PUISQU’IL FAUT BIEN MOURIR, SOYONS IMMORTELS


Plus ou moins tôt, peut-être plus tard demain grâce aux progrès de la lutte contre le vieillissement et de la médecine régénérative, nous finissons en définitive par mourir. Et nous le savons, depuis notre enfance. La conscience du caractère inéluctable de la mort est plus développée chez Homo que chez tout autre animal, elle structure la vie humaine, la marque très tôt de son empreinte. Les aptitudes mentales à religiosité, au fantasme, à la dérision et (ou) à la résignation ont été toujours mobilisées pour exorciser la terreur de la camarde. L’immortalité physique, rêve ou un cauchemar, demeure en effet une aspiration fantasmatique. Nombreux sont de nos jours, surtout en Occident, les sceptiques radicaux d’un après la mort qui représenterait une forme de persistance de l’être. Pourtant, la succession immédiate, brutale, de la profusion d’une vie, de la richesse d’une existence, de l’ampleur d’un univers mental au néant de la mort est difficile à penser, elle crée ce genre de vertige que provoquent le vide et l’infini, l’infini du vide. Le malaise effaré, voire la sidération, ressentis face à la perspective du trépas n’est pas tant la conséquence d’une conscience de la brièveté de l’existence que de ce que sa fin débouche sur un gouffre sans fond, une béance effrayante.

En soi, l’insertion du parcours d’une vie entre ses limites naturelles, la naissance et la mort, est une notion familière à l’esprit humain accoutumé à penser l’épisode, la phase, la séquence. En revanche, imaginer qu’un être dérive de rien et débouche sur le néant est beaucoup moins évident, d’où l’énergie investie par nos semblables pour s’insérer dans la continuité d’un lignage qui confère à toute existence la légitimité d’un chaînon indispensable. J’ai évoqué maintes fois combien il était important pour la structuration d’une personnalité de se savoir ou de se croire fille ou fils de. En aval, c’est-à-dire au-delà de la vie, la persistance du lignage atténue la détresse d’une discontinuité radicale : la descendance dans laquelle se projette le parent lui permet d’échapper à l’abîme du « plus rien », elle est une passerelle entre le présent et un futur dont il ne sera pas totalement exclu. Cette persistance partielle d’une personne disparue à travers les générations successives de sa famille, et par conséquent le pouvoir que recèle cette dernière de prémunir contre l’anéantissement absolu de l’être, de son lignage et de sa mémoire, repose sur deux continuités, l’une biologique et l’autre psychique.

La première est liée à la transmission génétique via la lignée germinale à l’origine des gamètes. L’ADN des spermatozoïdes et des ovules parentaux se retrouve chez les enfants et, par leur intermédiaire, une part de plus en plus ténue dans toute la suite des générations ultérieures. C’est pourquoi il est possible de retrouver chez nos contemporains la trace des plus lointains ancêtres que nous avons tous en commun. Telle est l’origine du concept d’une lignée germinale immortelle, graine et fruit de la lignée somatique qui produit les corps temporaires.

La seconde racine de cette capacité du lignage à exorciser le plus intolérable de la mort – la fin de tout – réside en ce qu’il assure en général au moins une postérité familiale, celle que consolident les coutumes funéraires et le deuil. Par leur intermédiaire se trouvent facilitées et renforcées la transmission du souvenir et de la mémoire, la fertilisation psychique des survivants par l’esprit du disparu. La postérité est garantie de longévité, parfois d’immortalité de la pensée, qu’il est possible aux vivants d’idéaliser comme l’essentiel de l’être, une essence qui échappera à la mort tant qu’elle prospérera chez d’autres.

L’essentialité de la pensée garantit aussi son autonomisation possible et fréquente par rapport à tout lien biologique. La dualité de la filiation dans les familles humaines, par le cœur et par le sang, par la pensée et par les gènes, provient de leur dissociation effective dans de nombreuses circonstances. En cas d’adoption ou de don de gamètes, la transmission affective et intellectuelle persiste seule, elle assure la totalité du lien transgénérationnel qui n’en est pas pour autant gommé. À un degré supérieur, les enfants spirituels d’un maître-penseur, d’un savant ou d’un artiste ne présentent plus avec eux aucun lien de parenté, ils appartiennent à un courant intellectuel, une école de pensée ou un mouvement artistique. Pour tous ces fidèles et ces élèves, l’apport du maître est incontournable et irremplaçable, son enseignement les a transformés et ils en assurent eux-mêmes l’enrichissement et la diffusion. Il y a là, à l’évidence, une persistance de l’esprit qui continue d’agir et d’interagir, de se développer lui-même comme une forme de vie pleine de dynamisme au-delà de la mort, jusqu’à l’éternité possible dans le cas des plus grands. Peut-on en effet imaginer notre monde dont auraient été à tout jamais effacées les pensées d’Homère, de Platon, de Bouddha et de Confucius, oubliées les œuvres de Praxitèle et de Phidias, d’Aristophane et de Sophocle ?

Une telle observation nous renvoie à la citation de Blaise Pascal : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Il en est ainsi car les cultures et les civilisations procèdent de contributions multiples de l’esprit humain « pendant le cours de tant de siècles », indéfiniment enrichies des productions intellectuelles des générations successives, le cas échéant réorganisées en profondeur sous leur influence. S’il est possible d’appeler « immortelle » la lignée germinale car elle assure la transmission de gènes ancestraux à tous les descendants d’un géniteur initial, le même qualificatif mérite d’être appliqué au flux psychique et civilisationnel qui fait émerger l’être pascalien « qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».

Les médiateurs du transfert de l’information génétique des géniteurs aux générations suivantes sont les gamètes, mâles et femelles, produits des corps mortels qui leur permettent de transmettre certains de leurs caractères aux membres futurs du lignage. Ovules et spermatozoïdes forment conjointement la semence déposée dans le terreau de l’avenir humain dans lequel ils font lever de nouveaux êtres qui perpétueront le flux vital. Ce dernier combine tradition et innovation, transmission de données génétiques préexistantes et changements liés aux combinaisons multiples de l’ADN et aux mutations.

Cette présentation du ressort de « l’immortalité » prêtée à la lignée germinale pourrait s’appliquer, en modifiant quelques termes, aux pouvoirs de l’esprit et justifier de la sorte la proposition de lui reconnaître aussi une dimension immortelle. La graine utilisée pour ensemencer les générations futures, le facteur qui enrichit un homme « qui subsiste toujours », est ici l’œuvre sous toutes ses formes, c’est-à-dire un objet mental mis en forme qui a lui-même subi l’influence des prédécesseurs mais a connu les transformations ou les bouleversements impulsés par un univers psychique individuel. Elle s’exprime sous des formes variées – orale, musicale, écrite ou manuelle – qui impriment profondément sa marque dans l’esprit des successeurs.

C’est ainsi que depuis leur apparition sur Terre, l’homme moderne et ses ancêtres humains sont passés par des dizaines de milliers de cycles de vie, de la naissance à la mort, et qu’il ne reste presque rien des multitudes d’enfants, de femmes et d’hommes qui se sont succédé. Chaque génération a pourtant transmis des caractères à ses descendants, assurant notre commune parenté. Surtout, à toutes les époques depuis près de deux millions d’années, nos ancêtres ont créé, ils ont semé leurs œuvres qui devaient elles-mêmes fertiliser l’esprit de leurs successeurs et les amener à améliorer leur propre production, témoignage de l’enrichissement de leur monde psychique.

C’est dans ce contexte que se succèdent toujours les âges de la vie de chacun, que s’édifient les personnalités individuelles au contact du corpus enrichi au fil des siècles et des millénaires par l’être mythique de Blaise Pascal. L’enrichissement continu de ce corpus et son pouvoir fécondant sur les nouveaux venus ont exigé et exigent l’entrelacement étroit entre l’enfance qui est promesse, la maturité qui bâtit et la vieillesse qui se souvient, témoigne et transmet.

Le déni actuel de ce troisième âge résulte d’un mouvement sans cesse accéléré vers le futur que la validité brève des idées et des artéfacts nouveaux créés rend indispensable, et qui aboutit à brouiller jusqu’à l’utilité d’une référence aux leçons du passé. La capacité de prise de distance par rapport à l’immédiateté, privilège de l’âge, en est de ce fait disqualifiée. C’est là une incohérence et une menace. L’arbre en croissance impétueuse ne peut défier les cieux qu’à la condition d’être ancré au sol par des racines puissantes, il est jouet sinon du hasard des tempêtes. Ne le sommes-nous pas nous aussi, que la culture de l’éphémère conduit à l’oubli et condamne à la fragilité ?

En attendant d’être immortel, jeunes et vieux, rions de la mort, et de tout ce qui l’évoque, les raideurs, les stéréotypes figés, les naufrages de l’esprit. Cela nous aidera sans nul doute à vivre avant que de mourir. Et, lorsque nous serons morts, à devenir immortels.

Axel Kahn, le vingt-sept novembre 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *