LA MORT ET LA VIE HUMAINES


Je vais discuter ce soir d’une question triste seulement en apparence, de toute façon essentielle pour qui s’intéresse à l’humain : celle de la mort habituelle, compagne presque quotidienne. Non pas à la guerre mais dans les hôpitaux et les EHPAD. Cette question est essentielle parce que l’humanité de nos ancêtres, sa dimension symbolique, le penchant à la religiosité sont sans doute des conséquences de la prise de conscience par Homo qu’il est destiné à mourir, ce qui ne peut être en toute intelligence ressenti comme banal et insignifiant dès que le cerveau humain sait se poser la question du sens de ce qu’il perçoit. Les premiers rites funéraires ont au moins 250.000 ans, les signes en ont été relevés dans des populations d’erectus. Ces rites se développeront chez neanderthal et chez sapiens. En bref, à un certain degré d’humanité, l’homme s’est mis à honorer ses morts.

En revanche, l’abandon des rituels funéraires a toujours été associé à une négation de l’humanité des vivants destinés à mourir. On jette alors les ennemis aux chiens, ont les conduits à la chambre à gaz puis on les brule sans façon, Créon refuse de donner sépulture à Polynice qui a désobéi. C’est pourquoi l’Antigone de Sophocle préférera mourir plutôt qu’accepter de radier ainsi son frère du cercle de l’humain.

Dès 1943 des hommes recherchés par l’occupant ou par le régime de Pétain sont accueillis au centre hospitalier psychiatrique de Saint-Alban de Limagnole, en Lozère. Paul Éluard est l’un d’entre eux, poursuivi pour son poème “Liberté, j’écris ton nom”, écrit en 1942. Il est témoin de cet ensevelissement des malades décédés comme s’ils avaient été des bêtes crevées, il rédige alors un superbe texte reproduit sur une stèle dans l’ancien cimetière « des fous ».

Ce cimetière enfanté par la lune

Entre deux vagues de ciel noir
Ce cimetière archipel de mémoire
Vit de vents fous et d’esprits en ruine

Trois cents tombeaux réglés de terre nue
Pour trois cents morts masqués de terre
Des croix sans nom corps du mystère
La terre éteinte et l’homme disparu

Les inconnus sont sortis de prison
Coiffés d’absence et déchaussés
N’ayant plus rien à espérer
Les inconnus sont morts dans la prison

Leur cimetière est un lieu sans raison..

Éluart réfugié en 1943 dans l’hôpital psy de St Alban fut indigné par l’inhumation anonyme des malades

L’assimilation du sort des aliénés, ou des fous comme on dit alors, à celui des victimes de l’oppression nazie est à l’origine d’une prise de conscience en cette petite cité de Lozère ; elle bouleversera dans le monde entier les pratiques psychiatriques, et cela débutera par un enterrement ritualisé et des sépultures nominales aux malades défunts.

Il n’y a au total pas de doute que certaines pratiques en ces lieux de mort habituelle sont déshumanisantes, pour les défunts mais tout autant pour les survivants. Le mort est sorti bien vite de la chambre, le lit est fait, la chambre est parfois désinfectée, puis, bien vite, un nouveau encore-vivant prend la place. Les autres malades et pensionnaires ne sont avisés de rien – il ne faudrait pas peiner ces êtres fragiles ! – tout se déroule avec la même indifférence que celle témoignée à un courant d’air ; il s’en est allé, n’en parlons plus. Alors pensent ceux qui peuvent penser, nous ne sommes que cela, des feuilles mortes que l’on balaie ? Et bien, dans ce cas, quelle raison aurions-nous de continuer à vivre, êtres sans valeur ?

Ne jamais accepter une dé ritualisation de la mort même lorsqu’elle est fréquente, ne jamais laisser cette fréquence devenir une banalité est une exigence essentielle. La dignité, l’estime d’eux-mêmes des malades et pensionnaires en dépend. Les équipes soignantes doivent de la sorte être sensibilisées à cette exigence, se l’approprier, s’imaginer dans la situation de celles et ceux dont elles s’occupent y aide. Ces équipes et l’ensemble des personnels, avec des représentants des usagers et des familles, conviendront alors d’une procédure à respecter : type d’information donnée aux autres personnes hébergées, vacuité du lit une journée durant, signes discrets mais ostensibles de deuil, objet ou tableau voilés, veilleuse ou bougie allumées, haie d’honneur des personnels et pensionnaires pour la levée du corps, temps pour les condoléances à la famille, facilitation de la participation aux obsèques, registre ouvert, fleurs mises à disposition des usagers les plus proches des défunts, etc. Un guide de bonnes pratiques doit être discuté par les personnels qui en perçoivent l’importance, puis strictement respecté. L’humanité des vivants jusqu’à leur mort et son empreinte après cette dernière est à ce prix.

Axel Kahn, le huit février 2018

7 thoughts on “LA MORT ET LA VIE HUMAINES

  1. Merci pour ces mots, pour cette re-connaissance de ces malades, venus à St Alban et qui s’en sont allés. Pour que l’on ne parte pas anonymes au milieu des foules. Mais emplis de toute une vie re-connue. Merci. J’ai des photos prises dans ce cimetière de St Alban, touchée par la magie du texte et du lieu. Si vous me dites comment je peux vous les transmettre.

  2. Initier une réflexion des équipes soignantes sur ce thème essentiel est d’autant plus incontournable que la confrontation à la fin de vie et la mort est de plus en plus fréquente dans les établissements qui accueillent les personnes âgées. Merci pour la profondeur de votre réflexion.
    Un détail cependant: il est question d’EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes) et pas d’EPADH comme vous l’écrivez au début de votre magnifique texte.

  3. Bonsoir et merci pour ce billet empreint d’intelligence, de culture et d’empathie.
    Les propositions pertinentes et très émouvantes que vous proposez, dans ce “vade-mecum”devraient être inscrites dans tout projet d’établissement.
    Puisse la réflexion du plus grand nombre, avancer, à la lecture de vos lignes.
    Bien à vous.

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