LA NAISSANCE DU JOUR


Tel est le titre du livre que Colette écrit à cinquante ans alors que, désormais, prétend-elle, « il va falloir vivre – ou même mourir – sans que ma vie ou ma mort dépendent d’un amour ». Régine Detambelle rappelle dans son bel essai « Les livres prennent soin de nous » (Actes Sud, 2015) que le l’ouvrage débute par une lettre que l’auteur(e)) attribue à sa mère, Sido, une déjà bien vieille dame. Sido a été invitée par Henry de Jouvenel, le second époux de Colette, à passer quelques jours chez eux, ce qu’elle refuse en ces termes « Monsieur, vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore (…). Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climat que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois… »

Colette laisse éclater sa fierté d’être « la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur la promesse d’une fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore infatigablement, pendant trois quarts de siècle.. »

Or, la lettre de refus de Sido est imaginaire, le document authentique est tout autre : « Monsieur de Jouvenel, votre invitation si gracieusement faite me décide de l’accepter pour bien des raisons, parmi ces raisons il en est une à laquelle je ne résiste jamais : voir le cher visage de ma fille, entendre sa voix… ».

C’est par conséquent Colette elle-même qui choisit ce subterfuge pour proclamer la valeur de la vie même après que la jeunesse s’est fanée et que ne persiste plus guère des amours que leur image et leur souvenir. Pourtant, ce deuil d’un temps révolu n’est pas pour l’écrivain(e) l’annonce du crépuscule, la marque d’un déclin inéluctable. Les éclosions à venir demeurent inouïes, celles des cactus roses et autres fleurs, des matins cristallins, des couchers de soleil qui flamboient, les éclosions de soi, de ses perceptions et sensations, de ses émotions, de ses talents, même. Chacun peut imaginer combien l’affirmation de Colette me touche, moi le septuagénaire amoureux fou de la beauté, celles des ancolies et des lys martagons, des élégantes nigelles mais aussi des si banales scabieuses, des sucs, des cimes et des vallons, de l’eau bouillonnante qui cascade de roc en roc au flan de la montagne. Comme la Sido fantasmée par sa fille, il m’apparait que connaitre cela justifie encore tout de la vie et l’emporte en urgence sur toute autre considération. Cependant, je me distingue de Colette, au moins de ce qu’elle déclare, sur un point : la palette chatoyante des éclosions à venir m’apparait impliquer la possibilité immanente d’une Princesse, mes lecteurs ont pu l’observer. Cette perspective continue et continuera à donner de la profondeur à un horizon que je me refuse sinon, moi aussi, à considérer bouché.

Axel Kahn, le trente avril 2015

3 thoughts on “LA NAISSANCE DU JOUR

  1. Il est un adverbe qui flashe en moi à la lecture de ce qu’écrit Colette à propos de sa mère (écrits qui reflètent, sans nul doute, sa pensée profonde), cet adverbe c’est infatigablement.
    Eclore infatigablement.
    Si j’avais un doute sur le sens d’une vie qui se prolonge vers un horizon incertain, je penserais à cela: éclore infatigablement. Naissance et renaissance. Aller sans cesse vers la beauté. L’esprit et le corps toujours en mouvement. Ne pas rester confit(e) en soi-même sur ses certitudes et ses habitudes, ses croyances et ses petites misères.
    Les survivants de la catastrophe qui a eu lieu au Népal renaîtront. Et la beauté? Aussi. La nature est ainsi, éclore infatigablement.
    C’est une belle devise.

  2. Etre humain… pleinement.

    Sujet profond de méditation entre tous . Quel projet d’écriture exaltant !
    Quelle belle résolution pour la conduite de sa vie !

    Axel, je vous suis sur ces pistes et m’interroge avec vous sur l’art de cultiver ses potentialités, celles de l’espèce et les siennes propres, celles qu’offrent son temps et son environnement socio-culturel. Et d’exercer dignement en toute lucidité, responsabilité et créativité son métier d’homme (ou de femme).

    Quel est le propre de l’homme, quelle est la « différence anthropologique » : le rire ? le bon sens ? le sens du bien et du mal ? un langage articulé, nuancé, plurivoque, créatif, ludique ? le fait d’être un « animal politique », le sens de la responsabilité collective ? l’aptitude à sublimer besoins et désirs ? à conférer du sens ? à assigner à ses actes des visées esthétiques et morales ?
    Tout cela sans doute.
    Il me revient une belle formule de Aldous Huxley dans Contrepoint : « … intelligent jusqu’à en être humain… »

    Etre démuni à la naissance plus qu’aucun autre, mais infiniment riche de potentialités, ouvert à de multiples apprentissages, créateur de projets et d’utopies, oui, l’homme, digne de ce nom, croit aux possibles, à l’éclosion merveilleuse de l’imprévisible nouveauté…
    La joie est le signe qu’un possible est devenu réalité.

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