RENÉ, LES DERNIÈRES PAROLES DU POÈTE


En attendant de voter, puis les résultats de cette élection, connus d’avance, en fait, une confidence et un cadeau. Je me prénomme Axel, Maurice, René. Chacun de ces prénoms a une raison précise. Je devais m’appeler Bérengère. À ma naissance, catastrophe : mon sexe ne me prédispose pas à bien porter ce prénom, on en a pas imaginé d’autre. Ma mère lit “Axelle” de Pierre Benoit, sa mère est allemande. Alors va pour Axel. Maurice est le prénom du demi-frère ainé de mon père, que sa mère lui a toujours présenté comme son petit frère à elle, l’oncle de papa…mort “aux colonies”. René, c’est un hommage à René Daumal, ami aimé et Maitre de Jean Kahn, mort quelques mois avant ma naissance. En 1936, le Général Franco vient réaliser son coup d’état contre la République Espagnole, la guerre civile a débuté, d’emblée féroce. René Daumal s’apprête à publier son admirable recueil poétique “Le Contre-Ciel”. Il ajoute ce texte à la fin du recueil, “Les dernières paroles du poète”. C’est un texte magnifique, je vous l’offre. 

«D’un fruit qu’on laisse pourrir à terre, il peut encore sortir un nouvel arbre. De cet arbre, des fruits nouveaux par centaines. Mais si le poème est un fruit, le poète n’est pas un arbre. Il vous demande de prendre ses paroles et de les manger sur-le-champ. Car il ne peut, à lui tout seul, produire son fruit. Il faut être deux pour faire un poème. Celui qui parle est le père, celui qui écoute est la mère, le poème est leur enfant. Le poème qui n’est pas écouté est une semence perdue. Ou encore : celui qui parle est la mère, le poème est l’œuf et celui qui écoute est fécondateur de l’œuf. Le poème qui n’est pas écouté devient un œuf pourri. »

C’est à cela que songeait, dans sa prison, un poète condamné à mort. C’était dans un petit pays qui venait d’être envahi par les armées d’un conquérant. On avait arrêté le poète parce que, dans une chanson qu’il chantait sur les routes, il avait comparé la tristesse qui rongeait jusqu’à l’os la chair de son corps aux fumées meurtrières qui avaient brûlé jusqu’au roc la terre de son village.

Demain à l’aube il sera pendu.

Mais on lui a fait cette grâce qu’avant de mourir il pourra dire devant le peuple un dernier poème. Il se disait dans son cachot : Jusqu’ici je n’ai fait que des chansons pour amuser. Ce sera mon premier et mon dernier poème.

Je leur dirai :

Prenez ces paroles, qu’elles ne soient pas une graine perdue ! Couvez mes paroles, faites-les croître, faites-les parler ! Mais que leur dirai-je ensuite ? Je n’ai qu’un mot à dire, un mot simple comme la foudre. Un mot qui me gonfle le cœur, un mot qui me monte à la gorge, un mot qui tourne dans ma tête comme un lion en cage. Ce n’est pas une parole de paix. Ce n’est pas une parole facile à entendre. Mais elle doit mener à la paix, mais elle doit rendre toute chose facile à entendre, pourvu qu’on la prenne comme la terre reçoit la graine et la nourrit en la tuant. Quand je serai pourri, dans quelques jours, que de ma pourriture sorte un arbre à paroles. Non pas des paroles de paix, non pas des paroles faciles à entendre, mais des paroles de vérité. (…)

Et je serai, de toute façon, pendu.

Que leur dirai-je ?

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson. (…).

Le soleil se levait avec des bruits de bottes. Il fut mené, les dents serrées, vers la potence. Devant lui ses frères, derrière lui ses bourreaux.

Il se disait en lui-même :

Voici donc mon premier et mon dernier poème. Un mot à dire, simple comme d’ouvrir les yeux. Mais ce mot me mange du ventre à la tête, je voudrais m’ouvrir du ventre à la tête et leur montrer le mot que je renferme. Mais s’il faut le faire passer par ma bouche, comment en franchira-t-il l’orifice étroit, ce mot qui me remplit ?

Alors il se tut une première fois : sa bouche garda le silence. Une deuxième fois il se tut : son cœur se ferma. Une troisième fois il se tut : tout son corps devint comme un roc silencieux. (Il était comme un rocher blanc, comme la statue d’un bélier devant un troupeau de moutons endormis ; et derrière lui les loups ricanaient déjà.)

On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche, vociférant :

Aux armes ! A vos fourches, à vos couteaux,

René Daumal, 1936

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