QUEL TYPE DE PRÉSIDENT SERA EMMANUEL MACRON ?


Emmanuel Macron est le huitième président de la République Française. Il est aussi le plus jeune et le premier, en dehors d’une période de guerre, à parvenir à ce stade sans antécédents politiques et carrière partisane préalables. C’est dire qu’il s’agit là d’une performance exceptionnelle. Certes, ses soutiens économiques et médiatiques ont été conséquents et les circonstances lui ont toutes été favorables ; seuls des êtres remarquables peuvent cependant anticiper de la sorte des situations improbables et en profiter de manière optimale. Ces qualités lui seront indispensables pour jouer la suite de sa partition. Dans l’immédiat, il lui faudra affronter l’épreuve des législatives, il devrait la surmonter sans difficulté majeure.

Le Front National subit certes un important échec mais  est néanmoins puissant. Malgré une épouvantable campagne et un catastrophique débat d’entre deux tours,  sa candidate – au total une très mauvaise candidate –  a gagné des millions de voix entre le vingt-trois avril et le sept mai. Ce transfert  provient en  très grande majorité de la droite républicaine dure et de « Debout la France » de Nicolas Dupont-Aignan ; il faut néanmoins y ajouter sans doute un quelques centaines de millier d’électeurs populaires gagnés au FN mais qui s’étaient portés sur Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’extrême-droite est aux alentours des onze millions de suffrages, elle explose son meilleur score de tous les temps. Cela signifie que le FN bénéficiera aux seconds tours des élections législatives de substantiels reports de droite, il aura des élus, peut-être un groupe parlementaire. Les LR, unis l’espace au moins d’un scrutin, tirerons leur épingle du jeu. Le PS en lambeaux, tiraillés entre socio-démocrates et socio-libéraux compatibles avec Emmanuel Macron mais non ralliés à son mouvement, aura bien du mal à limiter la casse. En l’absence d’une stratégie claire d’alliance, les insoumis pourraient éprouver les pires difficultés à transformer le score très élevé de leur leader en un nombre suffisant de députés pour constituer, seul, un groupe parlementaire. Il faudrait pour cela une stratégie d’alliance claire avec les socio-démocrates du PS, les écologistes, les communistes, une plate-forme commune et un accord de désistement systématique pour le mieux placé au second tour. En bref, il leur faudrait écarter tout sectarisme. En sont-ils capables ? Quant au nouveau mouvement En Marche, il bénéficiera de l’élan habituel créé par le succès de son fondateur à l’élection présidentielle ; les Français témoignent chaque fois de la cohérence collective qui les pousse à garantir au nouvel élu les moyens de gouverner. Ou de régner.

Emmanuel Macron a désormais clairement annoncé la couleur du type de gouvernement qu’il souhaite réunir ; il ira des sociaux-libéraux aux centres gauche et droit jusqu’aux personnalités de la droite sociale, gaulliste et républicaine. C’est large et totalement inédit depuis le premier gouvernement du général de Gaulle en 1945 ! Un tel positionnement se réfère plus à la recherche d’une « unité de la nation «  sous la houlette d’un homme providentiel qu’à l’élargissement à ses marges d’un camp politique vainqueur qui a été la règle des différentes républiques. D’ailleurs, Emmanuel Macron l’a énoncé avant son élection puisqu’il a déclaré : « “L’enjeu n’est pas pour moi aujourd’hui de rassembler la gauche, il n’est pas pour moi aujourd’hui de rassembler la droite. L’enjeu est de rassembler les Français“. Il a par ailleurs affirmé plusieurs fois sa ferme intention, pour y parvenir, de provoquer l’éclatement des deux grands partis habituels de gouvernement, le PS et LR. Outre de Gaulle, le seul à avoir théorisé un tel regroupement de la majorité des Français est Valery Giscard d’Estaing qui affirmait “Il n’est ni réaliste, ni même français, de vouloir que ce soit la moitié de la France qui décide toute seule” ; il disait lui aussi désirer réunir “une très large majorité du peuple français“, deux Français sur trois, ajoutait-il. Dans les deux cas, seuls « les extrêmes » sont exclus du rassemblement désirable. Les similitudes entre les deux hommes ne s’arrêtent pas à ces citations et à ses souhaits : il s’agit tous deux de présidents jeunes – quarante-huit et trente-neuf ans –, issus de la finance, nourris de la pensée économique libérale néo-classique et très remarquablement intelligents. Leur libéralisme sociétal est également voisin ; c’est lui qui a conduit Giscard d’Estaing à faire adopter en juillet 1974 la loi fixant la majorité légale et le droit de vote à l’âge de dix-huit ans ; en janvier 1975 la loi sur les interruptions volontaires et médicale de grossesse.

Il existe cependant plus que des nuances entre les deux hommes. Giscard d’Estaing, bien entendu chantre des libertés individuelles, comme tout libéral, ne fixe à l’économie pas d’autre but que le succès économique lui-même. Son libéralisme économique, à l’opposé de celui de Roosevelt et de Keynes, est non téléologique. Macron, en revanche, est plus philosophe et se réfère, outre – à la marge, il est vrai –  à Paul Ricœur, à deux grands noms de la pensée libérale moderne, John Rawl et Amartya Sen. Tous les deux fixent à la société libérale des objectifs dépassant la liberté et le succès individuels, ils promeuvent aussi un idéal de justice (Rawl), et d’égalité réelle des chances, en particulier celle d’accès au bien-être (Sen). La notion de « capabilité » mise en honneur par Sen recouvre l’objectif conjoint de la liberté, de l’égalité et de l’épanouissement optimal. Il intègre certains éléments du « care », éthique de la sollicitude issue de la pensée féministe plutôt anti-libérale et mise en valeur en France par Martine Aubry, puis par Benoît Hamon. Emmanuel Macron est sans conteste sur le plan économique un libéral néoclassique mais qui, à la suite de penseurs américains, a réintroduit à sa vision une dimension « téléologique » absente aux origines de l’école néoclassique. L’avenir dira comment il en appliquera les principes.

Le positionnement largement transversal aux partis de Valéry Giscard d’Estaing et d’Emmanuel Macron exige aussi de leur part un magister politique et intellectuel garant de la cohérence des soutiens disparates qu’ils fédèrent. Notre nouveau président a d’ailleurs théorisé ce point dans une interview donné il y a deux ans à l’hebdomadaire le 1 :

« Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu.” (Le 1 hebdo, numéro 64, juillet 2015)

Le roi dont parlait le Ministre de l’économie de l’époque n’est pas le monarque constitutionnel de nombres de pays européens, ni celui absolutiste des monarchies arabes. Il s’agit plutôt d’une figure chère à la pensée libérale classique, le Léviathan de Thomas Hobbes, le souverain de John Locke et de Charles-Louis de Montesquieu, celui dont Alexis de Tocqueville déplore au fond de lui-même la disparition. Le despote éclairé cher à Voltaire est une autre image qui s’impose. Il est assez plaisant, dans la continuité des propos cités ci-dessus, que le nouveau président élu ait décidé de fêter son avènement……au Louvre. L’analyse possède sa logique et je n’évoque pas ici ces propos passés du nouvel élu à des fins polémiques – j’avoue n’avoir pas méprisé une semblable vision et la pratique associée lorsque j’étais président d’université – mais afin de conjecturer ce que pourrait-être son (ses ?) quinquennats, ses atouts, ses forces, les dangers qui le guettent et ses faiblesses.

Commençons par ses atouts et ses forces puisque ces dernières sont ses principaux atouts. La recomposition du paysage politique, l’éclatement du Parti socialiste et des « Les Républicains » pour en dégager une large fraction ralliée affaiblit pour un temps toute autre opposition que celle des leaders de la France insoumise et du Front national, puissants dans le pays mais faibles à l’Assemblée. L’homme est sans nul doute, je l’ai dit, supérieurement intelligent, son charisme devrait croitre sans problème, dopé par sa jeunesse, son physique, ses succès et l’exercice du pouvoir. Il y aura un phénomène  Justin Trudeau ou John Fitzgerald Kennedy  avec notre nouveau Président.

Du côté des dangers et des faiblesses, on doit observer d’abord l’impressionnant degré de radicalité dont témoignent les scrutins des vingt-trois avril et sept mai 2017, et que confirment les taux historiques pour une présidentielle de l’abstention, des votes blancs ou nuls au second tour. L’abime probable entre un suffrage universel rangeant la moitié du corps électoral du côté d’une telle radicalité et une représentation parlementaire ultra-minoritaire devrait exacerber la manifestation d’une sorte de rage n’ayant guère que la rue pour s’exprimer. Les réformes « néolibérales » annoncées par le candidat, à commencer par celle du droit du travail que le Président désire libéraliser encore, celle aussi des régimes spéciaux de retraite,  promettent de rudes épisodes de contestation. Cependant, si elles sont lancées dans la foulée de l’élection, elles seront réalisées, Emmanuel Macron profitant de la forte légitimité accordée à tout nouvel élu. La personnalité du Président me semble lui faire courir un risque plus redoutable à terme. Emmanuel Macron a une solide confiance en lui, il est persuadé, à juste titre, de sa valeur et se pense sans doute très supérieur à la plupart des autres, partenaires ou adversaires. Je suppose que sa pratique, en concordance avec son interview d’avril 2015, sera des plus régaliennes. Cependant, régner isole, bien entendu. La difficulté rencontrée pour masquer à autrui qu’on se sent fort supérieur à lui, aussi ; elle engendre des inimitiés, des accès d’exaspération dont, en leurs temps, Valéry Giscard d’Estaing, Alain Juppé et même Laurent Fabius ont fait l’expérience. Je suis persuadé que ce sera là l’un des écueils principaux rencontré par le président Macron. L’avenir dira ce qu’il en est de ces prévisions.

Cap sur les législatives, maintenant, sur la recomposition en profondeur d’une palette politique dont la sensibilité de gauche continue de s’affaiblir. Bonne chance malgré tout à la France. La France qui possède désormais un nouveau président.

Axel Kahn, le sept mai 2017, vingt heures

10 thoughts on “QUEL TYPE DE PRÉSIDENT SERA EMMANUEL MACRON ?

  1. …” Extrême droite” .. pouvez-vous nous définir cette expression s’il-vous -plait ?

    • Un exemple : le Front National. Nationalisme plus xénophobie plus culte du chef plus vision sécuritaire prédominante plus conservatisme sociétal sont des marques assez distinctives de la droite extrême.

      • “Xénophobie” pouvez-vous nous définir ce terme s’il vous plait? de même que conservatisme ? . S’obstiner sur l’Europe ne peut-il pas être considéré comme du conservatisme?

        • Chère Madame, la définition du terme “xénophobie” est accessible à tout un chacun et je vous invite à faire ce qui est à la portée de n’importe quel citoyen. D’abord à ouvrir un dictionnaire et à y trouver une définition très brève : “Hostilité systématique à tout ce qui est étranger”. Puis, rien ne vous empêche non plus d’entrer dans les détails, sur internet, où vous dénicherez non seulement une définition plus étoffée mais aussi l’historique de cette expression très significative d’un état d’esprit. Je suppose qu’ayant été à même d’accéder à ce blog, vous êtes aussi capable de trouver, comme je l’ai fait, les éléments qui vous instruiront sur ce que signifie, en détail, le mot “xénophobie”. Quant à considérer que s’obstiner sur l’Europe est une forme de conservatisme, c’est, d’une part, ignorer volontairement (avec une fausse naïveté affichée) que l’effort de construction européenne qui a été courageusement entrepris sur les décombres et les tombes de la seconde guerre mondiale nous a amené la paix, au sein de cette Europe pendant presque 70 ans, et d’autre part considérer que toute entreprise partant d’un idéal de paix, de partage et de collaboration est vouée à l’échec. Ce que refuse apparemment la jeune génération qui a porté Emmanuel Macron à la fonction qu’il occupe à présent. La construction européenne inaccomplie que nous connaissons est perfectible et elle existera sans doute grâce à cette nouvelle génération qui n’a certes pas connu la guerre, mais décidé précisément d’ignorer non la définition de la xénophobie mais les limites et les dangers de son contenu. Je suis personnellement fière de cette génération que j’ai pu observer devant le Louvre lors de la soirée électorale : une génération métissée qui n’a pas peur de l’autre dans ses différences, une génération intelligente forte de sa lucidité, une génération pour laquelle le mot “frontière” en Europe n’existe pas et qui se sent à l’aise aussi bien à Paris, qu’à Londres, Berlin, Rome, Amsterdam et que partout ailleurs dans le monde, une génération qui étudie, qui travaille et qui croit en son avenir, parce qu’il n’y a pas d’autre choix, une génération qui ne craint pas de faire face au principe de réalité et de jouer son rôle, d’apporter sa pierre à l’édification du monde de demain. Car le monde a, certes, besoin de racines, de repères, mais il est aussi impermanent comme la vie même. Manier l’ironie, la fausse ingénuité, la formule qui blesse, qui rabaisse ou qui schématise n’a jamais constitué un programme de vie en commun ni aucune forme d’espérance. J’espère, chère Madame, avoir apporté modestement quelques éclaircissements, non seulement sur la définition du terme “xénophobie”, mais aussi sur le sens du mot “conservatisme” qui ne sied décidément pas à l’effort encore inaccompli, (mais perfectible), de la construction européenne. En vous souhaitant bonne et impartiale réflexion sur tous ces sujets essentiels.

        • Le définition du dictionnaire ne me suffit pas puisque je ne réussis pas à associer ce mot à une quelconque personnalité de notre pays.C’est pour cela que je demande des précisions , lorsque je le peux, aux personnes qui l’emploient.
          Vous n’avez pas, chère Madame, le monopole de ce qui se passe dans le cerveau de nos jeunes.Et je peux vous assurer que des subtilités existent parmi eux ,et notamment parce qu’ils ne sont pas tous Parisiens, c’est pour cela qu’ils sont en effet admirables.
          Comment pouvez-vous prouver que c’est la construction Européenne qui a évité des guerre depuis 70 ans ?, c’est bien présomptueux; il y a tant de paramètres.. Mais concrètement et tout aussi humainement pensons à la dette de notre pays et au chômage qui monte encore , sans oublier nos agriculteurs qui souffrent. Bien à vous

  2. Remarquable analyse. Axel Kahn est au nombre des intelligences qui peuvent à la fois analyser rapidement une situation et projeter l’avenir. Il faut aussi espérer que Emmanuel Macron saura imaginer vite les solutions aux problèmes. On peut penser que s’il a refusé de dévoiler ses intentions, c’est parce que , confiant dans sa supériorité, il veut imposer ses solutions au coup par coup en fonction du problème posé.

  3. Oui, Colette, j’espère, comme vous, qu’Emmanuel Macron saura appliquer des solutions aux problèmes nationaux et internationaux dont il ne peut ignorer l’existence ni la gravité et auxquels, je suppose, il a déjà longuement pensé. J’avoue n’avoir pas cru immédiatement en lui et m’être faite piéger par les formules de ceux qui le redoutaient et parlaient de “candidat des banques, de l’ultra libéralisme et de la mondialisation”, parce qu’il a commencé sa carrière dans un établissement bancaire. Il faut bien commencer quelque part et connaître le terrain pour s’y aventurer en vue de le réformer. Même chose au sujet de l’Europe. Ce n’est pas en en sortant qu’on réussira à la faire exister, ni évoluer et à y faire jouer un rôle important à la France pour réussir à dialoguer d’égal à égal avec les grandes puissances mondiales que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Certes, aucun d’entre nous n’est encore à même de savoir si notre nouveau président est à la hauteur de sa nouvelle fonction, ni si l’opposition systématique de certains l’empêchera de réaliser l’unité nationale qu’il espère sur certains sujets précis. En tout cas, il m’est soudain apparu comme le seul candidat porteur d’espoir. Un espoir dont ne peut plus se passer la nouvelle génération de citoyens pour agir. J’ai trois enfants et six petits-enfants (dont deux métissés) et ce n’est plus à moi que je pense, mais à eux. Sans espoir, il n’existe aucune réalisation possible, ni politiquement parlant, ni écologiquement, ni culturellement, ni même humainement. Aujourd’hui, au cours des cérémonies du 8 mai (auxquelles tenait tant mon père, héros de la dernière guerre mondiale), j’ai pu entrevoir sur les visages l’expression de cette transmission historique, humaine, inévitable dont, je l’espère, Emmanuel Macron sera digne, mais aussi le reste de toute la classe politique qui n’a fait, au cours de cette campagne qu’apporter les preuves de son usure et de son impuissance. Je vous souhaite, sincèrement, une très bonne journée.

  4. Une analyse et des réponses aux commentaires qui me confortent dans mon choix, et dans celui, très important pour moi, de vous suivre depuis longtemps sur votre blog.
    Une ordinaire octo- curieuse

  5. Cher Axel ,
    Si vous aviez créé un parti politique nul doute qu’il se serait appelé ” chemin faisant” ou ” en marche ” avec cette appétence pour le mouvement lent et réfléchit que permet la marche à pieds . Elle permet d’observer au plus près quantité de détails que les tenants de moyens de locomotion plus rapides manquent inlassablement . C’est peut être pour cette raison que vous êtes un formidable observateur de notre Societe . Le vieux monde politique qui a endormi notre beau pays durant tant d’années à laissé la place à un prince charmant qui aura mission de réveiller la belle endormie . Je lui souhaite plein succès pour redonner confiance et sérénité et dépasser les postures et les clivages traditionnels .
    Amitiés . Fabrice

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