LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE


Les débats sur les réseaux sociaux sont parfois de qualité. Ainsi, ai-je abordé avec d’autres sur mon profil Facebook la question de la liberté. Voici ce que j’en écrivais en 2007. Mon analyse est restée inchangée.

            De son sens le plus général (état de ce qui ne subit pas de contrainte) à son acception philosophique idéale (manifestation de l’autonomie d’une personne dont la raison présente à la volonté ce qu’il peut accomplir sans contrainte), le mot liberté peut s’appliquer à des choses, à la nature en général, aux animaux et à l’homme. Pour le dévisser, on libère un écrou de la rouille qui le bloque. On rend sa liberté au balancier de l’horloge immobilisé le temps d’un transport ; il se met alors à osciller. Afin de définir le nombre de paramètres par lesquels décrire le mouvement d’un objet, on introduit le terme de « degrés de liberté ». En l’absence de contrainte, il en existe six (avant/arrière, gauche/droite, haut/bas, roulis, tangage, rotation). Ce nombre est accessible par l’expérience qui détermine à combien d’états indépendants le hasard peut aboutir. Le dé possède six degrés de liberté, les faces sur lesquelles il lui est possible de retomber. Pris dans ce sens, le terme de liberté s’applique aux propriétés d’un objet au sein d’un système. Pour reprendre l’exemple de l’horloge, le balancier accroché à la pendule a un degré de liberté ; décroché, il en a six.

            Toutes ces considérations nous mènent bien loin du concept de liberté humaine, celle à laquelle on se réfère sur le frontispice de nos monuments publics, à laquelle on rêve quand on considère en être privé, que l’on défend ou que l’on conquiert les armes à la main, pour laquelle des millions de personnes ont donné leur vie. Existe-t-il pourtant une filiation entre la liberté des choses et celle des gens, en passant par la notion de liberté animale ?

Nature et liberté

            Lorsque les conditions sont favorables, que le cultivateur a émigré à la ville et abandonné ses champs, la végétation pousse librement et envahit l’espace, jusqu’à constituer un maquis plus ou moins impénétrable. Sa liberté consiste en l’occurrence à exprimer sa nature et ses potentialités en fonction de l’environnement. Les contraintes existent, bien sûr, elles sont multiples : la qualité du sol, l’ensoleillement, l’eau, la concurrence avec d’autres végétaux, l’influence des vers, des insectes, des oiseaux, des mammifères herbivores, etc. L’état de la friche est par conséquent déterminé par des causes multiples mais est libéré de l’action humaine. Cette situation peut être généralisée au concept de nature vierge ou nature libre, libre de l’emprise humaine.

            Un écologiste au vaste savoir et doté d’ordinateurs puissants serait capable de modéliser l’évolution à terme du terrain redevenu sauvage, quoique celle-ci dépende de paramètres multiples aux interactions complexes qu’il est très difficile, voire impossible de connaître dans le détail et avec une grande précision. Admettons cependant qu’un tel niveau de connaissance devienne envisageable. Pour autant, notre biologiste spécialiste des milieux complexes restera impuissant à prédire avec exactitude le devenir et la croissance de chaque plante poussant sur le terrain. A côté de l’imprécision persistante dans la détermination de certains paramètres, existe sans doute aussi l’effet du hasard vrai qui demeure une des données essentielles de la biologie.

            La fréquence globale des mutations peut être connue en fonction de l’intensité du rayonnement ultraviolet et de la présence de substances mutagènes. En revanche, quel gène dans quelle plante se trouvera ainsi modifié résulte d’un processus aléatoire. La croissance elle-même semble comporter toute une série d’événements dont le cadre général est programmé mais dont le détail est largement laissé au hasard : niveau précis de bifurcations des rameaux, orientation exacte des branches, etc. Cette règle vaut d’ailleurs pour le développement de tout organisme dont le patron général est déterminé, mais pas les moindres détails. Il s’ensuit que des animaux clonés ou des vrais jumeaux ne sont jamais des copies strictement conformes l’un de l’autre. Le concept de liberté dans la nature reflète par conséquent au moins deux phénomènes : le nombre d’états (mouvement, position, forme…) que peut prendre un objet en fonction des contraintes auquel il est soumis, c’est-à-dire de ses déterminants ; et tout ce qui, dans le comportement de l’objet, n’apparaît pas déterminé mais relève plutôt de processus authentiquement aléatoires.

L’animal libre

            Ces principes s’appliquent bien sûr aux animaux, y compris à l’homme, mais n’épuisent pas chez eux, du moins en apparence, le concept de liberté. Un oiseau sauvage vole librement dans les cieux, au contraire de la tourterelle dans sa cage ou de la volaille dans le poulailler. Personne ne doute de la différence des situations de l’animal en captivité et de celui en liberté. D’ailleurs, la capture de ce dernier est bien souvent difficile, sportive, voire dangereuse s’il s’agit d’un fauve ou d’un grand herbivore. Il existe même des espèces qui seront incapables de s’adapter à la privation de liberté, en particulier de procréer. Ces situations illustrent à quel point l’état de liberté correspond à la nature de ces bêtes. Elles résistent à toute tentative d’y mettre fin et, parfois, sont incapables de survivre, ou au moins de se reproduire lorsqu’elles en sont privées. Par rapport aux choses inanimées, nous avons là franchi au moins une étape dans l’extension du concept de liberté : la pièce métallique dont on réduit les degrés de liberté en la vissant énergiquement n’oppose guère à cette action que son inertie, et il serait impropre de prétendre que la nature réelle de l’objet est de rester libre. Cependant, la différence entre la liberté des choses et celle des animaux n’est-elle qu’une question de degré ou reflète-t-elle une toute autre dimension ?

            En d’autres termes, l’animal peut-il être assimilé à une machine vivante complexe ne faisant que réagir aux stimulations de l’environnement et obéir à ses instincts comme le pensait René Descartes ? ou bien possède-t-il d’autres qualités irréductibles à leurs conditions matérielles ? Dans le premier cas, on peut assimiler la bête à un objet ordinaire simplement doté d’un grand nombre de degrés de liberté, pour l’essentiel déterminés par la satisfaction de ses besoins. Dans la seconde hypothèse, l’émergence de qualités propres à l’animal modifie pour lui la signification du mot liberté.

            Pour Jean-Jacques Rousseau, se situant en cela dans la lignée de René Descartes, la réponse à la question posée ne fait guère de doute : « Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu’à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent libre. L’un choisit ou rejette par instinct, et l’autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice […]. La nature commande à tout animal et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister. » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755).

            Cependant, pour tout observateur attentif, les actions animales ne se résument pas à des réactions aux signaux et stimulations du milieu d’un être génétiquement programmé pour survivre et se reproduire. Tout possesseur d’animal domestique, cheval, chien, chat ou coq, sait combien, de façon en partie indépendante de leur dressage, ces animaux diffèrent par leur caractère selon les races et les individus. Il est possible de filmer des animaux en continu, par exemple des rongeurs de laboratoire, dans des conditions extérieures soumises à un contrôle strict. On se rend alors compte qu’un même animal, sensible à l’influence de son programme biologique, nourri chaque jour de la même manière et à la même heure, confronté aux mêmes cycles de lumière et d’obscurité, ne se comporte pourtant pas de façon stéréotypée, répétitive jusque dans ses moindres détails.

          Sans doute, à côté des déterminants biologiques internes et de la perception du monde extérieur, le comportement dépend-il aussi de facteurs immédiats propres à l’animal. Le langage courant prétend qu’il fait alors « ce qui lui passe par la tête ». Tout cavalier peut, en particulier, témoigner de cette manifestation, sans doute involontaire, de l’indépendance animale dont il doit tenir compte et se méfier. Le comportement des bêtes apparaît en définitive être de trois types : programmé, réactif et, parfois, fantaisiste. La contrainte imposée à l’exécution du programme et à la réponse aux stimulations est, pour suivre Descartes et Rousseau, de l’ordre de l’intervention sur le fonctionnement d’une machine. Tel n’est pas le cas de l’entrave aux actions reflétant la spontanéité individuelle de l’animal.

            Le bien-être de ce dernier requiert non seulement de pouvoir se nourrir, boire et se reproduire selon ses besoins, mais aussi d’être libre de divaguer sans but, selon les cas piquer un galop dans la prairie, se rouler dans l’herbe ou dans la vase, se lancer de branche en branche, jouer à cache-cache dans les nuages, interagir avec ses congénères. Les animaux ressentent du plaisir et sont sensibles au stress. Les mécanismes neurobiologiques et les manifestations physiologiques de ces émotions sont presque identiques chez les oiseaux et les mammifères, y compris l’homme. Dans nombre de cas, la captivité de l’animal le prive de ces sensations agréables et engendre diverses perturbations physiologiques ou comportementales associées à l’inconfort et au stress. En cela aussi la liberté animale, celle pour une bête de se trouver à l’aise dans un environnement propice à ses besoins et à ses fantaisies, d’en ressentir du bien-être, se différencie de façon radicale des degrés de liberté d’une chose inanimée et de ce fait insensible.

            Au total, il convient de discerner dans la nature trois sortes de liberté. D’abord, celle d’un objet de se trouver dans ses différents états potentiels en fonction de ce qu’il est et de son environnement ; on peut en rapprocher la satisfaction non contrainte des besoins de tout être vivant. En second lieu, la possibilité propre aux bêtes de divaguer ou d’agir de toute autre manière selon la fantaisie de l’instant. La question se pose de savoir si elle constitue un exemple particulier de l’intervention de l’aléatoire en biologie, ou bien si elle reflète aussi un trait spécifique de l’esprit animal. Quant au troisième type de liberté, celui de jouir du bien-être que les bêtes sont capables de ressentir, il est bien sûr propre aux êtres sensibles et vaut aussi pour ceux de notre espèce. Chez nous, naît une quatrième dimension de la liberté, celle à laquelle les philosophes consacrent l’essentiel de leurs réflexions depuis des millénaires, liée au projet et à la volonté.

Projet, liberté et volonté

            Opposant l’homme et l’animal, Jean-Jacques Rousseau assure, dans le passage du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que « c’est surtout dans la conscience de cette liberté que [l’homme] montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique. » Outre la volonté d’acquiescer ou de résister aux sollicitations de sa nature par usage de la volonté, Homo sapiens a également celle de se fixer des objectifs, d’élaborer des projets pour les atteindre, puis de les mettre en œuvre. Sans doute d’autres animaux aux capacités mentales développées manifestent-ils des ébauches de projets, et par conséquent de volonté, mais ces traits ont sans contestation été privilégiés au cours de l’évolution humaine à laquelle ils ont contribué.

            Selon l’hypothèse initiale de notre roman anthropologique, il s’agit d’ailleurs là d’une conséquence logique de l’acquisition par nos ancêtres de la vision d’un avenir dans lequel, pour que cela constitue un avantage retenu par la sélection naturelle, il convient d’inscrire un projet avec la conscience qu’il revient à son auteur, c’est-à-dire au sujet, de vouloir le réaliser, puis de s’y employer. En effet, l’appréhension par les ancêtres humains de la dimension du temps et la projection possible dans le futur leur a permis de formuler des hypothèses sur ce dont il sera fait, fondées sur l’analyse de ce qui fut et de ce qui est, c’est-à-dire sur la connaissance et la recherche de la vérité. Construire un scénario de l’avenir ne s’avère cependant avantageux qu’à une condition : que l’homme en tire le moyen d’augmenter ses chances de s’y préserver, et donc de se reproduire, c’est-à-dire qu’il se prépare à agir pour optimiser ses intérêts en fonction des circonstances prévues du lendemain. C’est là, déjà, un projet.

            Bien entendu, d’autres animaux agissent en prévision d’un futur proche. Il s’agit même d’un trait répandu. La fourmi industrieuse et l’écureuil remplissent leurs greniers pour l’hiver. Les marmottes et les ours se goinfrent de tout ce qui leur tombe sous la dent afin d’accumuler les réserves de graisse qui seront peu à peu brûlées durant leur longue hibernation. Les oiseaux migrateurs, lorsque le moment en est venu, entreprennent un long voyage qui durera souvent plusieurs semaines. Aucune de ces bêtes n’a cependant de projet à faire, c’est-à-dire n’est tenue de se projeter en tant que sujet dans un futur dont elle aurait conscience. Les bases génétiques, moléculaires et neurobiologiques de ces comportements ont été sélectionnées en tant qu’elles conféraient, compte tenu de l’environnement dans lequel vivaient ces animaux, un avantage à ceux qui l’adoptaient. D’importants changements climatiques rendant de telles migrations ou de telles précautions inutiles ne modifieront pas les habitudes des animaux concernés. En revanche, d’autres lignages aux comportements mieux adaptés aux nouvelles situations seront privilégiés, se multiplieront et remplaceront sans doute les anciens. En d‘autres termes, ni la fourmi, ni l’écureuil, ni l’ours n’a à se poser la question de ce qu’il doit faire en prévision de la mauvaise saison.

            L’instinct, c’est-à-dire une programmation génétique sélectionnée par l’évolution, ne représente pas le seul mécanisme d’un comportement automatique en prévision de l’avenir. Le conditionnement en constitue un autre type, acquis celui-là. Tout signal ou toute action précédant de manière répétée l’accès à une source de plaisir y sera bientôt systématiquement associé par l’animal. Le délai entre le facteur conditionnant, puis déclenchant, et la réponse comportementale liée à l’attente de la récompense est en général bref, mais peut atteindre néanmoins plusieurs heures, voire plusieurs jours lorsqu’il est renforcé par l’instinct. Tel est le cas du pigeon voyageur portant son message en bonne main, de l’hirondelle retournant précisément sous les toits où elle se trouvait si bien les saisons précédentes, et du cheval rentrant tout seul à l’écurie familière après la chute de son cavalier. La caractéristique commune des actions animales motivées par la perspective de leurs agréables conséquences, qu’elles résultent de phénomènes innés ou acquis, est leur automaticité. Celle-ci exclut le choix.

            L’innovation majeure adoptée par les primates de notre espèce, et peut-être de certaines espèces qui nous ont précédées de peu dans l’évolution, est le concept d’un futur ouvert dans lequel il convient de décider d’une série d’actions choisies parmi un éventail de possibilités. Cette aptitude est sans doute la conséquence de l’accumulation des souvenirs mémorisés, de l’amélioration de leurs possibles interconnections et, nous l’avons vu, de l’éveil à la dimension du temps. Telles sont les conditions nécessaires au traitement cognitif qui aboutit à l’élaboration de scénarios futurs plausibles entre lesquels, dès lors qu’on en a pris conscience, il est impératif de choisir. En effet, l’incapacité à trancher est, en tout cas, la pire des solutions, comme l’illustre l’historiette de l’âne de Buridan, affamé et assoiffé, qui ne sait se déterminer entre le seau d’eau et le picotin et se laisse mourir dans l’indécision.

            Une conséquence de l’obligation du choix conscient dans un avenir incertain est la différenciation entre la valeur respective des options envisageables : celle qui a été retenue apparaît au sujet comme a priori de qualité supérieure à celles qui ont été en définitive écartées. Le premier critère utilisé pour établir la hiérarchie entre les types d’actions possibles est bien sûr la perception d’une issue favorable de la solution retenue. Comme nous l’avons vu, le désir d’optimiser le caractère judicieux du choix, c’est-à-dire ses retombées bénéfiques pour la personne ou le groupe, a sans doute joué un rôle essentiel dans le pouvoir conféré par la connaissance, ainsi que dans l’avantage sélectif des êtres y ayant accès.

            La notion du bon choix, par opposition au mauvais, peut prendre aussi une résonance morale et refléter l’adéquation entre l’action projetée et réalisée, d’une part, la norme du Bien, d’autre part. Cette observation vaut indépendamment de l’idée que l’on se fait de l’origine du sens moral : essence propre de l’homme existant en soi et indépendante des influences extérieures pour Kant, artifice construit par un être à la poursuite de son intérêt et à la recherche du plaisir pour Hume. Dans les deux cas, Homo sapiens est enclin à juger de ses actes à l’aune non seulement des avantages qu’il est susceptible d’en retirer, mais aussi de leur conformité à une norme morale. En bref, le concept du temps, la conscience d’un futur dans lequel il importe de prendre des décisions, le projet qui les sous-tend et en assure la cohérence, la volonté qu’implique la mise en œuvre des choix, la liberté, constituent aussi des étapes vers la possibilité du jugement moral.

            Ce dernier est, bien entendu, une composante fondamentale du sens de la responsabilité. J’entends par là la reconnaissance par chaque individu qu’ayant la possibilité de choisir entre plusieurs voies, il ne peut guère se dissocier de celle qu’il a décidé d’emprunter et sur laquelle il ne peut manquer de porter un jugement moral. Je suis ce que je projette et ce que je fais, et appréciant mon action, je me convoque aussi au tribunal de ma conscience. Une telle introspection est sans objet s’il s’avère qu’il m’était impossible d’agir autrement que de la manière dont j’ai agi, que je me trouvais en cela soumis à des forces impérieuses auxquelles je ne pouvais échapper. De ce fait, le responsable de mes actes cesse d’être moi-même, il est l’ensemble de ces déterminants dont je n’avais aucun moyen de me libérer. Dans une telle situation, je puis parfois encore porter un jugement sur mes actes, mais il ne vaut pas pour moi-même puisque je n’en suis point le réel initiateur.

Liberté et libre arbitre

            Le sentiment d’avoir élaboré un projet, fait des choix et pris ses responsabilités, c’est-à-dire l’accès à un niveau supérieur de l’idée de liberté, constitue un pivot de l’humanité dont on voit mal comment elle aurait pu s’édifier en son absence. Pour autant, à quelle réalité cela correspond-il ? L’homme est-il en effet susceptible de puiser dans son être les ressorts propres de ses décisions et de ses actes, reflétant son libre-arbitre en tant que sujet irréductible à l’ensemble des déterminants qui pèsent sur lui ? ou bien est-ce là une illusion née de l’impossibilité pour quiconque, du fait de leur complexité, de connaître l’ensemble des causes de ses pensées et de ses actes ? Un tel débat traverse toute l’histoire de la philosophie où s’opposent les essentialistes et les fatalistes. Saint Thomas d’Aquin et la pensée catholique, Descartes, Kant, Sartre tiennent, à des titres divers, la liberté, la loi morale et le devoir pour procéder de l’essence humaine. Il s’agit, de façon explicite pour saint Thomas d’Aquin et Descartes et implicite pour Kant, d’un don de Dieu. En face, le camp des fatalistes est sans doute le plus fourni et semble aujourd’hui se renforcer encore. On peut citer les grands antiques stoïciens, Spinoza, Diderot, Nietzsche.

            Quelques citations, qui n’ont bien sûr pas la prétention de rendre compte d’un débat foisonnant et riche, permettent de résumer les conceptions en présence. Pour saint Thomas d’Aquin, le libre arbitre est ce qui permet à Dieu de juger ses créatures selon leurs actes. Il note « Car si rien ne vient de nous, mais si nous sommes poussés à vouloir par nécessité, la délibération, le conseil et le précepte, la punition, la louange et le blâme, sur lesquels porte la philosophie morale, sont supprimés. » (De Malo, Q.6 réponse). Évoquant le critère du choix, Kant écrit : l’homme « juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue. » (Critique de la raison pratique). S’interrogeant sur le risque d’entrave à la liberté constituée par les obstacles, Sartre précise : « Le coefficient d’adversité des choses, en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté car c’est par nous, c’est-à-dire par la position préalable d’une fin que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. » (L’Être et le Néant). Sartre signifie par cet exemple que les conditions extérieures ne sont point des déterminants, ici négatifs, de notre action mais le cadre dans lequel s’exerce notre liberté, celle de se fixer des objectifs. Ce sont eux qui qualifient en définitive la nature des circonstances rencontrées, obstacles ou moyens d’agir.

            A cette vision de la liberté, reflet du moi profond de l’être, les fatalistes objectent avec Spinoza que, en réalité : « L’expérience elle-même montre, non moins clairement que la raison, que les hommes se croient libres par la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorant des causes par quoi elles sont déterminées ; et en outre, que les décrets de l’esprit ne sont rien d’autres que les appétits eux-mêmes, et pour cette raison varient en fonction de l’état du corps. » (Éthique III, proposition 2).

            Diderot met dans la bouche de Jacques le Fataliste la profession de foi suivante : « Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un ; or une cause une n’a qu’un effet ; j’ai toujours été une cause une, je n’ai jamais eu qu’un effet à produire ; ma durée n’est donc qu’une suite d’effets nécessaires. » Pour Jacques, « la distinction d’un monde physique et d’un monde moral [apparaissent] vides de sens ».

            Dans ses Éléments de Physiologie, Diderot précise sa vision : « Toutes les pensées naissent les unes des autres ; cela me semble évident. Les opinions intellectuelles sont également enchaînées : la perception naît de la sensation. De la perception, la réflexion, la méditation, le jugement. Il n’y a rien de libre dans les opérations intellectuelles. »

            Nietzsche reprend à son compte la vision spinozienne et la développe. Selon son analyse, « Aussi longtemps que nous ne nous sentons pas dépendre de quelqu’un ou de quelque chose, nous nous estimons indépendants : sophisme qui montre combien l’homme est orgueilleux et despotique. Car il admet ainsi qu’en toutes circonstances il remarquerait et reconnaîtrait sa dépendance dès qu’il la subirait – son postulat étant qu’il vit habituellement dans l’indépendance et qu’il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments s’il venait exceptionnellement à la perdre. Mais si l’inverse était vrai, s’il était vrai que l’homme vit constamment dans une dépendance multiforme, mais s’estime libre quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes du fait d’une longue accoutumance ? S’il souffre encore, ce n’est plus que de ses nouvelles chaînes : le libre arbitre ne vaut proprement rien dire d’autre que ne pas sentir ses nouvelles chaînes. » (Le Crépuscule des idoles).

            Pour ce courant qui identifie les décisions et les actions humaines à des effets dont les causes sont extérieures au sujet, et qui analysent par conséquent le libre arbitre comme une illusion, quels sont les moteurs possibles du comportement des individus ? La fatalité ou le destin, d’abord, bien illustrés par la tragédie grecque ; cette idée reste vivante dans nombre de croyances et religions modernes, par exemple le protestantisme chrétien, surtout le calvinisme (la prédestination) et l’islam. Dans l’Ancien Testament, le livre commun aux grandes religions monothéistes, les choses apparaissent ambiguës. D’un côté tout ce qui advient au peuple juif et à ses adversaires, la malédiction qui s’abat sur certains lignages et certains peuples, correspondent à la volonté de Jahvé. Cependant, ce dernier punit ceux qui ont mal agi (Sodome et Gomorrhe) et récompense ceux qui ont résisté à la tentation (par exemple, Job). A proprement parler, si leurs péchés ou leurs mérites n’étaient que l’expression de la volonté divine, le châtiment aussi bien que la manifestation de la satisfaction de Dieu apparaîtraient singuliers.

            Pour Diderot et le courant du fatalisme matérialiste, les actions humaines, comme leur contrepartie animale déjà évoquée, ne sont que des réactions à des sollicitations physiques du milieu, si bien que la liberté humaine est de l’ordre de celle des choses, discutées au début de ce chapitre.

            Nous l’avons vu, toute l’appréhension d’Homo œconomicus et les bases philosophiques du libéralisme économique conduisent à l’idée d’une liberté contrainte par la nature de l’homme, agent économique réagissant de façon rationnelle dans le but d’optimiser ses intérêts.

            Pour l’historicisme hégélien et le marxisme, l’histoire posséderait un sens dans lequel les sociétés ne peuvent manquer de s’engager. Le matérialisme historique fait des luttes sociales et de l’évolution des rapports de production le moteur principal de ce processus.

            Dans la foulée du darwinisme, l’application des principes de la sélection naturelle aux comportements devait aboutir à la sociobiologie pour laquelle des gènes égoïstes, sélectionnés à leur propre bénéfice, utilisent les êtres, l’homme en particulier, comme des moyens élaborés de leur autopromotion et de leur succès.

            Dans l’histoire, ces courants de pensée convergèrent plusieurs fois : cela aboutit à la conjonction, déjà discutée, entre le concept de lutte pour la vie dans la nature et les principes de la société libérale. Le rapprochement entre un certain fatalisme religieux pessimiste et l’interprétation erronée du darwinisme a joué un grand rôle dans la diffusion mondiale de l’idéologie et des pratiques eugéniques tendant à l’élimination des lignages génétiquement prédestinés à engendrer des êtres tarés.

            Avec et après Freud, la psychanalyse se focalisera sur l’analyse des mécanismes inconscients de la volition et du passage à l’acte, sans parvenir à s’accorder sur leur nature et leur origine. Sont-ils sous-tendus par des systèmes neurobiologiques définis et connaissables, comme le supposait Freud au début de sa carrière et comme l’hypothèse en est reprise aujourd’hui par un courant utilisant les données de l’imagerie cérébrale fonctionnelle ? Correspondent-ils à une empreinte mentale laissée par l’évolution humaine depuis les sociétés primitives et se manifestant chez tout être au cours de son développement, selon une proposition freudienne dérivée de la loi de la récapitulation de Ernst Haeckel ? Pour ce dernier, un embryologiste allemand qui popularisa le darwinisme dans son pays, l’ontogénie (le développement embryonnaire) « récapitule » la phylogénie (l’évolution des espèces).

         Autre possibilité, l’inconscient est-il « construit », conséquence des épisodes refoulés par la personne depuis le début de sa vie consciente ? En réalité, à l’exception de la « récapitulation », en faveur de laquelle peu d’arguments militent, les différents mécanismes envisagés pour rendre compte des déterminants inconscients de la volonté et de l’action ne sont pas mutuellement exclusifs. La sélection naturelle est à l’origine des comportements instinctifs dont il est possible de connaître les corrélats neurobiologiques, c’est-à-dire les structures cérébrales impliquées dans leurs manifestations. Ces dernières sont, à l’évidence, sensibles aux effets laissés par maints événements de la vie psychique dont le souvenir est devenu peu accessible à un traitement cognitif conscient. L’un des objectifs de la psychanalyse serait d’accroître cette accessibilité, et donc d’amener le sujet à identifier certains des ressorts de ses pensées et de ses actes.

La biologie moderne éclaire-t-elle l’énigme de la liberté ?

            A plusieurs reprises nous avons déjà évoqué, dans cet ouvrage, les progrès réalisés dans l’étude du substratum neuronal d’opérations cognitives complexes. L’imagerie cérébrale fonctionnelle par résonance magnétique est de plus en plus fréquemment utilisée pour identifier les aires du cerveau au niveau desquelles la consommation d’oxygène et l’activité métabolique augmentent chez les personnes en train d’exécuter une tâche particulière. Cette approche est même au cœur de la nouvelle discipline commentée dans le chapitre précédent, la neuroéconomie. Le domaine de cette dernière est d’ailleurs lié à celui de l’étude de la liberté puisque l’agent économique rationnel au cœur de la pensée libérale, consommateur, commerçant ou businessman, est en permanence confronté à des choix.

            Imaginons ce que pourrait révéler une étude prolongée en imagerie fonctionnelle chez des témoins occupés à élaborer une stratégie d’action pour le futur. Dans un premier temps, on verrait s’activer toutes les zones impliquées dans la perception des données nouvelles prises en compte et dans leur traitement cognitif primaire : aires occipitales ou temporales pour des signaux optiques ou auditifs, cortex frontal et préfrontal, hippocampe et différents noyaux cérébraux lors de la mise en connexion des informations traitées, entre elles et avec l’empreinte mémorisée d’images mentales antérieures ; réaction de l’amygdale lorsque le scénario imaginé s’avère effrayant ; stimulation des voies dopaminergiques et des centres du plaisir à l’évocation de satisfactions attendues en cas de succès de la stratégie ; frémissement des zones visuelles, auditives, tactiles ou motrices si le projet élaboré inclut des perceptions de ce type et l’exécution de gestes anticipés en pensée. Un tel compte-rendu expérimental est imaginaire, mais il se nourrit de données bien réelles recueillies chez des sujets soumis à des exercices mentaux plus simples qu’une élaboration stratégique complexe mais susceptibles de s’y intégrer.

            Ce type de résultat apparaît en réalité fort prévisible à partir du moment où ont été repérées les régions impliquées dans les différents types de perception, d’émotion et d’action. De telles études sont précieuses pour comprendre la diversité des phénomènes mentaux contribuant à la constitution d’une représentation psychique et les émotions liées à sa charge affective. Nul doute qu’un ensemble interconnecté de phénomènes de ce type intervient dans la réflexion de tout sujet élaborant un projet ou, placé devant un choix binaire, tenu de prendre une décision simple. Différents scénarios sont ainsi imaginés, appréciés quant à leur robustesse, confrontés à l’ensemble des connaissances et des souvenirs emmagasinés. L’issue de ces opérations de l’esprit sera en outre influencée par des facteurs constitutionnels, sexe et genre, traits de caractère, etc.

            Toutes ces explorations nous permettent de mieux connaître le fonctionnement du cerveau d’une personne qui – après avoir analysé une situation perçue à l’aide d’un appareillage cognitif différant légèrement d’un individu à l’autre et gardant l’empreinte de l’acquis – s’apprête à trancher. En revanche, nous n’avons semble-t-il guère avancé quant à savoir si la solution retenue reflètera un libre arbitre caractéristique de la personne et non déterminé par l’ensemble des influences qui l’ont modelée, ou bien si c’est là une illusion à laquelle conduit la complexité des mécanismes en cause. En bref, la science n’a point tranché entre les fatalistes et les essentialistes.

            Peut-on au moins identifier le mécanisme qui a permis à la pensée humaine de s’inscrire dans la durée et d’appréhender l’avenir ? Si tel était le cas, ce serait déjà un progrès dans la compréhension des phénomènes ayant présidé à l’acquisition d’une capacité mentale qui apparaît avoir été un tournant dans le processus d’hominisation et constitue le socle sur lequel a pu s’édifier l’idée de liberté. En d’autres termes, connaît-on les mécanismes neurobiologiques de la conscience du temps ? La réponse est négative et tous les efforts en ce sens ont pour l’instant échoué. De multiples zones s’allument dans le cortex cérébral de personnes auxquelles on demande d’apprécier la durée d’intervalles entre deux signaux, ce qui souligne seulement la complexité du phénomène.

            La comparaison du génome humain avec celui des grands singes qui nous sont le plus proches dans l’évolution permet-elle de progresser dans l’identification des innovations génétiques impliquées dans l’accroissement des capacités intellectuelles au cours du processus menant à l’homme ? La réponse est négative. En fait, la plupart des gènes commandant la synthèse de constituants importants des cellules nerveuses évoluent moins vite que les autres, par exemple que ceux impliqués dans la digestion. Cela n’empêche bien sûr pas les génomes de l’homme et du chimpanzé, identiques à près de 99%, de comporter des millions de différences puisqu’ils comptent chacun deux fois trois milliards de lettres de l’alphabet génétique. Quand on sait l’influence possible de la modification d’une seule de ces lettres dans le fonctionnement de l’esprit (c’est là le mécanisme de nombreux syndromes génétiques de retards mentaux graves), de telles données apparaissent ininterprétables.

            Il ne faut, au total, pas attendre de la science moderne qu’elle tranche de façon définitive l’énigme de la liberté qui peut être posée en des termes presque identiques qu’il y a cent ou mille ans. Rien ne justifie de ce fait la position des scientifiques affirmant le contraire. C’est en se basant sur sa formidable expérience professionnelle que le chercheur et neurologue Damasio a pourtant publié les ouvrages intitulés, respectivement, L’Erreur de Descartes puis Spinoza avait raison. Certes, la vision cartésienne selon laquelle l’âme, différence essentielle entre l’homme et l’animal-machine, est nichée dans la glande épiphyse, ne peut guère être soutenue. En revanche, s’il est possible d’adopter la thèse de Spinoza sur l’illusion du libre arbitre, c’est plus à partir d’une analyse philosophique que de la prise en compte de données scientifiques récentes.

De la réfutation du déterminisme réductionniste à la liberté possible

            L’épistémologue Karl Popper ne peut être rangé dans aucun des deux camps exprimant des opinions antagonistes à propos du libre arbitre. Comme Spinoza, il admet l’idée selon laquelle l’homme, être de nature, obéit aux règles de cette dernière. Cependant, il conteste le postulat selon lequel la nature serait déterministe, dans le sens laplacien du terme. Il écrit, en 1982 : « Il n’y a aucun doute que la prise de conscience que l’homme est un animal et que le désir de nous voir faire partie de la nature soit l’argument philosophique fondamental en faveur du déterminisme laplacien et de la théorie de la fermeture causale du monde naturel. Je crois que la raison est juste ; si la nature était entièrement déterministe, le royaume des activités humaines le serait aussi. Il n’y aurait, en fait, aucune action, mais tout au plus l’apparence d’actions. Mais l’argument opposé est également solide. Si l’homme est libre, au moins en partie, la nature l’est aussi ; et le monde physique est ouvert. Et il y a toutes les raisons de croire l’homme libre, du moins en partie. Le point de vue opposé – celui de Laplace – mène à la prédestination. Il conduit à l’idée que, il y a des milliards d’années les particules élémentaires du monde physique contenaient la poésie d’Homère, la philosophie de Platon et les symphonies de Beethoven, comme une graine contient la plante ; il mène à l’idée que l’histoire humaine est prédestinée et, avec elle, toutes les manifestations de la créativité humaine. […] Il y a sans doute un élément de hasard [dans la créativité humaine]. Cependant, la théorie selon laquelle la création d’œuvres d’art ou de musiques peut, en dernière analyse, être expliquée en terme de chimie ou de physique me paraît absurde. » (L’univers irrésolu. Plaidoyer pour l’indéterminisme).

            Dans ce texte, Popper s’appuie sur la contestation du déterminisme réductionniste de la science analysée en détail dans le chapitre « L’Animal de vérité » de cet ouvrage. Le démon de Laplace ne peut pas plus prévoir la globalité de l’avenir que, sans doute, il ne serait capable à coup sûr de connaître les décisions et les projets de personnes, même s’il avait accès au détail des circonstances dans lesquelles elles se trouvent ainsi que des ressorts innés et acquis de leur volonté. Ce sont là les conditions causales de l’élaboration d’un projet et d’un choix, c’est-à-dire leurs facteurs déterminants.

            Cependant, rappelons-le, le déterminisme scientifique exigeant une cause à tout phénomène n’implique certes pas le postulat inverse, à savoir l’existence d’une seule conséquence possible, d’un seul effet pour chaque ensemble de causalité. Cette dernière proposition, infirmée par maints phénomènes scientifiques, constitue la clé de la vision réductionniste qui conduit à la négation d’une possible émergence de propriétés nouvelles dans tout ensemble complexe. En effet, si cette complexité des éléments constitutifs d’un système ne peut doter ce dernier que d’un seul type de propriétés, ces dernières sont en principe toutes prévisibles par qui connaîtrait parfaitement chacun des constituants du système et les lois en régissant les interactions. Comme le note Karl Popper, la physique quantique permettrait alors de déterminer en quoi les particules élémentaires sont grosses déjà de A la Recherche du temps perdu de Proust ou d’un quatuor de Beethoven.

            En revanche, si l’on considère qu’un processus multiparamétrique implique de nombreuses étapes comportant, pour beaucoup d’entre elles, plusieurs issues possibles, on en déduit que son résultat final n’est pas exactement prévisible et qu’il faut l’étudier en tant que tel pour en connaître les propriétés « émergentes ». Or il semble raisonnable d’assimiler la construction intellectuelle d’un projet et la manifestation d’une volonté à une série d’opérations mentales complexes et multiparamétriques dont les solutions possibles restent plurielles et irréductibles aux caractéristiques des composants moléculaires et cellulaires qui les ont permises.

            Par conséquent, les déterminants génétiques, physiologiques, culturels, psychiques et événementiels d’un projet et d’un choix sont, selon toute évidence, insuffisants à les prédéterminer de façon certaine. En d’autres termes, l’option retenue dépend bien sûr des déterminants énumérés qui en constituent les causes, mais elle leur est irréductible. Un éventail de solutions également plausibles persiste, entre lesquelles la pure rationalité ne permet pas de trancher. Cet éventail est autant plus large que les éléments initiaux étaient nombreux et complexes. Chacune de ces solutions envisageables est déterminée par les circonstances et par le psychisme de la personne à qui il revient d’y faire face. Cependant, parmi ce champ de possibilités restant ouvert, il faut trancher. Un scénario sera privilégié à un autre, plausible lui aussi, la personne consolidera son projet et prendra sa décision.

            Comment tranche-t-elle en définitive ? Est-ce dans cette sélection finale d’une option, parmi celles qu’un traitement rationnel préalable, reposant sur une série de relations de cause à effet, n’a pas éliminée que se manifeste le libre arbitre de la personne ? Si oui, quel peut en être le critère ? Une appréciation morale peut être vue comme un déterminant, interne à l’individu pour Kant et construit pour Hume. De même, l’intervention dans le choix final de l’empreinte laissée par tous les épisodes antérieurs de la vie est à inclure dans les conditions initiales du processus aboutissant au projet. Si le « moi profond » du sujet est entendu comme la résultante d’une nature, d’un psychisme modelé par les contacts sociaux et d’une norme morale, il est alors déterminé, et représente de ce fait un déterminant implacable du choix.

            Pour retenir l’une des hypothèses demeurant en course et se décider, le sujet a au total épuisé les ressources de la rationalité, de l’appréciation morale et de l’influence de la personnalité elle-même édifiée par des facteurs innés et acquis. A dire vrai, il est difficile d’imaginer alors l’intervention d’un autre mécanisme de choix que le hasard, qu’il est peut-être possible de rapprocher de la fantaisie animale. Celle-ci peut être vue comme la variabilité aléatoire d’un comportement animal dépendant d’un programme génétique et d’une expérience acquise, par exemple un dressage.

            Ainsi, une option est en fin de compte retenue sans raison particulière. Cependant, le sujet est conscient de ce qu’il aurait pu aussi bien s’arrêter à un autre choix parmi ceux que le travail préalable de son esprit avait sélectionnés. Il peut par conséquent se revendiquer libre, puisqu’il avait la latitude de penser et d’agir autrement. Étant l’initiateur de la décision et l’acteur de sa mise en œuvre, le sujet est aussi amené à accepter sa responsabilité, se reconnaissant engagé par ce qu’il a décidé d’accomplir alors que rien ne l’empêchait d’emprunter une autre voie. L’appréciation morale de la qualité de l’action vaudra de la sorte aussi pour l’acteur.

            En définitive, la vision non réductionniste du déterministe de la nature, l’ouverture du monde physique dont parle Popper, laisse à la décision humaine confrontée à tous ses déterminants, plusieurs « degrés de liberté », terme qu’il faut entendre dans le sens explicité plus haut à propos des objets inanimés. Le sujet en retient un, sans doute par hasard mais conscient de ce qu’il aurait pu se prononcer différemment. Il est ainsi conforté dans l’idée de sa liberté et s’approprie son choix, auquel il adhère et qu’il intègre à sa personnalité même. Chacun procède de ce qu’il fait lorsqu’il n’y est pas contraint. Telles sont les conditions de la responsabilité, différence essentielle entre l’homme et les autres animaux.

            Chez ces derniers, l’activité mentale occupée à sélectionner les options envisageables d’une action dans des circonstances données est à l’évidence moins complexe que chez Homo sapiens et aboutit à un éventail de comportements possibles beaucoup plus limité que chez lui. Nous pourrions dire que les gènes humains, conditions de l’émergence de nos capacités intellectuelles, permettent d’accroître considérablement les « degrés de liberté » laissés à l’être. Il ne s’agit pourtant pas là d’une transition brutale et ces « degrés de liberté » sont, à l’évidence, plus nombreux chez le chimpanzé, le dauphin ou la corneille que chez le ver de terre ou le scarabée. De plus, lorsque plusieurs options restent ouvertes et qu’il faut en retenir une, seul l’homme est capable de prendre conscience de son choix, de l’appréhender comme une expression de sa liberté, de se sentir par conséquent engagé par cette décision et d’en évaluer la valeur morale.

            Tels m’apparaissent être les fondements du degré supérieur, philosophique, de la liberté, celle du projet et de la volonté, surajoutés aux degrés inférieurs qui s’appliquent aussi aux choses et aux animaux non humains. Comme ces derniers, l’homme est un être sensible ressentant le poids émotionnel de la privation de toute liberté. Il est de plus un être conscient, attribuant de ce fait une valeur à la liberté, la jugeant indissociable de sa responsabilité.

            Malebranche, à cheval sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, était parvenu à une hypothèse au total voisine de celle que je viens d’expliciter en détail. Il écrit en effet : « Certainement il se trouve toujours quelque motif secret et confus dans nos moindres actions ; et c’est même ce qui porte quelques personnes à soupçonner et quelque fois à soutenir qu’ils ne sont pas libres ; parce qu’en s’examinant avec soin, ils découvrent les motifs cachés et confus qui les font vouloir. Il est vrai qu’ils ont été agis pour ainsi dire, qu’ils ont été mus ; mais ils ont aussi agi par l’acte de leur consentement, acte qu’ils avaient le pouvoir de ne pas donner dans le moment qu’ils l’ont donné ; pouvoir, dis-je, dont ils avaient le sentiment intérieur dans le moment qu’ils en ont usé, et qu’ils n’auraient osé nier si dans ce moment on les en eût interrogés. » (De la Recherche de la vérité, premier éclaircissement)

            Deux exemples illustrent de façon éloquente le mécanisme suggéré de la réappropriation a posteriori d’un choix aléatoire parmi un éventail d’options possibles. Le premier est celui de la formation des couples. Dans la réalité, elle doit presque tout au hasard. Chacun des partenaires ne pouvait guère s’accoupler qu’avec le petit nombre de personnes consentantes, dans une tranche d’âge donné, qu’il avait l’opportunité de côtoyer. L’élu(e) de son cœur changera souvent bien vite après le refus du premier choix. Il n’empêche, le couple s’étant formé, chacun ressent qu’il a choisi son conjoint, qu’il a été choisi par lui ou par elle. C’est ma compagne, c’est mon compagnon. Malgré l’étroitesse du champ dans lequel s’est manifestée cette liberté de se choisir l’un l’autre, elle est essentielle et fait toute la différence avec le ressenti habituel des partenaires d’un mariage contraint.

            L’acte de création, par exemple littéraire ou musical, illustre lui aussi ce phénomène d’adhésion a posteriori. L’auteur sait en général où il veut aller. Son projet procède de sa personnalité. Il s’y engage donc, noircit la feuille de papier ou l’écran de l’ordinateur. Chacune des phrases, littéraires ou musicales, est évaluée pour sa compatibilité globale avec le projet. Elle est retenue, modifiée ou éliminée. Le résultat final est lui aussi considéré. Lorsqu’il semble convenir, il est adopté : c’est l’œuvre de l’écrivain ou du compositeur. Son œuvre. Cependant, tous témoigneront qu’ils ignoraient toujours où exactement leur création les mènerait. Ils se déclarent bien souvent étonnés par celle-ci, ravis ou déçus. L’expérience peut être faite : avec le même projet, dans des circonstances extérieures similaires, l’œuvre réalisée un an, un mois, ne serait-ce qu’une semaine avant ou après eût été plus ou moins différente. L’auteur l’aurait pourtant, au même titre, reconnue, acceptée, se la serait appropriée.

            Le mécanisme de la pensée créatrice en action repose sans doute sur la formation et la comparaison d’images mentales puisant dans l’ensemble des empreintes psychiques innées et acquises du créateur. L’une correspond au dessein global de l’auteur ou de l’artiste, les autres aux différents scénarios envisageables pour le réaliser. Construites par mise en réseau d’une grande diversité d’informations et de souvenirs stockés à des niveaux conscients ou inconscients, celles qui s’avèrent par trop incompatibles avec le projet initial, d’ailleurs lui-même susceptible d’évolution, sont négligées ou éliminées.

            Les autres, candidates plus convenables, sont considérées en fonction de la satisfaction intellectuelle et esthétique qu’elles procurent au sujet dont la singularité dépend de facteurs constitutionnels, d’influences culturelles et de stigmates événementiels. Les événements en cause sont ici de nature tant physique que psychique. Un petit nombre des représentations de l’esprit ainsi engendrées et sélectionnées échappe à l’élimination ; elles sont conservées et aboutissent à des éléments de l’œuvre. Ceux-ci sont parfois acceptés en l’état, ou corrigés encore. Ainsi, par étapes successives, se construit l’ouvrage définitif auquel s’identifiera l’artiste, et qui procède en effet de lui. Pourtant, plusieurs options acceptables et attrayantes se sont également présentées, à chaque étape. Le hasard est intervenu pour en retenir certaines. Aussi la création n’est-elle jamais prédéterminée dans ses moindres détails, elle façonne le créateur qui y a adhéré autant qu’il l’a façonnée.

            A l’opposé de son équivalent français, un proverbe allemand affirme que « l’habit fait le moine ». Ce concept m’apparaît s’appliquer, bien au-delà des signes vestimentaires, à tout ce que l’on revêt, une fonction, une opinion, un choix. Il suffit en définitive d’avoir l’impression que cela n’a pas été imposé, et que s’est donc manifestée une certaine forme de liberté, celle d’acquiescer.

 

            Au total, l’être humain concentre en lui les caractéristiques d’une chose matérielle dont les degrés de liberté seraient accrus ; d’un animal exquisément sensible à la privation de sa liberté et soucieux de sa fantaisie ; d’un roseau pensant capable d’imaginer l’avenir, d’y inscrire un projet, de décider des moyens de le réaliser et d’en apprécier la valeur, notamment morale. Même si la nature physique impose les conditions initiales de l’expression de ces différents niveaux de liberté, il est peu vraisemblable qu’elle détermine un seul effet, une seule issue possible. L’être humain peut ainsi prendre conscience de sa responsabilité, puisqu’il aurait pu agir autrement qu’il ne l’a fait. Là réside l’origine du sentiment de liberté, base essentielle à l’édification d’une personnalité humaine.

 

Publié en 2007, version Pocket en 2008.

3 thoughts on “LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE

  1. Le film “Petit Paysan” est à voir absolument.
    Respect pour les paysans, pour les jeunes qui s’ accrochent à la “terre” et veulent nous faire des produits Français de qualité .

    • En fait, il existe un délai d’environ 300 millisecondes entre le premier signal détectable d’une action “instinctive” que l’on va entreprendre et la conscience que l’on en a. Cependant, on peut ne pas l’entreprendre. Ces 300 millisecondes, et les 150 qui suivent avant la réalisation de l’action, représentent le délai où peut intervenir la conscience des actions instinctives, celle qui va parfois les retenir.

      Pour les actions qui passent par les circuits corticaux, ceux de la réflexion, les temps disponibles sont beaucoup plus longs.

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