Jean, un homme hors du temps. Images.


Cet ouvrage sera en librairie à compter du dix octobre 2011. La publication anticipée de ce cahier images est nécessitée par des impératifs techniques.

Le dix-sept avril 1970, Jean Kahn-Dessertenne, âgé de cinquante-quatre ans, se donne la mort en se jetant d’un train à proximité de la gare de Mantes-la-Jolie. Il a déjà ouvert la porte du wagon et se prépare à sauter. En quelques instants, son itinéraire de vie s’inscrit en sa mémoire, il le passe en revue et le commente pour lui-même. L’ouvrage “Jean. Un homme hors du temps”  correspond au déploiement de la pensée instantanée de Jean dans la minute qui précède la fin de son voyage.                                    

Nombreuses sont aussi les images, visages, tableaux et sites, estompés ou d’une étonnante précision, qui se projettent en son esprit. L’édition papier de ce livre ne peut en rendre compte en détail. Le lecteur intéressé pourra les retrouver ci-après, chapitre après chapitre. Cliquer sur les images lui permettra de les agrandir.

 

Chapitre 1. Bourgeoisie

 

 Le soldat et la cousette.

(…) Papa avait enfin obtenu en août sa première permission prolongée depuis le début de la guerre, tant attendue et à vrai dire miraculeuse après la violente offensive d’Artois et avant que ne se déclenche celle de Champagne. Il avait passé à Ludres, tout près de chez ses parents à Nancy, quatre semaines idylliques avec Blanche, une jeune femme de trente ans, trois de plus que lui, splendide, déjà maman et divorcée

André et Blanche, 1916

Jean, Marcel (nom du frère de maman tué sur le front en 1915), André Kahn, moi,  naît le 5 mai dans la maison bourgeoise de Mémé, boulevard Raspail à Paris. (…) Papa apprend ma naissance dès le lendemain, il exulte «Mon Mimi ! Notre petit est là. Notre amour s’agite dans un berceau. Il a des cheveux blonds comme les tiens. Je l’aime mais je t’aime encore plus de me l’avoir donné. Tu sais, ça vous flanque un sacré coup quand on apprend qu’on est papa. J’ai pleuré comme un veau, de joie et d’énervement. »

Jean a un an (1917)

Les lettres que mon père  continue d’envoyer toute la guerre durant quotidiennement à maman témoignent de la place que j’occupe désormais dans son esprit, au côté de celle qu’il épousera aussitôt démobilisé aux derniers jours de l’année 1918, comme il le lui avait promis.

Des tranchées à la vie bourgeoise

(…) Maurice Hessens, le fils du premier lit de ma mère, est quant à lui élevé par les Dessertenne,  avec leurs deux enfants, Jacques et Jacqueline, d’abord Boulevard Raspail, puis très vite dans un superbe duplex de la rue de la Santé, non loin de là.

Maurice Hessens, frère ainé de Jean, vers 1912

(…) Je me rappelle beaucoup mieux en fait l’appartement de ma grand-mère, Mémé, et de son époux, ainsi que de l’atelier proche du peintre où trônent de grandes toiles qui m’impressionnent. (…) Je vouais une admiration sans borne au mari de Mémé. Je n’ai jamais connu le père de maman, Giuseppe Sismondino, Maurice a toujours été mon seul « grand-père ». J’étais très fier d’être le petit petit-fils d’un peintre célèbre, je m’en vantais auprès de mes copains de lycée.

 

Maurice Dessertenne, le peintre, vers 1922

(…) J’ai adoré ma grand-mère, elle me l’a sa vie durant bien rendu, je suis resté son petit-fils préféré.

 

Mémé, vers 1925 (au début de sa soixantaine)

 

(…) Sont aussi suspendus nombre de tableaux des membres de la famille, de paysages, des vendanges à Mussy-sur-Seine. Cette commune de la Champagne méridionale, encore dans le département de l’Aube mais à quelques centaines de mètres seulement de la Côte d’Or et par conséquent de la Bourgogne, jouera un rôle essentiel dans ma vie. Judith Chambre, la mère du peintre, y a habité ; lui, jeune, a peint l’activité des vignerons, la toute jeune Seine, la promenade de tilleuls, le moulin à huile, la rigueur de l’hiver.

Maurice Dessertenne. Les vendanges à Mussy-sur-Seine, 1909

 

La Seine à Mussy

 

Le moulin à huile de Mussy par Maurice Dessertenne, 1909

 

“La Promenade” de Mussy, Maurice Dessertenne, 1908

 

Depuis la maison Dessertenne, le bout de “la Promenade” de Mussy, Maurice Dessertenne, 1919

() Heureusement arrive mon petit frère Jean-Claude de quatre ans mon cadet. Bébé déjà, je l’aimais, je le rêvais bientôt grand, j’étais certain que nous cheminerions toute notre vie dans l’affection mutuelle. Ce fut vrai.

Jean, Jean-Claude et Blanche en 1921-1922

Jean et son petit frère Jean-Claude avec leur maman vers 1921

Jean et son petit frère Jean-Claude, vers 1922

 

Jean à sept ans, Maurice Dessertenne, 1923

 

Jean à neuf ans, Maurice Dessertenne, 1925

 

Jean Kahn, vers  -10 ans

 

Jean Kahn, vers 10-12 ans

Maurice, mon oncle, mon frère 

(….) Jacqueline, alors une douce, tendre et ravissante  adolescente, me fascine car il n’existe pas de fille dans mon univers, à la maison, au lycée, nulle part. (…) Ma curiosité de la féminité est vive, Jacqueline l’incarne auréolée de mystère et de charme. Hélas, en 1924, ce lien est rompu. Mes parents cessent pendant quelques mois de rendre visite aux Dessertenne et, lorsqu’ils reviennent rue de la Santé, Jacqueline n’est plus là et tout apparaît  ravagé comme par un ouragan, chacun est écrasé de tristesse. Ma jeune tante a été emportée en moins de deux mois par une phtisie galopante, forme suraiguë de tuberculose.

Jacqueline Dessertenne à quinze ans par son père Maurice, 1923

(…) Et puis il y a Maurice Hessens, pour moi Maurice Dessertenne junior, d’un an plus jeune que Jacques avec lequel il forme un couple de copains très proches, des garçons superbes tous deux, draguant de concert. Maurice, plus grand, plus athlétique, possède cependant une prestance insolente que met mieux en valeur encore l’évidence d’une virilité conquérante. «Mon oncle Maurice» représente pour moi l’idéal masculin que je rêve d’égaler un jour. Son sourire est carnassier, son rire tonitruant agite tout son corps, fait onduler ses longs cheveux châtains, le menton haut et la tête rejetée en arrière. Il m’apparaît fort comme Hercule, me prend à deux mains, me lance en l’air et me rattrape avec autant de facilité que si j’étais une balle de tennis, sport auquel il joue d’ailleurs fort  bien.

Maurice Hessens, frère aîné de Jean, en 1924

 

La dernière lettre de Maurice Hessens à sa mère.

(…) Passant des vacances chez Mémé veuve à Mussy, je tombe en arrêt devant une grande aquarelle peinte avec tendresse par Maurice Dessertenne, sans doute empreinte de l’émotion suscitée par la beauté du modèle. Elle  représente une très jeune femme d’une éclatante beauté, maman, avec sur les genoux un garçonnet de trois ou quatre ans, délicat et à la longue chevelure. Cet enfant n’est pas moi et maman a sur le tableau à peine vingt ans.

Blanche et son fils Maurice Hessens, frère aîné de Jean. Maurice Dessertenne, 1907

(…) Les gestes trop fréquents par quoi maman veut racheter sa justice, si elle sentait seulement qu’ils ne peuvent que raviver ma blessure; si seulement elle possédait la vertu de discrétion ; mais elle n’a pas cette maîtrise ; voici qu’elle se plaint d’une tristesse qu’elle devine en moi plutôt qu’elle ne l’aperçoit, et qu’elle s’encolére parfois contre mon mutisme ; elle me rend pesants ses remords.

Blanche, mère de Jean, vers 1937

 

Chapitre 2. Les Amours tumultueuses et platoniques de Simonne

 

La longue patience de Jacques

. «Cela vous ferait-il plaisir, Mademoiselle, que je vous fasse visiter l’atelier de mon père ? De nombreuses de ses œuvres y sont encore entreposées. Après la mort de papa, j’ai conservé ce qui a le plus de prix pour moi, tout ce que contient l’atelier, l’ensemble des œuvres.» Simonne accepte bien sûr. Son émotion est réelle devant les grandes toiles du peintre, le Louis XI, ma mère jeune portant mon frère Maurice sur ses genoux, Jacqueline. Il y aussi une huile puissante représentant une vieille femme aux petites lunettes posées à l’avant de son nez, occupée à sa couture. Évidemment myope, elle est penchée sur son ouvrage qu’elle tient de ses mains déformées par l’arthrose ; son nez bourguignon à l’extrémité renflée semble entraîner le visage ridé, attentif et las, vers le vêtement qu’elle reprise. Les habits sont ceux d’une femme modeste : une robe grise, un tablier un peu plus clair, un châle discrètement brodé. Un authentique chef d’œuvre. «Je vous présente ma grand-mère maternelle, Mademoiselle, couturière comme maman.

L’aïeule, mère de Mémé. Maurice Dessertenne, vers 1908

(…) Et ce bel enfant, un garçon aux cheveux longs, presque une queue de cheval, qui est-ce ?» «Mais c’est moi, Simonne, c’est moi, c’était l’habitude même pour les garçons, quand j’étais petit.» La relation entre Jacques et Simonne a, grâce au talent de mon «grand-père» le peintre, fait un bond en avant. Cependant, elle devait ensuite en rester là pendant des années.

Jacques Dessertenne, par son père Maurice, vers 1908

Enfin…

(…) Le temps est magnifique durant tout le séjour. Mon oncle fait découvrir à sa jeune épouse la beauté des rives de Seine, les coins propices à la pèche à la truite, les coteaux plantés de vignes, la forêt profonde et giboyeuse où les girolles commencent à pousser ; elles abonderont bientôt.

 

Paysages de la Champagne viticole

 

Guy Ferriot, frère de Millette, pèche la truite dans la Seine à Mussy, 1961

 

 

La Seine à Mussy

 

Retournement

(…) acquisition et transformation d’un local commercial et d’une habitation avenue du Parc Montsouris (Avenue René Coty, aujourd’hui). C’est là que le couple installe un magasin pour artiste, toujours prospère, où je me rappelle avoir rencontré Georges Braque, Fernand Léger, le couple de Denise et Raymond Peynet auquel ils sont toujours restés très liés, bien d’autres dont le nom m’échappe. Fils d’un peintre, Jacques est parvenu, grâce à Simonne et, sans doute, à l’héritage de Roger, à reconstituer l’atmosphère des artistes du quartier Montsouris – Denfert-Rochereau – Montparnasse qui a bercé son enfance.

(…) le couple de Jacques et Simonne fut si fusionnel, et le reste encore à leur âge, qu’ils ont été l’une des sources d’inspiration des amoureux de Raymond Peynet qui leur a d’ailleurs dédié de nombreux de ses dessins.

 

Dessin de Raymond Peynet pour Simonne et Jacques Dessertenne. “Si on faisait l’amour tous les deux ?” À Monsieur et Madame Dessertenne pour leur donner du cœur à l’ouvrage. Avec l’amitié de r. Peynet

 

Dessin de Raymond Peynet pour Simonne et Jacques Dessertenne : “Vous ne savez pas ce que je souffre”. À Jacques dont la vie qu’il mène ne manque pas de piquant ! r. Peynet et sa fidèle amitié

 

Chapitre 3. Crise et révolte

Papa

(…) Rien ne va. Alors que les faillites de banques se succèdent, que le cours des actions est au plus bas, je devine que cette fois les affaires de papa sont au plus mal.

André Kahn dans les années trente

 

Chapitre 4. Millette et la guerre

 

Rencontre musséenne

(…) La guerre de cent ans a été particulièrement terrible pour Mussy qui garde pourtant de son histoire de superbes vestiges, et surtout une église en forme de petite cathédrale gothique, Saint-Pierre-ès-liens, construite d’un seul tenant à la fin du XIIIème siècle.

Saint-Pierre-es-liens depuis le haut des Maizes

(…) En son intérieur, je ne me lasse jamais d’admirer une fabuleuse statuaire, école de Mussy du XIVème siècle et beau XVIème troyen. Deux pièces restent gravées dans ma mémoire, je les vois toutes deux lorsque je ferme les yeux, même maintenant, dans ce train. De la première époque, un Saint-Jean Baptiste à la longue barbe, couvert d’un manteau de laine, annonce la crucifixion. Ses mains fines et allongées sont d’une élégance toute féminine, il arbore un sourire énigmatique mais confiant. De l’école troyenne, le chef d’œuvre est sans conteste un bouleversant Christ-aux-liens couronné d’épines et les poignets attachés. Le sang ruisselle sur son visage qui  exprime un paroxysme de souffrance subie et anticipée mais dont les yeux grands-ouverts  semblent  comme détachés, au-delà de la terreur.

La statuaire de St Pierre-es-liens, le Saint-Jean Baptiste, école de Mussy, XIVème siècle

 

La statuaire de St Pierre-es-liens. Le Christ aux liens, “beau XVIème troyen”

 

Chef d’œuvre du “beau XVIème” de l’école de troyes

Millette

(…) Millette n’a pas eu une enfance heureuse. Cécile, sa mère, blonde éclatante aux yeux bleus profonds, aux longs cils et aux formes pleines, obéissait à tous les canons de la beauté germanique. Elle était flamboyante. De fait trois de ses grands-parents étaient allemands ou suisses-allemands. L’un de ses aïeux, uhlan dans l’armée prussienne, avait participé à l’invasion de la France en 1870, Millette en a admiré le casque à pointe.

Cécile Baltis, mère de Millette, vers 1937

(…) Puis, la belle Cécile épouse un médecin militaire français de l’armée d’Afrique du nord. Mère et fille, de huit ans alors, l’accompagnent à Tébessa, belle cité de l’est algérien au riche patrimoine byzantin et romain. Là, le beau-père qui a quitté l’armée installe son cabinet privé. Millette a beaucoup d’affection pour celui qu’elle appelle «Parrain» et qui semble de son côté  s’être sincèrement attaché à sa belle-fille. Ce lien lui permet de supporter mieux l’indifférence, puis l’hostilité de sa mère qui apparaît  mal tolérer cette fille beaucoup moins jolie qu’elle et dont elle donne l’impression d’avoir un peu honte. De plus, la fille en grandissant souligne l’âge de sa mère, ce que cette dernière ne supporte pas.

Millette et sa mère en Algérie, 1926

(…) Lorsque sa fille a dix-huit ans, Cécile qui en a un peu plus de quarante mais en avoue beaucoup moins, décide de briser le miroir de son âge réel qu’elle représente. Elle lui annonce sèchement qu’elle n’a plus rien à faire avec elle. Tout dans son physique démontre qu’elle est une Ferriot et pas vraiment de son sang. Qu’elle retourne donc chez son père, c’est là, chez elle !                                  (…)  De fait, Millette est un peu comme une fleur presque fanée que l’on replonge in extremis dans un vase empli d’eau pure, elle renaît. Son père, Germaine, le petit Guy, les ouvrières de l’atelier paternel avec lesquelles elle travaille souvent…(…).

L’équipe Camille Ferriot, vers 1936. Millette au second rang, seconde à partir de la droite. Le père Camille Ferriot au centre. La “grande Germaine” à gauche de Millette

(…) Maintenant que j’ai à plusieurs reprises déposé des baisers sur ses lèvres, j’en puis parler avec précision. Des yeux noisettes pétillants – ah le regard mutin de Millette ! – un sourire espiègle, une brune et dense chevelure coupée court au carré, à la garçonne, détonne avec la voluptueuse cascade de boucles dorées de sa mère ; elle encadre un bel ovale, malgré un menton rond assez fort dont la surface frémit légèrement sous le coup de l’émotion  et un nez en effet plus bourguignon que germanique. Son expression vive et mobile, tour à tour songeuse, interrogative, concentrée ou rieuse crée une harmonie d’ensemble, un paysage changeant et chatoyant qui m’émeut. Millette est loin d’être vilaine, ce n’est cependant pas son physique qui me séduit d’entrée de jeu.

Camille et Jean à Mussy, maison Dessertenne, été1937

À bras le corps

En accord avec Millette, la date de notre mariage a été fixée. Ce sera en septembre 1937, je serai majeur depuis quelques mois  et ne dépendrai plus d’une autorisation de mes parents ; jamais je ne l’aurais obtenue.

 

Millette le jour de son mariage, 1937

 

Millette le jour de son mariage, 1937

(…)  Comme je l’avais toujours imaginé,  Jean-François naît neuf mois après, le douze juin 1938. Il dormira à l’ombre de la charmille. Nous sommes bien.

Jean-François en 1939

 

La haine des nazis

Non circoncis, baptisé, fils d’une catholique non-juive, je n’ai aucune difficulté pour obtenir un certificat de non-appartenance à la race juive.

 

Certificat de non appartenance à la race juive de Jean

Étoile jaune, une famille française

(…) Au printemps 1942, on parle depuis plus de six mois de l’application en France du décret nazi de septembre 1941 obligeant les juifs allemands à coudre sur leurs vêtements une étoile jaune, marque d’infamie instituée initialement par les Arabes de Bagdad et reprise après les croisades çà et là dans la chrétienté. Une certaine incrédulité règne dans la communauté israélite française à ce propos, on garde l’illusion que les Allemands n’oseront jamais, que Vichy s’y opposera, que les Français non juifs protesteraient alors. Pourtant, la huitième ordonnance allemande du 29 mai 1942 impose à tous les juifs de la zone occupée de porter  la fameuse étoile jaune au centre de laquelle le mot «Juif» est écrit en caractères imitant la calligraphie hébraïque.

Etoile jaune portée par André Kahn à partir du huit juin 1942

La douce Touraine, et de trois

 (…) Dans l’autre sens, après la mairie, une route et un chemin montent sur le plateau calcaire, bordés de fermes et de caves troglodytes qui s’enfoncent dans le tuffeau. En la belle journée de juillet où nous arrivons tous les quatre, la blancheur de la pierre et la pureté d’un ciel bleu tendre sans nuage donnent au Petit Pressigny l’aspect d’un village d’île grecque.

Le Petit Préssigny, vers 1929

 

(…) Agenouillées au lavoir, leur battoir à la main et la bassine de linge posée derrière elles, les lavandières frottent, rincent, frappent l’étoffe posée sur le rebord lisse ; elles causent surtout, la voix haute pour couvrir les splatchs retentissants des grands coups assénés sur draps et habits mouillés, leurs mots sonores se mêlent aux éclaboussures de leur labeur. La maison de nos hôtes se trouvent derrière le lavoir qui fait face à la mairie, beau bâtiment de tuffeau à pans de bois, de l’autre côté de la rue principale. Sur le même trottoir, à deux pas, la boulangerie et la boucherie. En face, l’épicerie qui fait aussi salon de coiffure, puis, en retrait à l’arrière d’une placette en bordure de l’Aigronne, l’église d’une émouvante simplicité. En continuant la rue, au-delà de la rivière, on arrive à deux bistrots-restaurants.

 

Le lavoir du Petit Pressigny.

 

Le lavoir du Petit Pressigny à la Belle Époque, reconstitution,

 

L’Aigronne et l’église du Petit Pressigny

(…) Nul doute, les enfants seront bien, Millette pourra consolider sa guérison. Je passe les vacances d’été avec les miens et en profite pour faire inscrire Jean-François à l’école communale, il y débutera sa scolarité en septembre,  c’est là qu’il apprendra à lire. Compte tenu de ce qu’est devenu mon journaliste de fils, ces débuts ne lui ont pas mal réussi !

 

Millette et Olivier au petit Pressigny, avril 1942

 

Axel, Jean-François et Olivier pendant les vacances, vers 1946 au Petit Pressigny

 

En vacances, Jean-François, Olivier et Axel se contentent de peu pour “faire de l’avion” au Petit Pressigny, vers 1947.

(…) Quant à Axel, autant qu’il profite encore du bon air et de la nourriture du village, séparé d’Olivier. Millette redoute de plus d’avoir à s’occuper, avec sa santé fragile, de trois enfants dont un nourrisson dans une ville où les pénuries sont loin d’être terminées. Les hommes jeunes étant rares au Petit Pressigny, les nourrices authentiques, lactantes, le sont encore plus. Mon épouse décide par conséquent de se rabattre sur Léontine Moreau, la paysanne pauvre d’une quarantaine d’années, deux fois veuve et mère de quatre enfants déjà grands à qui nous avons confié Jean-François peu après notre arrivée au Petit Pressigny en 1943. Nous la savons femme de confiance, très gentille et à la recherche d’une source de revenus complémentaires fixes, en plus des ménages et petits travaux des champs qu’elle recherche mais sont plus problématiques. Le contact avec Millette est très bon ; en plus de Jean-François, elle accepte de prendre  Axel dans sa grande bâtisse sans confort sur les hauts du village. Certes, il n’y a qu’un robinet dans la cuisine, l’électricité connectée milieu 1944 n’alimente encore qu’une ampoule nue qui pend après un fil dans la salle à manger. Cependant, la bienveillance, l’affection, l’amour bientôt avec lesquels Madame Moreau s’occupe des enfants vaut toutes les commodités du monde moderne !

 

La maison de Léontine Moreau sur les hauts du Petit Pressigny

 

Axel, le petit campagnard vers 1947 au Petit Pressigny

Chapitre 5. Itinéraires

 

Le vingt-six rue des Plantes.

(…) Nous ne reprenons Axel qu’après les vacances d’été 1949. Il a mené une enfance campagnarde, au milieu des ânes et des mules, les animaux de trait utilisés dans des exploitations agricoles aux toutes petites parcelles pierreuses et souvent escarpées sur les pentes du coteau. (…)

Axel reste pourtant un petit sauvageon qui nous donne bien du souci.

Axel vers cinq ans, retour à Paris…

Mes fils

(…) Jean-François est celui de mes trois garçons avec lequel j’ai le plus vécu, le plus échangé. Non seulement en tant qu’aîné mais surtout parce que, en 1954, lorsque je me suis séparé de sa mère, il m’a accompagné chez Solange.

Jean-François, Noël 1959

 

Jean-François, vers 1962

(…)  Olivier petit garçon est sensible, affectueux, très sage, bon écolier et sans problème.

Olivier, vers 1951

(…) Olivier, contrairement à Jean-François et à moi, se reconnaît dans le rationalisme scientifique plus que dans les interrogations métaphysiques et les spéculations philosophiques. Ses études sont aisées, il choisit les filières scientifiques au lycée, en classe préparatoire avant d’intégrer une grande école de chimie. Ingénieur et docteur es-sciences, il entre au CNRS en consacrant ses recherches à une approche très théorique de sa discipline, à la-quelle je ne comprends à dire vrai pas grand-chose. Cependant, Olivier me subjugue par la passion qui l’enflamme lorsqu’il me parle de ses travaux, de ses molécules dont le ‘’spin’’ et les propriétés de bi-stabilité feraient des chefs-d’œuvre de la science moderne, presque des objets d’art.

Olivier, 1959

(…) Peut-être poussé par l’esprit de compétition avec Olivier, (Axel) devient rapidement un brillant élève, comme son frère. Son choix de la médecine est motivé, je pense, plus par son désir de ne pas s’engager sur la même voie que moi et ses aînés que, à l’origine du moins, par une réelle vocation.

Axel, 1966

(…) Axel est hospitalisé pour une complication neurologique, puis est envoyé en préventorium à Chamonix. Je vais passer quelques jours avec lui au début des vacances d’été, il a quinze ans. Nous montons ensemble par les téléphériques au Brévent et à l’Aiguille du midi, nous échangeons intensément. C’est là notre premier dialogue véritable, je crois qu’il me découvre. Les griefs qu’il a contre moi rendaient très difficile notre relation, ils s’estompent et lui permettent, je le sens, de percevoir un père à qui se fier. J’ai devant moi, au-dessus de la vallée de Chamonix, un adolescent enfin confiant, et même aimant, à ce qu’il me semble. Il a quitté cette carapace de reproches latents, parfois patents  qui rendait si difficile notre relation, ce que j’entrevois maintenant m’intrigue, me passionne bientôt. J’ai l’impression d’être institué là, dans les Alpes, en tant que père, j’en suis bouleversé, j’ai enfin trouvé mon troisième fils. Je me rappelle que s’est produit là, à plus de trois mille mètres d’altitude, comme une manière de prodige, de l’ordre de la remise par Yahvé des tables de la loi à Moïse, au sommet de la montagne. Stupéfaits tous deux, dans un silence qui dure, les yeux plongés dans les yeux de l’autre, nous recevons le témoignage enfin irréfutable de notre lien.

Jean au Brévent, Chamonix, 1959

 

Jean au Brévent, Chamonix, 1959

 

Axel au Brévent, juillet 1959

 

Jean à l’aiguille du midi, Chamonix, 1959

(…) Mon accession à la situation de grand-père n’a, c’est singulier, provoqué que peu d’émotions chez moi, au-delà du plaisir ressenti à celle de mes fils et de leurs épouses. Je me rappelle bien mes propres réactions de tout jeune père à la naissance de Jean-François mais ai peu vécu avec les deux autres nourrissons. Les bébés ne m’intéressent guère que comme énigmes, pages encore blanches sur lesquelles il reviendra à la vie d’inscrire une histoire, surtout si je dois en être acteur. En ce sens, j’aurais je crois apprécié d’établir des relations avec Laurence, Fabrice et tous ceux qui viendront, observer leurs progrès, deviner ce qu’ils sont, les aimer et en être aimé. De plus, la présence d’une fille est tellement étrange dans ma famille que suivre l’éveil et l’essor de celle de Jean-François auraient suscité chez moi une curiosité passionnée.

Fabrice, le fils aîné d’Olivier, bébé. 1962

 

Laurence et Jean-Christophe, les enfants de Jean-François, vers 1968. Jean conservait cette photo

 

Laurence, la fille de Jean-François. Jean conservait cette photo

 

Fabrice, le fils aîné d’Olivier. Jean conservait cette photo

Le Parti

(…) Tout en demeurant très attaché au de Gaulle de la France libre, c’est avec les organisations communistes clandestines que je renoue dès 1941, au sein des FTP que je participe modestement à la Résistance jusqu’à la libération de Paris. Mes cartes du parti, «le parti des fusillés » comme elles en portent fièrement l’inscription, sont à jour de leurs timbres mensuels dès 1944 et jusqu’en 1949. Pourtant, ma position au sein de ma cellule du Parti n’est pas simple en des temps où la tolérance n’est pas le maître mot du communisme international.

Du Parti des fusillés au Parti Communiste Français. Les cartes d’adhérent de Jean

Religion et racines

(…) Le petit volume du nouveau testament acheté  en 1937 où figurent tous ces textes ne m’a pratiquement jamais quitté, il est là, dans ma poche, je ne m’en séparerai pas. Je l’ai ouvert, il y a un instant. Sur la dernière page de garde, j’ai écrit, je ne me rappelle plus quand, « Sur les hautes vagues, le navire vogue. Le vent allait vers l’Ouest et le bateau vers l’Est. Il arriva un jour qu’il se perdit dans l’horizon inconnu. Il ne se retrouvera plus ; » Moi. Toujours dans la tempête, à contre-courant, contre le vent, hors du temps. Je vais me perdre. J’ai relu une dernière fois les versets finaux de l’ultime chapitre (22) de l’Apocalypse :

 

« 17 Et l’Esprit et l’épouse disent : Viens. Et que celui qui entend dise : Viens. Et que celui qui a soif vienne ; que celui qui veut, prenne de l’eau de la vie, gratuitement.

18 Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; 19 et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre.

20 Celui qui atteste ces choses dit : Oui, je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! »

Le nouveau testament de Jean. On le trouva dans la poche de sa veste lorsque sa dépouille fut découverte sur la voie ferrée.

Apprendre, savoir, le chemin de l’esprit

(…) Je suis entré au cours Godéchoux poussé par la nécessité de subvenir aux  besoins d’une famille que j’avais décidé de fonder. Il fut cependant le cadre de l’engagement principal de ma vie, il est lié aux circonstances qui vont me la faire quitter. D’abord professeur remplaçant en 1937, Madame Godéchoux m’assure dès 1942 une pleine sécurité professionnelle et me confie rapidement des responsabilités croissantes. Je crois qu’elle a très tôt eu pour moi une affection presque maternelle. À partir des années 1950, je deviens son professeur principal, puis le directeur pédagogique alors qu’elle se met elle-même plus en retrait de cette dimension de l’établissement qu’elle a créé.

Jean au cours Godéchoux en 1944, dans le petit jardin

 

Jean au cours Godéchoux, 1944

 

Jean au cours Godéchoux, 1944, dans le petit jardin avec les élèves

 

Jean au cours Godéchoux, 1944, dans le petit jardin avec les élèves,

 

Jean au cours Godéchoux, 1944. En classe

Chapitre 6. Mai 68, ébranlement et chute

 

Josette

(…) Je passe mes vacances d’été avec la femme aimée, dans une belle demeure périgourdine traditionnelle qui lui vient de sa mère, « la Lizonne ». Située en hauteur sur la commune de Villefranche-du-Périgord, elle n’est qu’à quelques kilomètres du moulin de Lavaur où réside le reste de sa famille. Malgré les soucis professionnels qui m’accablent, c’est là le séjour le plus idyllique que j’ai jamais vécu. Tout un jeu de photographies me montre épanoui, détendu, mon visage rayonne du bonheur qui m’habite.

À la Lizone, Dordogne, août 1969

 

À la Lizone, Dordogne, août 1969

 

À la Lizone, Dordogne, août 1969

 

À la Lizone, Dordogne, août 1969

Plus même, je crois, que les photos qui montrent Jean épanoui et serein en ce dernier été de sa vie, en aout 1969, le poème inspiré qui suit suggère, démontre peut-être, qu’il a été alors heureux.

Nature morte, poème inédit écrit à la Lizone, août 1969

 

Tout est achevé

La dernière lettre de Jean à Josette.

 

Passage de la dernière lettre de Jean à Josette

 

Les trois fils de Jean quelques années après sa mort

(…) Voilà, « tout est achevé », la sixième des dernières paroles du Nazaréen sur la croix. Fasse qu’aucun de mes fils ne paraphrase la quatrième de ces ultimes paroles de Christ : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ….

 

Le dix-sept avril 2017, il y a quarante-sept ans….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

One thought on “Jean, un homme hors du temps. Images.

  1. Ces extraits disent très fort votre amour pour Jean, votre père.
    Je “sors” étrangement émue de ma lecture. Le parti que vous avez choisi de faire parler le héros donne au texte une grande sensibilité, nous rapproche intensément de lui.
    J’attends maintenant octobre avec plus d’impatience encore.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *