LA STAR……


La mort de Johnny Hallyday et l’émotion qu’elle a déclenchée en France et dans les pays francophones est l’occasion de revenir sur le phénomène de la starification. Je l’avais abordé dans “Être humain, pleinement”, maintenant disponible en livre de poche. L’occasion pour les personnes – rarissimes, certes – qui ne l’avaient pas lu en édition originelle (ici, imaginez un smiley approprié..) de se rattraper.

Être humain, poche…

Trois éléments participent à des titres divers à la starisation : la célébrité, l’identification fantasmée à la star et, dans les cas les plus typiques, son élévation au rang de symbole sexuel. Dolly, la célébrissime brebis clonée, n’est ainsi pas une « star » comme celles évoquées ici, elle n’induit pas le désir de se revêtir d’une toison de laine ni n’incite à la zoophilie. Ces critères ne s’appliquent qu’à des semblables et non à tout être vivant célèbre.  Les garçons cherchent à ressembler à Zidane, David Beckham, Noah, Johnny Hallyday, tel autre chanteur techno ou pop, hier à James Dean ou Elvis Presley. Les filles s’inspirent du look de Madonna ou de Lady Gaga comme hier celui de Marylin Monroe ou de Brigitte Bardot, elles s’habillent – et à l’occasion se déshabillent – comme elles. En principe, les filles se rêvent prises par leurs idoles masculines et les garçons fantasment sur leurs icônes féminines avec lesquelles ils s’imaginent partager de brûlants ébats. Comment résister au désir de Marlon Brando, de Brad Pitt ou de George Clooney, comment ne pas s’endormir avec l’image en tête d’Angelina Jolie, Pamela Anderson ou Madona, exemples pris au hasard et sans que ces noms ne reflètent un quelconque choix personnel.  Même si aujourd’hui les stars les plus en vue se recrutent dans les milieux du sport, du show-biz et de la mode, il en existe bien d’autres, appartenant à tous les champs de l’activité humaine, y compris les sciences. En leurs temps, Louis Pasteur, Albert Einstein et Marie Curie, Marcel Proust, Colette et Albert Camus en littérature, Henri Bergson et Jean-Paul Sartre dans le débat philosophique, Henri Matisse et Pablo Picasso en art, étaient des vedettes absolues, et certains de leurs successeurs modernes conservent une belle notoriété.  Chez tous on retrouve les ingrédients de la starisation, y compris le désir d’identification et, en une certaine mesure, l’attractivité sexuelle. Dans les domaines artistique, intellectuel et scientifique, l’influence de la star, le mimétisme qu’elle induit, prend la forme de la création d’une « école » où se pressent élèves et disciples ; Sigmund Freud en est l’un des symboles les plus emblématiques. Ces “fidèles” sont au plan de l’esprit les équivalents des groupies à celui du corps, des fans dans les domaines de la chanson.   Après ce survol rapide du monde des stars, efforçons-nous d’en comprendre les ressorts, d’en décrypter les secrets pouvoirs dans les sociétés humaines.

Le premier facteur en cause est bien entendu l’extraordinaire interdépendance des êtres dont les capacités mentales, la conscience d’eux-mêmes et l’univers psychique ne s’expriment pleinement qu’au sein d’une communauté humaine. Un second mécanisme, lié au précédent, réside dans la fabuleuse capacité d’imitation de nos semblables, clé de tout apprentissage. C’est parce que les enfants répètent les mots des parents, les élèves les leçons du maître, les apprentis les gestes de leurs formateurs, que l’être humain apprend avec une telle efficacité. La pulsion mimétique, élément probable des mécanismes étudiés par Freud, débute dans l’enfance lorsque les petites filles se hissent dans les chaussures de maman, aiment à ce que, par jeu ou pour les besoins d’une petite représentation, on les grime et farde un peu comme maman ; que les petits garçons s’efforcent de faire « comme papa », empruntent parfois leurs effets, tracent une ombre de moustache et de barbe sur leur petite bouille ronde ; que fille et garçon jouent à papa et maman. Pères et mères sont d’incontestables stars pour leurs enfants. La capacité humaine à questionner aussi les pensées d’autrui confère souvent une dimension psychologique au mimétisme, ce qui est un élément déterminant de l’ascendant qu’exerce un maître vénéré, un gourou ou un dictateur qui sont des stars à leur manière. Par certains aspects, le rôle du mimétisme dans le pouvoir des stars sur les foules a des points communs avec le désir mimétique de René Girard. Sans doute la fascination engendrée par l’extrême beauté ou le prestige intellectuel d’une star ne conduit-elle pas à la crise mimétique décrite par l’auteur car l’objectif de s’élever au niveau de sa vedette ou de son maître apparaît inaccessible. Ce sont des étoiles, des stars que l’on voit briller au firmament mais qu’il est hors de question d’atteindre et d’égaler. Tout juste peut-on les singer ou être inspiré par elles. À noter que lorsque dans les champs de l’art, des sciences et autres domaines  de l’esprit, l’élève a rejoint son maître, puis l’a dépassé, ce dernier peut rester un modèle respecté mais il cesse d’être une star, au moins pour cet élève. Quant à l’attractivité sexuelle, elle s’applique même à des stars – surtout masculines – qui n’ont guère le physique de l’emploi, comme l’illustre et l’explique peut-être en partie la célèbre réplique de Bernard Shaw à la très belle Isadora Duncan qui le poursuivait de ses assiduités et lui déclara un jour : « Quel miracle ce serait d’avoir un enfant ensemble. Imaginez qu’il ait ma beauté et votre intelligence ! » « Bien sûr, mais supposez que ce soit le contraire », rétorqua le dramaturge irlandais. Il existe à l’évidence une certaine asymétrie dans les paramètres de la séduction chez les hommes et chez les femmes, les critères du prestige intellectuel, du talent, du pouvoir et de la richesse compensant avec plus d’efficacité la disgrâce physique chez les premiers que chez les secondes. En définitive, l’influence des humains sur leurs semblables, jointe à des capacités d’imitation remarquables et au désir de le faire, conduit à ce que des qualités hors normes, physiques ou intellectuelles, deviennent des standards désirables mais inaccessibles : la star est née, elle stimule tous les aspects du désir.

À noter que la période moderne a vu émerger une singulière variante de ce phénomène. Les publicitaires, conscients du rôle joué par le processus d’identification à une vedette, ont bien cerné la difficulté de s’identifier vraiment à ceux dont le talent était à ce point exceptionnel. La télévision et les autres médias ont alors entrepris de “vedettiser” l’insignifiance qui, elle, est largement partagée. Ce furent les émissions de téléréalité du type du « Loft Story ». Ici, seule la célébrité justifiait le statut de stars éphémères de certains protagonistes, sinon remarquables par leur banalité. Ces cas extrêmes de starification en soulignent aussi la fragilité puisque l’identification fantasmée à la star peut amener ses fans à y investir les qualités dont elles sont en réalité bien dépourvues. C’est d’ailleurs aussi pourquoi le Capitole des stars est si proche de la Roche Tarpéienne : il suffit parfois de peu de chose pour que se dissipe l’illusion aux racines de la starification, l’idole tombe alors de son piédestal, on se rend compte que « le roi est nu », ou bien que l’âge l’a dénudé des attributs de son pouvoir, la déchéance est cruelle. Johnny Hallyday, comme avant lui Elvis Presley n’ont pas connu ce naufrage qui emporte inéluctablement les stars de l’insignifiance et celles qui ne doivent leur statut  qu’à l’insolente beauté de leur corps.

2 thoughts on “LA STAR……

  1. Oui, bien sûr, mais je pense que les réseaux sociaux ont la capacité de démonétiser assez vite “la célébrité” quel qu’elle soit d’ailleurs. Elle gagne en accessibilité ce qu’elle perd en mystère, et la reine ou le roi apparaissent ainsi nu(e)s plus tôt ! Les tweets de M. Donaid Trump, comme ceux de beaucoup d’autres, sont emblématiques de cette perte d’ “Aura “…La réalité de la production en directe, criante de banalité ou d’outrance, ne laisse plus de place au rêve ou au phantasme…

  2. Bon je comprends bien le phénomène, on est tous passés par là enfants. Mais normalement ce mimétisme naturel doit nous lacher au fur à mesure qu’on prend de l’âge. De plus les beaux gosses qu’étaient Elvis et Johnny ont eu tendance à se déglinguer en prenant de l’âge et surtout des substances plus ou moins illicites. Je crois que même si les stars ont décliné, leurs adorateurs ont continués à adorer des icônes comme dans certaines religions. La starification un nouvel opium du peuple ?

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