LE RIRE SELON RABELAIS, FREUD, BERGSON ET K…


Mon grand-père prétendait avoir déclenché l’hilarité de son chien un jour où, distrait, il était parti à la chasse chaussé d’un brodequin à un pied et d’une botte à l’autre et coiffé de son haut-de-forme de cérémonie. Quant à moi, je n’ai jamais rien observé de tel. Il m’est arrivé quelques fois de monter vivement en selle et, emporté par mon élan, d’en choir immédiatement de l’autre côté du cheval. Lorsque la scène a été publique, je puis témoigner que tout le monde s’esclaffait, mais que les montures restaient d’un sérieux imperturbable.

Certes, on a noté dans plusieurs espèces animales des manifestations évoquant le rire. Ce dernier peut être défini comme une réaction réflexe mobilisant divers muscles respiratoires, de la face et du larynx, associée à une activation des centres cérébraux du plaisir. Certaines stimulations agréables provoquent ainsi chez le rat des vocalisations dans la gamme des ultrasons, qui possèdent sans doute une origine évolutive commune avec les réactions de bébés à des caresses diverses et avec le rire provoqué par l’effleurement de zones cutanées sensibles chez les personnes chatouilleuses. Les primates satisfaits réagissent parfois par des claquements buccaux encore plus proches du comportement humain. Ce n’est, bien sûr, pas ce type de réactions qu’évoque Rabelais dans Gargantua lorsqu’il affirme que « le rire est le propre de l’homme ».

Bergson et Freud : de la risible raideur humaine à l’allégement du sur-moi

Le philosophe Henri Bergson a consacré en 1900 un essai au rire provoqué par un spectacle, un texte ou une pensée comiques. Confirmant l’affirmation de Rabelais, Bergson note : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que les hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule. Comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n’a-t-il pas fixé davantage l’attention des philosophes ? Plusieurs ont défini l’homme ‘’un animal qui sait rire’’. Ils auraient aussi bien pu le définir un animal qui fait rire, car si quelque animal y parvient, ou quelque objet inanimé, c’est par une ressemblance avec l’homme, par la marque que l’homme y imprime ou par l’usage que l’homme en fait. »

Dans cette citation, Bergson ne se limite pas à confirmer que le rire est propre au primate humain. Il observe aussi que ce dernier rit seulement de lui-même, de ses semblables ou de tout ce qui les évoque. Animal rieur et risible, l’homme rit aussi de ses congénères riant, faisant du fou rire un phénomène contagieux.

Les circonstances susceptibles de déclencher le rire sont d’une incroyable diversité, de l’évocation plus ou moins scatologique ou pornographique aux multiples spectacles du ridicule d’autrui jusqu’aux traits d’esprit les plus subtils et les plus intellectuels. Comprendre l’origine du rire humain au cours de l’évolution exige d’en identifier les mécanismes fondamentaux. C’est ce à quoi s’est essayé Bergson de façon plus intensive et systématique qu’aucun autre auteur. Selon lui, le ressort principal du comique est l’introduction de la raideur machinale dans la souplesse et l’impétuosité de la vie.

Pour Henri Bergson, les processus vitaux engendrent comme un fluide énergétique s’écoulant avec harmonie, adapté à la perfection aux circonstances. L’irruption inopinée d’une raideur mécanique dans cet enchaînement agile constituerait le fondement essentiel du comique. C’est pourquoi la chute lourde et maladroite du promeneur qui trébuche ferait rire, au même titre que toute pantomime, démarche raide et saccadée, grimace forcée du clown. Le fou rire communicatif procède aussi de ce phénomène, de même que toute amplification stéréotypée d’une attitude ou d’un trait de caractère : l’avare comme le jaloux reproduisant tous les stéréotypes de leurs vices sont comiques, comme le sont les marionnettes du théâtre de Guignol.

Nombre de calembours, jeux de mots, contrepèteries, répétitions ou inversions doivent aussi leur pouvoir comique à la perception de quelque chose de déglingué dans l’intelligibilité du langage qui prend un double sens ou use de réitérations systématiques. En forçant quelque peu l’analyse, il est possible d’étendre ce ressort de l’humour au comique de situation si bien exploité par la comédie, en particulier les vaudevilles. Ici, les quiproquos et l’interférence accidentelle d’épisodes et d’événements indépendants perturbent le fil de l’action et en multiplient les interprétations possibles, ce qui est ressenti comme drôle. Sans nier l’apport considérable de l’analyse bergsonienne à l’identification des ressorts comiques, j’hésite pourtant à lui reconnaître la valeur d’un mécanisme fondamental et général. Elle ne prend en effet pas en compte le rire gras, tonitruant ou plus ou moins gêné qu’engendrent nombre de plaisanteries vulgaires, grossières ou scabreuses qui contribuent pourtant de manière importante à l’hilarité entre copines et copains, en salle et corps de garde ou au cours de banquets réunissant les membres de sociétés de chasse ou de toute autre amicale. Même en s’en tenant à l’humour d’une catégorie plus élevée qu’étudie surtout Bergson, il est maints exemples où l’on peine à reconnaître de la raideur dans ce qui paraît drôle. Certes, les traits outrés prêtés à des professions (arracheurs de dents, croque-morts ou médecins), à des groupes ethniques et à des populations (histoires corses, juives, belges, écossaises…), ou à des attitudes (emphase démesurée du politique grandiloquent, bourgeois gentilhomme ou précieuses ridicules) sont une source inépuisable de plaisanteries.

Dans certains cas, cependant, ce n’est pas l’exagération du stéréotype qui nous fait nous esclaffer, mais à l’inverse son effondrement inattendu. Tout le monde connaît ainsi l’histoire de cet homme fatigué consultant son médecin. Après avoir éliminé les causes habituelles d’asthénie, le praticien demande à son client : « Et quant à votre activité sexuelle ? » « Oh, Docteur, peut-être une ou deux fois par mois » « Évidemment, Monsieur, c’est bien peu » « Vous savez, Docteur, pour un petit curé de campagne, ce n’est pas si mal… » Ici, le prêtre ne se comporte guère de manière mécanique, ne fait pas preuve d’une raideur exagérée (sans mauvais jeu de mot) ; il rompt à l’inverse les canons de son état avec une certaine souplesse et témoigne, ce faisant, d’une belle pulsion vitale. L’évêque risque de ne pas rire d’une telle blague mais plutôt de s’en indigner. À moins qu’il n’en rit, après tout.

Pour Freud, le rire représente un moyen précieux pour alléger le fardeau du sur-moi, ce censeur rigoureux et impitoyable qui porte un jugement en l’esprit de chacun sur la qualité de ses actions, voire des pensées que le moi enraciné dans le ça a transformé en désirs.

En conférence sur le sujet, j’affirme parfois : « Après les balbutiements de Rabelais, les fulgurances de Bergson et l’intuition géniale de Freud, Axel Kahn – moi, par conséquent – est parvenu, au-delà de ses prédécesseurs, à caractériser vraiment l’essence du rire. » À l’exception de quelques affidés qui s’étranglent d’indignation d’une telle outrecuidance, la salle s’esclaffe ! C’est là le début de ma démonstration sur le mécanisme et le rôle du rire.

Rupture dépassionnée de la norme

Dans tous les types de comique, on trouve en effet, à des degrés divers, une surprise sans émotion (esthétique, érotique ou pathétique) provoquée par un événement ou une idée qui non seulement ne correspondent pas à ce qu’on pouvait attendre, mais de plus apparaissent être hors normes, inconvenantes ou absurdes. Que le modeste généticien Axel Kahn prétende dépasser ces phares de l’esprit humain que sont Bergson et Freud est soit scandaleux, et on s’en indigne si on est un disciple de Bergson ou de Freud ; soit on en rigole, et alors sans s’en indigner et ressentir des aigreurs d’estomac et devenir rouge de colère. Parfois, c’est l’inconvenance de la situation ou de l’évocation qui provoque la surprise amusée comme dans le cas du rire gêné accompagnant l’image d’un spectacle d’exhibitionnisme ou d’ébats sexuels sortant du cadre des mœurs admises. On est bien entendu là au cœur de l’humour salace : s’il ne violait pas toutes les règles de la pudeur et la décence, donc de normes presque universelles dans les sociétés humaines, il ne serait en fait pas drôle ! Les réactions peuvent être de l’ordre de la confusion, de l’indignation, de l’excitation, de l’indifférence… ou du rire, à l’exclusion alors des autres émotions dont il protège. La colère, le désir, l’exaltation, l’affliction excluent le comique qui, à l’inverse, en préserve ou en guérit : « Il vaut mieux en rire… » dit-on.

La notion de règles, d’attitudes « convenables » renvoie nécessairement à leur établissement par une société humaine : il n’en existe pas en matière de nature sauvage ou de comportement animal, alors qu’elles s’exercent plus ou moins sur toutes les actions humaines, les conduites et les artefacts. C’est la raison pour laquelle une bâtisse biscornue, hors norme, fera sourire, un chaos rocheux non, à moins qu’il n’évoque l’œuvre d’un architecte fou. De même, le pingouin est comique en référence au croque-mort emprunté et nous rions parfois des mimiques évocatrices de nos animaux de compagnie.

Tout événement inattendu est susceptible de surprendre mais n’est pas toujours drôle. Pour qu’il le soit, il faut de surcroît qu’il tranche avec une norme acceptée, qu’il diffère de façon singulière de l’idée qu’on s’en faisait. La première impression face à une absurdité, une incongruité, voire une énormité, peut-être dominée par une stupéfaction passagère qui laisse place, selon les circonstances, à la peur, l’irritation, la révolte, le courroux, l’enthousiasme, l’émerveillement… ou l’hilarité, à l’exclusion alors, nous l’avons vu, de tout autre sentiment et émotion : l’amant passionné, l’admirateur inconditionnel, le rebelle ou le terroriste ne rient pas.

L’analyse selon laquelle le rire peut être déclenché par tout écart entre le fil de l’histoire ou du réel, d’une part, ce qui est prévu et jugé convenable, d’autre part, explique pourquoi il est en effet « le propre de l’homme », seul animal à avoir développé à ce point la capacité de juger de l’action de ses semblables à l’aune de ce qu’il en attend et de l’idée qu’il s’en fait.

Humour noir

« Nicolas, arrête de tirer les moustaches de ton grand-père ! Nicolas, veux-tu bien cesser immédiatement de mettre tes doigts dans les trous de nez de Pépé ! Nicolas, enfin, si tu ne fiches pas tout de suite la paix à ton grand-père, je revisse le couvercle de son cercueil.” Cette histoire n’est pas drôle du tout pour la veuve ou les enfants éplorés. Mais, pour les autres, on se tape sur les cuisses ! Nous avons connu exactement le même phénomène lorsque le Président Macron a lancé à un officiel qui lui parlait des bateaux de pêche guyanais, les kwassa-kwassa,  qu’ils n’étaient en fait pas guyannais mais comoriens et que, d’ailleurs « « Le kwassa-kwassa pêche peu ! Il amène du Comorien ! » Tous les ressorts de l’humour noir sont ici réunis, l’évocation décalée et incorrecte d’une situation dramatique, les vagues de migrants, la noyade, la mort… » Sauf que, ici, les opposants politiques n’ont pas ri du tout, ils se sont indignés autant que les comoriens, humour loupés. Ça arrive…

Cela arrive même de plus en plus souvent alors que s’étend le spectre noir d’un politiquement correct castrateur de la gaieté. Pas plus que sur les kwassa-kwassa, aucune plaisanterie sur les homosexuels, les bretons, les croques-morts, les juifs, les femmes ou les marins-pêcheurs ne sera plus tolérée puisque le nouvel ordre moral impose de s’en indigner, et par conséquent de ne surtout pas en rire !  L’humour noir est encore mobilisé par beaucoup d’entre nous pour dédramatiser l’image de la mort inéluctable. S’il est possible d’en rire, elle cesse de nous terroriser. Cela vaut pour tous les tyrans. Conserverons-nous cette ressource essentielle ?

De l’humour à la dérision et à la sédition

L’inadéquation entre la pensée, l’aspect ou la conduite d’une personne et ce que son entourage considère être probable, rationnel, adéquat et correct, lorsqu’elle ne conduit pas à une franche hostilité, peut entraîner des moqueries culminant en dérision. En tant qu’elles excluent autrui, ou au moins certaines de ses manifestations, du cercle de la raison et des standards admis, les railleries possèdent bien sûr une potentialité agressive comparable à celle du mépris. De la réflexion ironique incitant quelqu’un à prendre conscience de certains de ses travers et rigidités au ridicule jeté sur son action ou sur son personnage, il existe toute une gamme de mises en causes des personnes par le moyen du rire.

Pour qui en est victime, il s’agit sans doute du degré le plus douloureux du rejet par l’autre puisqu’il ne manifeste de sa part aucune considération et ne laisse pas même place au doute qui accompagne l’indifférence. N’être pas pris au sérieux, se trouver tourné en ridicule, revient à être nié dans sa capacité à raisonner de façon logique et cohérente, c’est-à-dire à se comporter en authentique homme sage, Homo sapiens, un stade avant le racisme avéré. Nul ne s’étonne par conséquent de la fureur qu’un tel regard provoque chez ceux qui se sentent par là d’autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s’accompagne d’une vacuité émotionnelle insultante pour qui se voit de la sorte notifier son insignifiance.

Le potentiel séditieux du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir découle des caractéristiques que je viens d’évoquer, sa capacité à dissiper les émotions paralysantes, à dessiller les yeux du public sur les ridicules et les absurdités des grands de ce monde, à contester leur sérieux et leur valeur. La déférence, la peur, l’attachement passionnel, voire l’adoration, ne résistent pas à l’éclat de rire, faisant de la dérision une arme contestatrice efficace et crainte. On dit d’un humour qu’il est décapant, ravageur, qu’il ne respecte rien. Toute l’intrigue du Nom de la Rose d’Umberto Eco est fondée sur les efforts déployés par un religieux mystique pour éviter que les moines ne prennent connaissance d’un ouvrage d’Aristote sur le rire, et ne soient incités par là à se détourner de la magnificence divine qui implique le sérieux et la dévotion.

Caricatures, pamphlets et chansonniers, histoires drôles ridiculisant les gouvernants ont toujours constitué un moyen puissant et redouté entre les mains des opposants à tout régime. Les plus agressifs d’entre eux ont bien souvent fait payer les impertinents de leur vie. Tel est encore le cas aujourd’hui de dictatures sanglantes ou, pire encore, d’une religion à laquelle adhèrent plus d’un milliard de fidèles : la contestation comique devient alors blasphème.

Même d’un niveau plus léger, le rire libère ou préserve de la sujétion. Être capable de se moquer de la pédanterie de l’académicien, des tics du capitaine, des discours pontifiants et des clichés de l’homme politique, de la posture martiale du patron, du style pompeux du sous-préfet, du pathos dégoulinant des propos de l’expert en bien-pensance ou des déclarations enflammées du galant protège des interférences nuisibles entre la lucidité et l’émotion ou l’adhésion a priori, permet de se trouver fortifié dans l’affirmation de soi. Il est en effet toujours valorisant de railler quelqu’un, c’est-à-dire de se positionner, au moins quant à l’objet des moqueries, au-dessus de lui.

Cet aspect appliqué à plus faible que soi contribue à le disqualifier, à l’exclure, l’agresse avec violence, nous l’avons dit. Aussi est-il dénoncé avec force par Hobbes dans le Léviathan (1651) : « La soudaine glorification de soi est la passion qui produit ces grimaces qu’on appelle le rire ; elle naît quand on accomplit soudainement quelque action, dont on tire plaisir, ou quand on aperçoit chez autrui quelque disgrâce en comparaison de quoi on s’applaudit soudain soi-même. Elle atteint surtout ceux qui sont conscients de posséder le moins d’aptitudes, et qui sont obligés pour continuer à s’estimer de remarquer les imperfections des autres hommes. C’est pourquoi rire beaucoup des défauts des autres est un signe de petitesse d’esprit. En effet, une des tâches propres aux grandes âmes, c’est de soulager et libérer les autres du mépris, et de se comparer seulement aux meilleurs. »

 En revanche, quelle redoutable arme entre les mains des faibles pour se libérer de la pesante influence des puissants !

Origine évolutive du rire humain

La question de l’origine évolutive du sens comique chez l’homme revient à se demander comment le réflexe provoqué par des stimulations agréables chez plusieurs types d’animaux, déclenché, semble-t-il, par des situations induisant une sensation de plaisir chez les grands singes, s’est-il transformé en cette gaieté dont Schopenhauer nous dit dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851) qu’elle « est, pour ainsi dire, l’argent comptant du bonheur ; tout le reste n’en est que le billet de banque ; car seule elle nous donne le bonheur dans un présent immédiat ; aussi est-elle le bien suprême pour des êtres dont la réalité a la forme d’une actualité indivisible entre deux temps infinis. » Peut-être le philosophe allemand nous donne-t-il une clé de la réponse : il eut été difficile à Homo sapiens d’être heureux sans l’humour et de survivre sans accès possible au bonheur.

Les animaux non humains ressentent le plaisir, le stress, la peur, sont curieux, expriment la violence tout comme nous. Cependant, s’ils ont des habitudes, celles-ci ne sont pas des normes en ce que les bêtes, même les singes, n’apparaissent pas capables de leur conférer une valeur, et donc de porter un jugement sur la conduite de leurs congénères. Leur vision du futur est des plus limitées. Confronté à un événement inhabituel, l’animal réagira, selon l’espèce et les circonstances, par des manifestations de curiosité, de peur et de fuite, ou fera preuve d’une belle indifférence si cela ne peut le concerner. Dépourvu de schéma mental de ce qui devrait être, de ce que sont les attitudes convenables, il se contente d’agir selon son intérêt instantané (comportement exploratoire pour s’approprier un territoire, rechercher une nourriture ; évitement d’un danger). Les bêtes s’avèrent de ce fait inaccessibles à la perception du comique engendré par l’écart entre la réalité (sans même parler, bien sûr, du scénario imaginé) et l’empreinte mentale de la norme en la matière.

Les êtres humains, édifiés par le commerce intersubjectif au sein d’une société de semblables, institués à travers la quête anxieuse du regard de l’autre et l’interrogation quant à sa signification, ne peuvent éviter de porter un jugement sur leurs actions et celles de leur entourage, leur cohérence avec un système de codes et de valeurs communes. C’est là une équivalence du sur-moi de Freud. En résulte une tension douloureuse au redoutable potentiel de déstabilisation : l’individu souffre de la non-conformité entre ce qui est et ce qui devrait être, il appréhende de se sentir dévalorisé dans son rapport à autrui, se rebelle parfois contre les différentes formes de domination dont il est victime, demeure incertain quant à l’appréciation qu’il convient de porter sur les événements et les choix, les siens et ceux des autres.

Harcelé par ces contraintes, ces hésitations et ces interrogations, l’homme pourrait se trouver soumis en permanence à une pression psychologique douloureuse et pénible, incompatible avec l’impression de bonheur et donc peu propice à l’épanouissement individuel, s’il n’avait développé le parti d’en rire et, dans une franche gaieté, la capacité de remettre ce faisant à zéro le compteur enregistrant angoisses, frustrations, humiliations, courroux et rage. Selon cette hypothèse, le comique aurait évolué au rythme de l’accroissement des aptitudes mentales et de la complexification de la vie psychique, en tant que moyen de se préserver de ses nuisances psychologiques, de rétablir un équilibre entre les acquis cognitifs engendrant le stress et l’anxiété, et ceux induisant une impression de plaisir protecteur.

Le schéma proposé n’implique pas que Homo sapiens soit le seul animal dont l’équilibre repose sur l’accès au bien-être, il s’agit là d’une nécessité largement partagée par, au moins, les autres mammifères et les oiseaux. Simplement, l’accroissement des ressorts du mal-être mental chez lui a pu nécessiter l’émergence compensatrice d’un mécanisme protecteur spécifique, le rire. D’autres procédés de détente sont en revanche communs aux animaux humains et non humains, au premier chef desquels le jeu pratiqué de façon aussi intense par le chaton, le chiot et le jeune enfant.

Au cours d’une randonnée en montagne dans le massif du Mercantour, je me rappelle avoir observé à la jumelle une scène singulière. Une douzaine de chamois, des jeunes et des adultes, s’affairaient autour d’un grand névé, montant à la queue-leu-leu vers son point le plus haut, se laissant glisser jusqu’en bas comme des gosses, puis recommençant. Ils jouaient, sans aucun doute, renforçant de la sorte les liens du groupe grâce au plaisir partagé, relâchant le stress de la vie sauvage. Cela leur suffisait, en apparence, sans qu’il eût été nécessaire qu’ils apprennent, en outre, à rire, de leurs ébats. Peut-être une telle capacité se serait-elle révélée indispensable si, de plus, les bêtes avaient été amenées à s’interroger sur les sentiments de leurs congénères à leur égard, sur leur jugement quant à leur prestance et à l’élégance de leurs glissades ?

Homo sapiens a aussi su tirer profit du rire pour agir sur autrui. L’influence du boute-en-train, du joyeux drille, sur le groupe est considérable, ce qui constitue un moyen de pouvoir efficace, utilisé aussi pour désarmer ses contradicteurs, mettre les rieurs de son côté et séduire son (ou sa) partenaire. Gage de la part du ou de la galant(e) d’une propension à la gaieté, et de ce fait espoir d’une garantie contre l’angoisse et l’ennui, présomption d’une certaine finesse d’esprit, l’humour est à l’évidence l’un des critères présidant à la formation des couples et, de la sorte, à la naissance des enfants. Selon les critères les plus stricts de la sociobiologie, il pourrait par conséquent avoir fonctionné, en cela également, comme un avantage sélectif puissant.

Axel Kahn, le vingt-huit novembre 2017. Modifié de “L’homme, ce roseau pensant“, Nil, 2007

2 thoughts on “LE RIRE SELON RABELAIS, FREUD, BERGSON ET K…

  1. Bonjour, l’homme pensant, l’animal instinctif. L’observation n’est pas complète. N’est il pas juste d’apercevoir parfois un regard sardonique au fond des yeux de notre chien, suivi d’un râlement profond (équivalent à un haussement d’épaules ) ?. Je pense que l’animal à bien plus d’humour que l’homme (ne serait ce déjà que de le supporter ) mais que leurs manifestations differentes sont parfois trop étrangères au bel esprit. Un humour si subtil que l’homme est incapable de voir et d’apercevoir, trop pressé qu’il est de rester avec ces congénères soit disant plus évolués Merci pour vos lectures etd’avoir peut être pris connaissance de ce billet d’humeur et dhumour .

    • Mais oui, j’ai pris connaissance ! J’ai eu des chevaux, des chiens des chiens, un singe, des poules, des cabris, des chèvres, un bouc, un hérisson, une perruche, des poissons tropicaux, une tortue …il me manque le raton laveur. J’avoue n’avoir décelé en leurs yeux nulle ironie, sauf peut-être en ce qui concerne les poissons rouges. Manque d’attention, sans doute. Merci pour cet échange d’expérience.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *