient convenir que l’ouvrier européen de 1965 vivait mieux que celui de 1905, que les descriptions de Zola ne s’appliquaient plus vraiment à la situation du temps. Ils s’appuyaient alors pour justifier la nécessité de la révolution sur la poursuite d’une paupérisation relative, c’est-à-dire d’un accroissement de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres. Dans la réalité, même cette notion de « paupérisation relative » était à cette époque, contestable. Au XXe siècle, les inégalités ont été maximales avant la crise de 1929, comme le note bien Thomas Piketty dans son ouvrage “Les hauts revenus en France au XXe siècle : inégalités et redistribution”.

Quoiqu’il en soit, les communistes justifiant la nécessité d’une révolution par une paupérisation relative des travailleurs comparés aux possédants, en d’autre terme par élargissement du gouffre des inégalités, pointent du doigt une contradiction bien perçue déjà par les pères-fondateurs écossais et anglais du libéralisme au XVIIIème siècle. Comme tous libéraux, ils  posent que la nature humaine est celle d’un être cupide à la recherche du plaisir et à la poursuite de son intérêt. Cependant, ils s’opposent au radicalisme simplificateur de la fable des abeilles (cliquer sur le lien) de Bernard Mandeville en contestant que les vices privés débouchent par leur dynamique propre sur les vertus publiques. En effet, ils prennent en compte, outre l’indéniable cupidité de l’homme,  le sentiment de sympathie qu’il sait aussi manifester, son goût pour la grandeur et son intolérance aux inégalités choquantes. Montesquieu a le premier explicité que devenues inacceptables, les inégalités finissent par n’être plus acceptées, qu’elles engendrent frustrations, mal-vivre, colère, violences, toutes manifestations qui ruinent les effets bénéfiques du « doux commerce » qu’il appelle de ses vœux. Pour lui comme pour Smith, il importe par conséquent de  compenser le mouvement naturel de la société libérale à l’accroissement des inégalités en conservant un rôle régulateur à l’État et en laissant se manifester une contestation démocratique des inégalités les plus choquantes. Ainsi seulement serait assuré le caractère « autorégulateur, autocorrecteur » de cette société, sans aucun doute un élément clé de sa stabilité et de ses succès.

Cependant, l’assimilation après Darwin de la compétition capitaliste à la lutte pour la vie dans le monde de nature, c’est-à-dire à la sélection naturelle, va miner ces réserves de prudences et ouvrir la voie aux écoles dites néoclassiques, précurseurs de nos libéraux modernes, notre Président inclus.  De manière singulière, l’adjonction aux bases philosophiques, politiques et économiques du libéralisme de la référence naturaliste et évolutionniste n’aboutira pas en renforcer les assises mais plutôt à les fragiliser. En effet elle justifie l’abandon explicite de toute finalité à l’économie autre que son propre dynamisme fondé sur la promotion par les individus de leurs intérêts personnels. D’où l’accent mis sur l’absence désirable de frein à l’enrichissement personnel dont la pulsion serait motrice du progrès économique collectif, ce que l’on dénomme souvent la théorie du ruissellement. Or, l’évolution darwinienne a doté l’homme de traits particuliers modifiant et enrichissant ses passions. La lutte pour la vie dans le monde de nature est ainsi marquée chez Homo sapiens par la volonté de puissance, stimulant de la cupidité sans limite, mais aussi par la capacité de sympathie et d’empathie constitutifs du désir de justice et du sentiment de solidarité. Limiter les conséquences de la gloutonnerie sans limite afin de respecter la justice et la solidarité sont des desseins dénués de sens au sein de la nature non humaine mais à l’évidence essentiels chez nos semblables. Or, c’est bien là ce qui est négligé aujourd’hui par une idéologie libérale qui, éblouie par la puissance  motrice de l’argent, tend à négliger le potentiel destructeur des inégalités.

            C’est là aussi ce qui menace le plus la politique mise en œuvre par le Président Macron. Même si elle aboutit globalement à une reprise de l’activité, à une réduction du chômage – ce que je crois possible, voire probable -, mais au prix d’un approfondissement jugé scandaleux de certaines inégalités, elle échouera. Ou, au moins, il échouera lui, politiquement.

Axel Kahn, le deux octobre 2017

2 thoughts on “INÉGALITÉS DESTRUCTRICES

  1. Un peu …hors sujet.., mais découvrir que vous êtres un ambassadeur des Parcs Naturels Régionaux est réjouissant.
    Vos écrits témoignent de votre compréhension et aussi attachement réel au monde rural.
    Mon PNR est celui du Gâtinais.Y aller pour acheter du cresson, du miel ..hum.!.. procure une sensation de calme comme si les échelles se réduisaient pour redevenir humaines . C’est simple, harmonieux; cela s’est construit tranquillement au fil des siècles y compris le notre (et le futur) . Fierté d’étonner et réjouir mes amis qui viennent en visite !
    Bien à vous

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *