L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE ET LA SÉLECTION


La question de la sélection à l’université est l’une de celles – nombreuses, très nombreuses – appelées à agiter les Français dans les années qui viennent. Elle s’ajoute au code du travail, aux retraites, à la fiscalité, à la santé, à l’assistance médicale à la procréation, à la fin de vie et à l’euthanasie, à d’autres sujets de bioéthique, à l’école, aux biotechnologies, à la protection de l’environnement, etc. Le caractère explosif du sujet est lié à l’hostilité sans faille de l’UNEF et d’autres syndicats à ce projet, à leur capacité de mettre des centaines de milliers de jeunes dans la rue pour l’éviter. Un état de lieux s’impose de la sorte.

La sélection aujourd’hui  dans l’enseignement supérieur en France

Il y a environ 2.500.000 étudiants en France, une petite majorité de femmes. Ils se répartissent en 62% inscrits à l’université, le reste dans des écoles et autres instituts de formation. L’entrée dans dans les écoles, et auparavant dans les classes préparatoires, fait l’objet de sélection, légère ou farouche suivant le niveau de l’établissement visé.

Le baccalauréat, tous les baccalauréats, représente le premier grade universitaire et donne droit, en principe, à entrer à l’université. Cependant, certaines filières universitaires sont déjà explicitement sélectives : toutes celles de santé (médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique, kinésithérapie….) débutent par un concours exigeant organisé au terme d’une première année commune ; le taux de succès est de l’ordre de 20% des candidats, auparavant objet d’une orientation-sélection attentive. Les Institut Universitaires de Technologie (IUT) sélectionnent eux sur dossiers, avec des pourcentages d’inscriptions qui peuvent parfois n’être que de l’ordre de une sur dix candidatures. Les seules filières universitaires nommément non sélectives sont ainsi les sciences, les sciences humaines et sociales, les sciences juridiques et économiques, les sciences et techniques de l’activité physique et sportive (STAPS).

Encore faut-il relativiser cette notion de “non-sélectivité” de certaines filières : ainsi, en droit et sciences économique, toutes les facultés de France s’accordent pour ne diplômer au grade licence qu’environ un tiers de l’effectif initial. De plus, et au moins jusqu’en 2016, elles inscrivaient certes les licenciés en première année de master mais établissaient un barrage sélectif pour le passage en seconde année, et par conséquent pour l’obtention du master. Même si les autres filières diplôment au grade licence un plus grand pourcentage d’étudiants inscrits, entre un tiers et quarante pour cent des effectifs initiaux reste sur le carreau, soit autour de 220.000 étudiants par an. Ils quittent l’université après souvent jusqu’à cinq ans passés sur ses bancs….où ailleurs, et démunis de tout niveau qualifiant. Même pour ceux qui finissent par décrocher une licence, il s’agit là d’un grade aux débouchés rares dans la vie active, excepté en ce qui concerne les licences professionnelles.

La situation est encore pire pour certains types de baccalauréats, les bac techniques et, surtout, les bacs professionnels. J’ai à ce propos une expérience qui me laisse un goût amer. L’université Paris Descartes que j’ai présidée de 2007 à fin 2011 a une faculté de STAPS. Cette discipline est considérée par les jeunes et leurs familles comme la moins difficile de toutes celles enseignées à l’université. Il n’empêche que ce sont là des études universitaires. Trente pour cent des inscrits en première année de licence STAPS ont un bac pro. En dix ans, PAS UN SEUL n’avait de mon temps obtenu sa licence. La réalité est que le diplôme baccalauréat professionnel ne qualifie en rien à suivre des études supérieures universitaires. Cette situation absurde vient de ce que les candidats au bac pro des métiers du tertiaire sont en énorme sur-effectif par rapport à la demande des professions correspondantes. Les bacheliers n’ont alors aucun débouché, ils s’inscrive à l’université, notamment en STAPS où ils ne peuvent qu’échouer. Quelques années après, ils sont sur le carreau, le temps a passé, tout est encore plus difficile pour eux.

NE PAS SE SATISFAIRE D’UNE SITUATION INTOLÉRABLE

Laisser la situation en l’état est selon moi une mauvaise action envers les centaines de milliers de jeunes qui, à l’université, auront perdu du temps, des chances….et n’auront rien acquis. Envers ceux aptes à suivre des études supérieures et qui sont handicapés par les conditions d’études rendues plus difficiles par des sur-effectifs injustifiés. Je suis de ce fait favorable – je l’ai toujours été, mon expérience à la présidence d’une des plus grandes universités du pays a renforcé cette conviction – à une procédure, dont la forme est à discuter, qui permette explicitement de n’accueillir à l’université que des étudiants armés pour en bénéficier, qui proscrive les non-dits hypocrites en cours aujourd’hui.

Dire cela est en soit aisé mais néanmoins inacceptable si on ne précise pas en même temps ce que l’on propose aux bacheliers qui n’iront pas à l’université et qui ont des difficultés à trouver des filières professionnelles accessibles et attirantes via l’apprentissage ou d’autres formules. Un type de solution a pourtant été identifié depuis longtemps, lors de la création des IUT en 1966. Ils devaient être à l’origine des établissements non sélectifs et entièrement tournés vers la professionnalisation grâce à un enseignement adapté, en petits groupes. Cette dernière caractéristique est demeurée mais l’excellence de leurs résultats associée à leur petit nombre en a fait, je l’ai dit, des composantes  sélectives, parfois très sélectives. Les bacs pro n’y ont pratiquement pas accès, les bacs techniques y restent peu nombreux. Des voies de passage entre les IUT et l’université existent, elles sont même de plus en plus utilisées, ce que l’on peut comprendre du fait du niveau croissant des étudiants inscrits. Des établissements nouveaux qui reviendraient à l’esprit initial des IUT, des “instituts supérieurs de formation à la vie active” ou tout autre désignation qu’on retiendrait, recevraient tous les bacheliers qui le désirent et qui n’ont ni les prérequis à des études universitaires ni accès à des filières professionnelles immédiatement ouvertes. Un enseignement reprenant les clés du succès de IUT actuels se fixerait l’objectif d’orienter la première année les jeunes vers des professions qui embauchent, de commencer à les y préparer l’année suivante, avec une généralisation de l’alternance entre l’institut et les entreprises. La sortie se ferait, comme pour les IUT actuels, soit vers l’emploi, vers  des cycle professionnels complémentaires, voire pour une minorité de jeune “résilients” en ayant le désir et en ayant alors démontré la capacité, vers le cycle licence de l’université.

Alors, pourquoi est-il si difficile de s’engager dans une telle direction ? La raison principale en est financière. L’enseignement en IUT est sensiblement plus onéreux que celui en faculté. Actuellement, un étudiant coute environ 10.000 euros par an en faculté (plus ou moins selon les disciplines, bien entendu) et 13.000 en IUT, et c’est notoirement insuffisant. Le même écart existerait sans doute en ce qui concerne le nouveau type d’institut non sélectif qu’il faudrait créer. Cependant, il convient de savoir ce que veut la Nation. Considère-t-elle que tout faire pour ne laisser aucun jeune au bord du chemin est l’une de ses plus évidentes  priorités ?

Axel Kahn, le dix-neuf septembre 2017

 

10 thoughts on “L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE ET LA SÉLECTION

  1. Quote : “Dire cela (cf.procédure envisagée) est en soit aisé mais néanmoins inacceptable si on ne précise pas en même temps ce que l’on propose aux bacheliers qui n’iront pas à l’université et qui ont des difficultés à trouver des filières professionnelles accessibles et attirantes via l’apprentissage ou d’autres formules. Un type de solution a pourtant été identifié depuis longtemps, lors de la création des IUT en 1966.”
    Le Bac est très facilement obtenu de nos jours ; cette “évolution” s’est faite très rapidement, sans doute avec quelque rapport avec l’objectif visé “100% de bacheliers pour une tranche d’âge donnée” et l’illusion selon laquelle plus on fait des études plus on a de chances d’être inséré sur le marché du travail. Très rapidement, ont été mises en place des procédures de “rattrapage” (une fois l’entrée faite à l’IUT, à ‘Université, en post-bac vs BTS ou DTS) existent à travers les LP – Licences Professionnelles- qui s’adressent aux titulaires Bac + 2 ; ce sont des diplômes universitaires de niveau Bac +3 reconnus par l’État, nationaux ou obtenues à l’étranger. Ce n’est déjà plus à l’issue du Bac qu’il faudrait envisager une procédure, mais à Bac + 2. Si les recruteurs ont été au départ très friands des LP, la tendance est en train de changer.
    Le haut niveau d’exigence est à ré-instaurer à tous les niveaux. Peut-être faudrait-il cesser de faire croire aux jeunes qu’ils doivent tous décrocher le “précieux sésame” et valoriser le travail à chaque année scolaire, pour chaque filière, avec l’exigence d’un savoir force de progrès et de libération.
    Tout va très vite à bord du bateau qui coule.

    • Le bac a cessé d’être un examen de sélection des futurs étudiants de l’enseignement supérieur, on peut le regretter mais c’est ainsi. Il garde la valeur initiatique d’un passage à l’âge adulte postscolaire. Soit. Ma proposition est de considérer que cet examen symbolique, et en tant que tel non insignifiant, ouvre la voie à deux types de cursus bien identifiés, le supérieur proprement dit, et des structures non étanches de professionnalisation rapide. Le taux d’accès à l’emploi des DUT et des LP reste TRÈS élevé, il est très bas pour les “décrocheurs précoces” du supérieur, avant tout de l’université. C’est à cette question que je m’attache dans cet article.

      • Merci beaucoup pour votre réponse.

        Sources M.E.N.
        Postes de cadres ou profession intermédiaire :
        2013 / 73% pour les détenteurs d’une licence professionnelle et 59% pour les DUT.
        2016 / 68 % –》L.P. et 54% –》DUT

        • Merci, mes chiffres qui prennent en compte l’obtention d’un emploi quel qu’il soit à un et deux ans sont encore plus élevés. Il est un peu tôt pour parler d’une “évolution défavorable”. Le chômage a augmenté entre 2013 et 2016, ça réembauche pas mal en ce moment.

  2. Cher Axel,
    Que pensez-vous de l’annonce de la suppression prochaine du concours infirmier ? Et l’éventuelle intégration des études d’infirmières à l’université avec une sélection à la fin de L1 ou plus tard encore ?
    Merci infiniment de votre avis,
    Bien à vous
    Anne Boulanger

    • Chère Anne, les études infirmières sont universitaires depuis 2009, chaque IFSI étant rattaché à une université. À ce titre, il n’est pas illogique que les études infirmières commencent par la première année commune des études de sainte, la PACES, suivie du concours commun. C’est déjà le cas des sages-femmes et le sera vite de tous les kiné.

      • Mais tous les étudiants n’ont pas les mêmes chances en PACES n’est-ce pas ? Alors qu’aujourd’hui une lycéenne qui a un bac ST2S (voire un bac pro ASSR) et qui bosse dur peut réussir le concours et entrer en IFSI. En revanche, cette lycéenne ne réussira pas PACES. Mais à l’inverse, le statut des infirmières sera valorisé par ces études, comme l’est aujourd’hui celui des sages-femmes.
        En tout cas, merci de votre avis Axel.

        • Oui Anne. Cependant l’accès à un niveau licence était une revendication des infirmiers et infirmières. De plus, pas mal de candidats malheureux au PACES se retrouvaient déjà aux concours d’IFSI.

          • Excusez-moi d’entrer sans frapper.
            C’est un emportement général, dans le mouvement de la disparition des Ecoles Normales d’Instituteurs-trices.
            Il y a des jours où j’ai plutôt envie de m’inscrire dans le principe de résistance (à la lecture des cahiers de mes petits-enfants, devant la difficulté de mon infirmière à faire un dosage volumétrique, à l’hésitation de mon médecin débutant face à ce que représentent 70cl de boisson, aux menus des restaurants dont les fautes sont cocasses).
            Mais en général, ça ne dure pas 😉
            Oui, il faut vite repenser sélection.

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