LES HAUTES CHAUMES ENTRE BURONS ET JASSERIE


Un buron auvergnat. Tome et fourme d'Ambert

Un buron auvergnat. Tome et fourme d’Ambert

 Du col de Béal où j’étais dès huit heures jusqu’à Pierre-sur-Haute, le point culminant à 1640 m, et en fait par la suite sur la ligne de crêtes entre Auvergne/Puy-de-Dôme et Rhône-Alpes/Loire, j’ai rencontré là le vent le plus puissant que je me rappelle avoir jamais eu à affronter. Mes références en ce domaine sont un fort mistral sur la crête de la Sainte Victoire, un vent d’autant déchaîné sur les cimes des Pyrénées orientales et la tempête du 26 décembre 1999 en Champagne méridionale. Ici, j’avais affaire à un vent du sud-ouest plutôt tiède qui était la manifestation régionale de la forte dépression sur le nord de la France dans laquelle s’engouffrait des masses d’air provenant de régions de plus haute pression, atlantiques ouest et sud-ouest. Elles entrainaient orages et chutes de grêle au nord, ce dont nous étions préservés par le vent. Garder l’équilibre était un souci constant si bien que j’aurais renoncé à grimper si le terrain avait comporté des à-pics. Lorsque cet ouragan m’arrivait de face, il rendait la progression difficile d’autant qu’il parvenait même à brouiller la vue. En effet les lunettes étaient menacées d’être arrachées et, en leur absence, le mélange de pleurs provoqués par l’intensité du souffle et le dessèchement immédiat qui s’ensuivait sous l’effet du vent, donnait l’impression de voir à travers un verre dépoli. De profil, les bourrasques parvenaient à déformer mon visage de manière grotesque, m’évoquant les scènes finales de “À la recherche de l’arche perdue”; elles creusaient ma joue droite avec une brutalité presque douloureuse, entrainant un gonflement réactionnel de la joue gauche qui s’accentuait lorsque le souffle d’Éole pénétrait par ma bouche entrouverte pour me gonfler comme un ballon. Dans ces conditions, impossible de garder une casquette sur la tête alors que le soleil fut vite ardent. Il fallait ne rien poser de léger sur le sol qui ne fût arrimé, porte-carte ou vêtement. Et puis, bien sûr, aucun rempart protecteur n’existe sur les hautes chaumes du Forez, presque pas d’arbres, justes des arbrisseaux solitaires et rabougris, pas de paroi rocheuse, juste des ondulations arrondies à une altitude variant entre 1400 et 1600 mètres. En face, à l’ouest, la chaine des puys d’Auvergne est moins élevée, le Cantal sensiblement à la même hauteur et le massif du Sancy guère plus haut, rien par conséquent pour s’opposer à la fureur du vent.

Cela dit, l’orage et la pluie, mon lot assuré en ces lieux s’ils n’avaient pas été chassés avec virulence, eussent été pires et c’est jouissant au total d’une luminosité magnifique que je parcourus les quelques vingt-cinq kilomètres de cette crête après le col du Béal et avant qu’elle ne s’infléchisse quelque peu au sud. J’ai un faible pour ces immense étendues où rien n’arrête le regard, où l’on perçoit mieux qu’ailleurs la notion d’infini et où le terme de solitude prend une nouvelle dimension. Non seulement j’étais seul mais percevant jusqu’à “l’infini”, je n’y voyais personne de notre espèce. Mes compagnons furent de petits chevaux curieux, stoïques dans le blizzard, de belles vaches que je sais maintenant être de la race Aubrac, des petits arbres, bouleaux-nains et pins rachitiques, trônant seuls sur des vallonnements. C’est d’ailleurs entre les branches d’un de ces derniers que je trouvais ce qui n’était en rien un abri, un lieu pour déjeuner recroquevillé aussi près que possible du sol. Et puis aussi, peut-être surtout compte tenu de la passion que je leur porte, des fleurs innombrables et singulières en cette saison : tapis de jonquilles à 1400-1600 mètres, narcisses un peu plus bas, touffes de pensées sauvages bleuissant par endroit la prairie, quelques brins de muguet dont la floraison demandera encore une quinzaine de jours, pâquerettes, boutons d’or, gueules- de-loup naines, pissenlits, etc.

En contre-bas de la crête j’ai croisé plusieurs de ces bâtiments d’estive où se préparent les fromages, des tomes et de la fourme, d’Ambert en Auvergne et de Montbrison dans la Loire. Les premières sont confectionnées dans les célèbres burons à toits aigus dont les équivalents dans la Loire sont les jasseries, longues bâtisses aux toits beaucoup plus plats. C’est que, je l’ai déjà noté, on est là juste à la frontière entre l’Auvergne et la région Rhône-Alpes, frontière ancienne qui épouse ici le tracé de la crête depuis des siècles, ce qui explique la différence des traditions à parfois cent mètres de distance. C’en est maintenant fini pour moi des plus hautes terres granitiques du Forez, entre les volcans d’Auvergne et les monts de l’Ardèche, que je n’ai pas perdus de vue depuis plusieurs jours, voie d’accès à la Haute-Loire et au Velay.

Je ne connaissais pas ces lieux, ils sont peu touristiques. J’en ai été ébloui, presque bouleversé. François Mitterrand avait envisagé d’acquérir quelques arpents de terrain sur le mont Beuvray afin d’y faire installer sa sépulture. Pour ma part, ce serait bien là où j’étais hier, dans les hautes chaumes du Forez, près d’un petit arbre solitaire et en la seule compagnie de gentils petits chevaux et de vaches placides. L’éternité est après tout une dimension de l’infini.

 

Axel Kahn, le dix-sept juin 2013

et, de l'autre côté de la crête, dans la Loire, une jasserie. Tome et fourme de Montbrison. Fameuse.

et, de l’autre côté de la crête, dans la Loire, une jasserie. Tome et fourme de Montbrison. Fameuse.

 

 

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