TOUT VA BIEN, RIEN N’A JAMAIS ÉTÉ MIEUX ; vivons-nous des temps paisibles ?


J’écoutais hier soir le 20-12 Michel Serres interviewé à «28 minutes» sur ARTE. Il parlait de son dernier livre, “Darwin, Bonaparte et le samaritain” et de l’époque des soixante-dix ans paisibles que nous venons de vivre. Partant du constat que le monde n’avait jamais depuis des millénaires connu une aussi longue période de paix, que jamais dans le monde le nombre de morts violentes par guerre et terrorisme n’avait été aussi bas, il en concluait que nous devrions nous féliciter des temps que nous vivons au lieu de nous lamenter et de regretter un passé en réalité plein de fureur.

Peu après, les actualités et le magazine discutaient de l’attentat de Berlin, des souffrances bien connues d’Alep, de l’assassinat de l’ambassadeur de la Russie en Turquie, des terribles combats de Mossoul. Là, on apprend, difficilement et seulement si on désire s’informer, que 118.000 civils ont déjà dû abandonner leurs maisons, que les forces irakiennes ont déjà perdu 2000 hommes pour reprendre à peine un quart de la ville dans laquelle 900.000 personnes resteraient piégées, que la résistance et les pièges de Daech s’intensifient à mesure que les troupes s’approchent du fleuve vers le centre de la ville. Aucune précision sur les pertes civiles car tous les journalistes sont tenus à l’écart. De plus, contrairement à Alep où les occidentaux alliés des rebelles informaient, parfois en rajoutaient, à l’occasion désinformaient sur la situation et les épreuves des populations, personne ne soutient Daech, il y a unanimité compréhensible derrière les troupes irakiennes, et par conséquent nul désire d’attirer l’attention sur le prix que doivent et devront inévitablement payer les habitants pour la reprise de leur ville.

Je rappelais il y a peu que les guerres au Moyen-Orient avaient déjà coûté 250.000 morts en Afghanistan,  de 500.000 à 1.000.000 de  morts en Irak, près de 300.000 en Syrie, plus de 10.000 déjà au Yémen. Certains avancent des chiffres de 1,3 à 4 millions de victimes de la « guerre américaine et occidentale » contre le terrorisme. À cela, il faut ajouter les dizaines de milliers d’adultes et d’enfants irakiens victimes de l’embargo contre l’Irak, les enfants de ce pays emportés par la rougeole, le plus d’un million d’enfants menacés par la famine au Yémen, sans parler du sud-Soudan et d’autres pays de l’Afrique subsaharienne, etc., etc……

Pourtant, il est en effet sûr que ce sombre bilan est bénin en comparaison de ceux de la guerre de 14-18, du génocide arménien, des victimes du stalinisme, de la barbarie nazie puis de la guerre de 39-45. Après-guerre, des conflits de Corée, du Vietnam, des guerres de décolonisation au Mozambique, en Angola, au Congo, en Algérie, le génocide rwandais,  etc. Michel Serres aurait par conséquent raison. Et pourtant, son appel à la félicitée de la paix et de la sérénité retrouvées nous laisse un peu mal à l’aise, peine à nous convaincre. Les raisons en sont multiples. Une première tient à la proximité de la menace terroriste qui, en France, en Europe et aux États-Unis n’a jamais été aussi meurtrière de toute l’histoire en temps de paix. Le mort proche et familier nous touche plus que celui qui nous est géographiquement et culturellement éloigné. De plus, d’un point de vue psychique, les conséquences des petites menaces ne sont pas très différentes de celles des dangers plus terribles. Cela est manifeste en ce qui concerne le sentiment d’insécurité face à la délinquance. Objectivement, la grande délinquance n’est pas très haute dans notre pays comparée aux temps passés. Cependant, les incivilités, les larcins et les vols, les insultes et les agressions physiques se sont généralisées, exaspérant les gens autant que le feraient des délits criminels plus conséquents.

Une autre raison explique le décalage entre la perception d’un monde qui se délite et la réalité statistique d’un monde plus apaisé qu’il ne l’a jamais été. Après la fin des conflits chauds de la guerre froide, des dernières guerres coloniales, puis à la chute du mur de Berlin et à la dissolution de l’URSS, le sentiment exista que, même si l’affirmation de Francis Fukuyama selon laquelle nous étions arrivés à « La fin de l’histoire » est d’emblée apparue ridicule aux personnes sensées, un monde ouvert, accueillant et pacifique se mettait enfin en place. À l’époque et durant quelques années, il fut possible pour un globe-trotter de voyager à pied, à bicyclette ou en automobile dans la monde entier en toute sécurité. De nos jours, s’aventurer dans plus d’une trentaine de pays est si dangereux que les Ministères des Affaires étrangères le déconseillent formellement à leurs ressortissants, donnant l’impression que les promesses des années 80 n’ont pas été tenues. Or, le sentiment subjectif se forge plus en relation avec ce que l’on croyait et espérait qu’en comparaison avec des temps et des situations que l’on imaginait définitivement révolues. C’est l’évolution et la tendance qui font l’humeur et déterminent le moral des gens, leur optimisme ou leur pessimisme. Partant de cent mètres sous l’eau, l’optimisme explose dès que, remontant vers la surface, on a atteint la cote – 80 mètres. En revanche, lorsque de la surface on s’enfonce peu à peu, l’inquiétude puis le désespoir se manifestent avant même de se trouver à – 10 mètres. Or, telle est la situation : l’impression générale est que, quand bien même les choses ont été jadis bien pires, on avait en général le sentiment qu’elles s’amélioreraient. Aujourd’hui, à l’inverse, c’est la déception des espoirs d’hier qui domine, le sentiment que l’évolution ne se fait sans doute pas dans le bon sens. C’est pourquoi nous peinons à partager le bel enthousiasme de Michel Serres.

Axel Kahn, vingt-et-un décembre 2016

14 thoughts on “TOUT VA BIEN, RIEN N’A JAMAIS ÉTÉ MIEUX ; vivons-nous des temps paisibles ?

  1. L’optimisme, disait Voltaire, c’est la rage de soutenir que tout va bien quand en réalité tout va mal. Michel Serres me fait penser à Pangloss ..

  2. C’est juste que les problèmes actuels ne sont pas ceux que l’on attendait et que les solutions arrivées ne sont pas celles attendues. Donc un effet de déboussolement qui amplifie le ressenti des problèmes.

  3. Comment penser l’avenir si nous macérons dans le pessimisme? Comment agir dans le temps présent si nous nous retournons sans cesse sur un passé définitivement révolu et heureusement? Michel Serres prend de la hauteur. Moi je ne vois pas plus loin que la pointe de mes souliers. Je ne trouve pas qu’il soit d’un optimisme béat. Mais il est vrai que si je reste scotchée à l’évènement, je peux perdre tout sens de la mesure et de la relativité dans le temps des tragédies humaines.
    Comment être jeune dans un pays qui se lamente sur son passé, qui se méfie de tout le monde et dénigre ceux qui tentent d’enseigner des raisons de vivre?

    • C’est vrai qu’on vit une époque formidable…notamment sur le plan culturel et artistique ! Tenez, on est passés de Ravel, Tchaïkovski et Pink Floyd au rap, à la techno et à Rihanna : quel progrès, n’est-ce pas ? Autrefois, il y avait Maupassant et Rimbaud, aujourd’hui on a Katherine Pancol et 50 nuances de Grey : il faut avouer que pour un progrès, c’est un progrès !
      Après tout, pourquoi regretter les chefs-d’œuvre quand on a la chance de pouvoir se vautrer dans la médiocrité absolue ?

      • Quelle caricature! vous auriez pu remonter à Mozart ou à Chateaubriand ou à Molière, et, dire ” Après eux plus rien” , et pourtant….
        Je suis étonnée même que vous n’ayez pas cité, pour appuyer votre argumentation, le prix Nobel de littérature décerné à Bob Dylan…et pourtant je peux écouter “Blowing in the Wind” chaque jour sans me lasser et sans me sentir coupable de me “vautrer dans la médiocrité”.
        Bonnes fêtes à vous.

  4. Madame Lung, vous n’avez pas pris la peine de me lire sérieusement, puisque je cite les Pink Floyd parmi les grands artistes, et ils sont précisément des contemporains de Bob Dylan. Quand je parle de l’époque actuelle je parle des années 2000, dont personne ne peut nier l’abyssale médiocrité culturelle (même si on trouve ici et là quelques exceptions confirmant la règle ). Bob Dylan, que vous admirez, n’est donc pas concerné par mon propos, pas plus que les grands Serge Gainsbourg ou Jim Morrison.

    • Désolée que vous pensiez que je vous aie mal lu. De vos propos j’en ai tiré l’idée que c’était tellement mieux avant. En citant les Pink Floyd, je pense que vous parlez de vos amours de jeunesse. Il n’est pas possible que vous puissiez penser que les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas eux aussi les leurs tout aussi valables que l’étaient les nôtres.
      Encore une fois passez de bonnes fêtes.

      • Les Pink Floyd ne sont pas un “amour de jeunesse” mais un monument de la Musique, chère Madame. Quant à la suite de votre commentaire et le passage “les leurs tout aussi valables “, ils me font un peu sourire.

        En art, voyez-vous, tout ne se vaut pas : il existe des degrés. A partir du moment où l’on commence à mettre sur le même plan des artistes majeurs et des artistes mineurs, on tombe dans cette forme de populisme à la mode qui s’appelle le nivellement culturel vers le bas et qui est justement une des tares du siècle actuel.
        Mais bonnes fêtes quand même.

          • A titre d’information, je suis encore relativement jeune et n’étais même pas encore né à l’époque où les sublimes “The dark side of the moon” et “Wish you were here” sont sortis. Aujourd’hui certains fans du Floyd ont moins d’une vingtaine d’années : ce n’est donc pas une affaire de génértations comme vous semblez le croire.
            Les chefs-d’oeuvre sont intemporels et transgérationnels, tandis que 95 % des “artistes” actuels seront complètement oubliés dans quinze ou vingt ans.

  5. Hubert Reeves ce 23 décembre sur France Inter.

    France Inter

    @franceinter
    Hubert Reeves “C’est admis : selon les chiffres, l’humanité devient de moins en moins violente” #le79inter
    08:41 – 23 Déc 2016
    La menace est sérieuse, la situation est critique, mais Hubert Reeves nuance : “Non, je ne suis pas pessimiste. (…) C’est foutu quand on dit que c’est foutu. Donc il faut se battre”

  6. Je suis d’accord avec Michel SERRES. Je ne prend qu’un exemple. S’il y a un mort causé par l’industrie nucléaire civile, une page est remplie. Combien y a t-il eu de victimes dans les mines de charbon dans le passé ? Ce fléau est en train de disparaître. Le monde va mieux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *