L’ALPE DES VAUDOIS


J’ai déjà évoqué, en 2016, la Fête du pain de la vallée de Freissinières, moment de réconciliation entres les communautés catholique et protestante de la vallée (Splendeurs, histoire et divisions montagnardes). L’importance de cette dernière communauté rappelle que Freissinères et Dormillouse servirent de refuge dès le treizième et le quatorzième siècles aux Vaudois pourchassés, et que ces derniers rejoignirent la Réforme en 1532 au synode de Chanforan. Le thème central de la version 2017 de la fête du pain était justement l’histoire des Vaudois, à Freissinères et ailleurs.

Depuis les premiers siècles de son existence, la chrétienté a connu d’incessants mouvements de reformes et de divisions doctrinales. C’est à ces dernières qu’il convient de réserver le terme d’hérésie. L’une des motivations de cette tendance est le contraste entre l’idéal de pauvreté porté par Jésus de Nazareth et les premiers chrétiens, et l’opulence d’une église qui devient vite une puissance temporelle, la plus considérable d’Europe pendant des siècles. La fin du douzième siècle voit ainsi la naissance des réformes cistercienne et chartreuse du monachisme bénédictin, suivis bientôt par le mouvement franciscain. À la même époque, Pierre Valdes (ou Valdo, ou Vaudes) le Lyonnais, un laïc ancien riche commerçant de la ville, peut être vu comme le précurseur de l’évangélisme. Il prêche le retour à la simplicité des premières communautés chrétiennes et la possibilité pour chaque croyant d’avoir un contact direct avec Dieu en se référent aux textes saints, l’Ancien testament et les Évangiles, sans médiation obligatoire du clergé. Il rappelle le caractère inconditionnel des dix commandements, en particulier “Tu ne tueras point”. On le voit, cet enseignement n’est sur le plan de la doctrine nullement hérétique et le Vatican l’autorise d’abord. Cependant, le succès de la parole “vaudoise”, portés par des “barbes” itinérants, est tel qu’elle rallie rapidement en France, Italie, Bohème, Allemagne et ailleurs une masse considérable de fidèles, d’autant qu’elle  est en parfaite résonance avec les aspirations de plusieurs mouvements pré-existants et de leurs communautés. L’Église voit bientôt dans la dynamique des vaudois une concurrence redoutable. Les “pauvres de Lyon” sont excommuniés une première fois en 1184 par le concile de Vérone. Puis, après une brève réintégration au sein de l’Église, les vaudois sont définitivement déclarés hérétiques au concile de Latran IV en 1215. Quoique le “valdéisme” n’ait aucune parenté doctrinale avec l’hérésie cathare, la répression des “albigeois” (1209-1229) ne fait pas pas le détail et pourchasse aussi les communautés vaudoises du midi et du sud-ouest de la France, puis d’Allemagne. Les rescapés tendent alors à se réfugier  dans les vallées alpines, principalement en Oisans et en Piémont. C’est là l’origine de l’implantation vaudoise en vallée de Freissinières où les conditions d’une montagne d’accès difficiles mais qui regorge de refuges et de voies de repli possibles expliquent, malgré la répression, la permanence de cette présence jusqu’à la Réforme, puis jusqu’à nos jours. La communauté est même si nombreuse que la vallée de Freissinières contribue de façon importante au mouvement de repopulation du Lubéron au début de XVIème siècle. Hélas, ces familles parties mettre en valeur des terres provençales  désertées à la suite des épreuves de la guerre de Cent ans seront, après le ralliement à l’Église réformée de Calvin, bien vite rattrapées par les massacres.

J’ai profité de ma présence à nouveau à cette fête du pain de Freissinières pour mettre mes pas dans ceux des vaudois, aller retrouver leur mémoire, célébrer leur héroïsme obstiné en ces sites isolés et reculés où, dans quelques cabanes et en compagnie de leurs brebis, ils pouvaient se réfugier, détecter de loin leurs ennemis et leurs bourreaux, s’enfuir par quelques cols accessibles. Tel n’a pas toujours été le cas. En 1390, par exemple, une troupe envoyée par le gouverneur du Dauphiné arrive à l’improviste et pousse plus d’une centaine de vaudois à se réfugier en catastrophe dans la grotte des Fazys, creusée dans la falaise d’adret au dessus du village. La paroi abrupte ne laisse aucune possibilité de s’échapper par le haut. Les troupes allument des fagots en contrebas de l’entrée, ils enfument les villageois. Quatre-vingt adultes et quarante enfants périssent. Depuis la grotte, la vue est pourtant si belle, par temps clair et sans fumée !

 

Depuis la grotte des Fazys, dite “grotte des  vaudois”, la tête de Daulent

 

Depuis la “grotte des vaudois”, la vallée. Les hameaux, les Viollins, au loin.

Plusieurs des refuges des vaudois entouraient la “tête de Daulent”. Vers le Lauzet, face à la tête de Vautisse et au bout de la vallée visible en enfilade.

 

Depuis le Lauzet, la tête de la Vautisse (à D)

 

Depuis le Lauzet, la vallée

J’imagine que les croyants sincères terrés là voyaient dans la beauté de la montagne, la splendeur des fleurs, des motifs supplémentaires à louer le Très-haut.

 

Lys martagon au Lauzet

 

Gentiane, en montant au col de Val-Haute

 

Dans l’ascension du col de Val-Haute

Le col de Val-Haute à 2535m permettait aux fugitifs de communiquer avec la vallée de la Durance. Au delà du Queyras, de l’autre côté de la vallée, le Piémont qu’ils savaient habité par leurs coreligionnaires.

 

Depuis le col de Val-Haute, la vallée de la Durance, le Queyras

 

Du col de Tramouillon, qu’ils pouvaient emprunter vers l’Argentière et Briançon, je les imagine prier devant l’imposante magnificence de la barre des écrins.

 

Depuis le col de Tramouillon, la barre des Ecrins

 

Dormillouse, à 1750 mètres d’altitude au dessus du second verrou de la vallée de Freissinières, a été l’un des sites importants de peuplement vaudois. Le village est prolongé vers l’ouest par une longue et verdoyante vallée qui mène au col de Freissinières (2850m) et, au delà, à la vallée du Drac vers le Champsaur, l’Ubaye et Gap. Pendant des siècles, cette voie a été emprunté par des vaudois, puis des évangélistes réformés, pour gagner ou quitter Freissinières et Dormillouse. Les barbes, puis les pasteurs sont passé par là pour rejoindre la communauté. Chaque fois, dans l’angoisse de la fuite, la terreur du péril, l’attente des retrouvailles, l’anxiété quant aux premiers contacts avec la les fidèles que l’on s’apprête à rejoindre et enseigner, j’imagine les voyageurs avoir été pour un temps rassérénés par l’harmonie des lieux où l’eau s’écoule de toute part au milieu des alpages fleuris.

 

Haute vallée de Freissinières, vers la cabane de Chichin, en direction de la vallée de la Durance

 

Haute vallée de Freissinières, vers la cabane de Chichin, en direction de la vallée de la Durance

 

Haute vallée de Freissinières, vers la cabane de Chichin, en direction du col

 

Axel Kahn, le onze juillet 2017

 

 

 

 

 

5 thoughts on “L’ALPE DES VAUDOIS

  1. Bonsoir,
    Vous revenez quand dans les Vosges?? La rabiboche (entre autres chemins) vous attend…
    Bien à vous,
    Malou

    • En avril 2018…..
      Promenade littéraire le dimanche 29 avril, avec la librairie “Le Neuf’ de Saint Dié des Vosges.

      Amitiés,

      Axel Kahn

      • Bonjour,

        Alors, si Dieu veut, je serai là….
        Nous pourrons partager un nouveau moment si singulier à mes yeux et partager autour de votre œuvre que j’attends avec une grande impatience….
        A la saint Virgile, date de sortie en librairie…

        …Et de vous revoir pour “trottiner” ensemble…
        Une grande joie!!

        Belle journée en cette fête nationale…
        Amitiés,
        Malou

  2. Bravo pour cette passionnante histoire de ceux qui, avec héroïsme, ont cherché à revenir à la simplicité et à l’humanité des premiers chrétiens. Leurs combats n’ont pas été vains. Bravo aussi pour vos belles photos.
    Un de vos lecteurs admiratif de Pensées en Chemin et de Entre deux mers.

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