RESPONSABILITÉ ET POUVOIR HUMAIN SUR LES GÉNOMES


Je suis président du Comité d’éthique commun aux trois grands organismes de recherche chargés en France d’améliorer l’usage que l’homme fait de son environnement, la terre, en France et dans les pays du sud, la mer et les océans (INRA, CIRAD, IFREMER). J’ai été douze ans membre du Comité consultatif national d’éthique, ai présidé la Commission du génie biomoléculaire et celle des Sciences de la vie à Bruxelles, coprésidé celle du génie génétique en France. Je suis par conséquent confronté depuis bien longtemps à la question du pouvoir humain  et des responsabilités qui en découlent en matière d’intervention sur les génomes. Cependant, cette problématique prend aujourd’hui une toute nouvelle acuité. En voici la raison :

Depuis que les premières méthodes de recombinaison d’ADN ont été mises au point à la fin des années 1970, c’est-à-dire dès l’origine du génie génétique, les biologistes ont rêvé d’acquérir une maitrise parfaite des modifications qu’ils désirent apporter aux génomes, à des fins scientifiques, médicales ou biotechnologiques. Cependant, les progrès n’ont été que progressifs. À l’exception des microorganismes où la recombinaison homologue a fonctionné d’emblée, l’insertion dans les génomes hôtes de brins d’ADN extérieurs s’est révélée aléatoire. L’introduction de mutations  dans ces fragments, in situ aussi bien qu’in vitro, était à l’origine difficile et imprécise. De ce fait, l’éventail des possibilités biotechnologiques restait limité en ce qui concerne les métazoaires, humains, animaux ou plantes. Il y a des décennies que l’on évoque les perspectives, à l’origine un brin fantasmagorique, de la thérapie génique germinale, de la création d’humains génétiquement augmentés, de la production de nouvelles variétés végétales et de lignages animaux manipulés à des fins diverses : qualité agronomique, résistance à des pestes et, en ce qui concerne les animaux, à des maladies, modèles d’affections humaines, donneurs d’organes, etc. Beaucoup des mouvements d’opinions opposés aux «organismes génétiquement modifiés » ciblaient le principe même de techniques en réalité encore rudimentaires, leurs incertitudes aussi bien que leurs objectifs s’ils avaient eu les moyens techniques de leurs ambitions.

La gamme des possibilités au service des biologistes moléculaires et des experts en biotechnologies s’est cependant progressivement étendue, d’autant qu’elle a été parallèle aux progrès en embryologie, techniques de régénération et clonage : recombinaison homologue animale, isolement et culture de cellules souches embryonnaires, clonage somatique, etc. Sont apparues ainsi les méganucléases capables d’effectuer des coupures de l’ADN, et de la sorte des insertions de séquences exogènes, en des sites de plus en plus précis du génome. Le dernier en date de ces outils est la construction CRISPR Cas9 qui combine une méganucléase et un ARN guide. Il s’agit d’un système qui rapproche les « biotechniciens » de la réalisation de leur rêve, être capables de modifier – muter, déléter, introduire une séquence étrangère – tout gène de n’importe quelle cellule vivante, avec précision, rapidité et de façon peu onéreuse. En soi, ce progrès n’est pas conceptuellement révolutionnaire puisqu’on l’espérait depuis des décennies. De même, l’éventail de ce que son utilisation pourrait permettre de réaliser a été imaginé et débattu depuis fort longtemps. Cependant, le fait que les moyens d’y parvenir soient maintenant disponibles, que des investissements croissants soient consentis à cet effet pose ces questions avec une toute nouvelle intensité. De plus, il est constant que la puissance technique stimule la folle audace de ceux qui s’en sont dotés. De ce fait, la question de notre responsabilité collective devant notre pouvoir accru d’agir sur les génomes de nos semblables, des bêtes, des plantes et des microorganisme se pose avec une urgence renforcée et en des termes renouvelés.

Axel Kahn, le dix-neuf mars 2017

3 thoughts on “RESPONSABILITÉ ET POUVOIR HUMAIN SUR LES GÉNOMES

  1. je venais de lire votre blog et peu après j’ai vu l’arrivée du Milan san Remo,naturellement j’ai pense au dopage chimique et à toutes les difficultés que l’on peut avoir à lutter contre ce fléau,
    si demain on a la possibilité d’obtenir des humains génétiquement augmentes rien n’empêchera ces “dopeurs” (je pense à tous ces fous qui nous voient vivre mille ans,pourquoi pas éternellement)de réaliser leurs rêves ou leur chimères, SAUF SI DES PERSONNALITES COMME LA VOTRE qui ont le savoir et de ce fait le pouvoir ne nous alertent sur la catastrophe qui nous attend, j’ose vous suggérer d’écrire un livre du genre de celui de Stephane Hessel “Indignez vous” ,un livre simple pour donner les dérives possibles de ces manipulations et permettre a des milliers de gens comme moi de comprendre la réalité de ces possibles (hommes génétiquement augmentes vaches produisant 100 litres de lait par jour ,saumon de 50 kilo en six mois…), et les risques qu’ils font courir à l’humanité.Ma suggestion est spontanée elle est peut être farfelu,mais elle est sincère,et pour vous c’est peut être moins dur qu’une marche.

    • Merci, cher Serge Limido.

      J’ai déjà abordé la question du dopage génétique. Vous avez raison, il est un risque compte tenu des composantes psychologiques du dopage. Très cordialement.
      Axel Kahn

  2. Bonjour M. Kahn,
    je lis avec grand intérêt vos écrits. Je suis professeur de lettres au collège et je débute une séquence sur l’eugénisme, avec l’objectif de faire lire aux élèves (3ème) le roman “Des Fleurs pour Algernon” de Keyes, votre préface du recueil de nouvelles “Les visages de l’humain” et certaines. Les élèves sont très intéressés et réceptifs à la notion d’éthique dans les sciences. Je vous remercie de la vulgariser ! Serait-il possible que mes élèves préparent des questions et que vous y répondiez ?
    En vous remerciant pour tout ce que vous faites,
    très cordialement,
    N. C..

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