LES VICES PRIVÉS ET LES VERTUS PUBLIQUES DES ABEILLES


          J’ai longuement expliqué durant la campagne électorale ce qu’étaient les bases de la pensée économique du candidat Emmanuel Macron : les écoles dites néoclassiques du libéralisme qui se sont structurées à la fin du XIXe siècle. Cette  vision a triomphé en 1980 du libéralisme keynésien et de celui du New-Deal, elle domine le monde depuis trente-sept ans. Le libéralisme économique connait au moins deux racines. La plus radicale est la fable des abeilles de Bernard Mandeville, je l’ai rappelée dans mon ouvrage ci-après.

 

Livre paru en 2011

            Bernard Mandeville, un Néerlandais émigré en Angleterre,  n’est guère connu que pour cette fable politique « The fable of the bees : or, private vices, publick benefits » publiée en 1714. Ce petit texte d’une dizaine de pages fera scandale en son temps mais aura une incontestable influence, en particulier chez David Hume et Adam Smith. Au même titre que les œuvres de ces derniers, il mérite d’être élevé au rang de texte fondateur du libéralisme économique. L’argument du texte, sous-titré « La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens », est celui de la catastrophe à laquelle aboutit la conversion de la ruche inégalitaire, insouciante, vicieuse et prospère à l’égalité et à la vertu. Avant cette funeste passion, « Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité et l’ambition d’autres abeilles, qui étaient uniquement employées à consumer les travaux des premières ». Certains de ces parasites étaient même des fripons patentés, « courtiers d’amour, joueurs, filous, faux-monnayeurs ».  Même ceux qui recevaient le nom plus honorable d’artisans « avaient quelques espèces de friponnerie qui leur étaient propres. C’étaient les subtilités de l’art… ». Tout cela donnait du travail aux avocats qui loin de poursuivre la justice  cherchait à « découvrir l’endroit faible dont ils pourraient se prévaloir (…) dans le même but que les voleurs examinent les maisons et les boutiques ». « Les médecins préféraient la réputation à la science, et les richesses au rétablissement de leurs malades ». Quant aux « grands prêtres de Jupiter, gagés pour attirer sur la ruche la bénédiction d’en haut (…) ils étaient fripons comme des tailleurs, et intempérants comme des matelots ». Les soldats valeureux qui en réchappent sont estropiés et honteusement mis en retraite à demi-solde, les couards sont couverts d’honneurs et reçoivent la double paye. Au total, « chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. (…) Tel était l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. Dès que la vertu instruite par les ruses politiques, eut appris mille heureux tours de finesse, et qu’elle se fut liée d’amitié avec le vice, les plus scélérats faisaient quelque chose pour le bien commun ». Grâce à cette débordante vitalité des vices, de la quête du lucre et  luxe, « les pauvres mêmes vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant ».

            Cependant, après des revers de peu de conséquence,  la ruche murmurante fut saisie d’une passion réformatrice et vertueuse. On entendit de tous côtés « Maudites soient toutes les fourberies qui règnent parmi nous. (…) Le pays ne peut manquer de périr pour toutes ses injustices. (…) Bon Dieu ! Accordez-nous seulement la probité. ». Les dieux amusés et irrités donnèrent aux abeilles ce qu’elles réclamaient, la catastrophe s’ensuivit. La vertu, la mesure et l’honnêteté régnèrent dans la ruche. Les prix des denrées diminuèrent, le commerce s’étiola. Il n’y eut plus guère de place pour les avocats et les juges, ni d’emploi dans d’autres secteurs. D’autant que la combinaison de la frugalité et la conscience professionnelle des médecins fit grandement décroître le nombre des malades, rendant leur art de plus en plus inutile. L’excès du luxe étant dénoncé, tous les ouvriers qui y pourvoyaient perdirent leur travail. Dans une société où régnait désormais le Bien, les ecclésiastiques s’avérèrent trop nombreux, d’autant que l’argent vint à manquer pour les rémunérer. Les palais somptueux furent délaissés pour des demeures modestes, les architectes et les autres bâtisseurs se trouvèrent privés de tâches. Le peu d’abeilles qui restèrent vivaient chétivement et désarmées, faute des moyens pour se défendre ; elles n’inspirèrent de ce fait plus la crainte et furent attaquées.  Vertueuses et héroïques, elles luttèrent pourtant avec une admirable vaillance, un petit groupe put  l’emporter. « Voulant donc se préserver tout d’un coup de toute rechute, toutes ces abeilles s’envolèrent dans le sombre creux d’un arbre où il ne leur reste de leur ancienne félicitée que le Contentement et l’Honnêteté ». La conclusion de Mandeville est provocatrice et limpide, elle indignera mais inspirera ses contemporains et successeurs : « Le vice est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule ne rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères ».

          Le sous-titre de la fable des abeilles « les vices privés  font les vertus publiques » sont, avec « la main invisible » de Smith, expression d’ailleurs le plus souvent mal interprétée, les deux citations cultes du libéralisme. Le « ruissellement », théorie selon laquelle les richesses des très riches ruisselleraient sur les plus pauvres, trouve son origine dans ces convictions, elles sous-tendent la politique, parfaitement cohérente de ce point de vue, du Président et de son gouvernement. Le Premier Ministre l’a assumé dans l’émission « Politique » de France 2, le 28 septembre. La certitude selon laquelle les inégalités de biens sont motrices du progrès des sociétés est consubstantielle au libéralisme. Cependant, les écoles divergent ensuite quant à l’autonomie du processus, quasi-totale pour Mandeville et les néo-classiques de l’école de Vienne, impossible sans processus régulateurs qui en permettent la manifestation pour les classiques d’Adam Smith. Emmanuel Macron est libéral, il prend sinon un peu à ces deux courants parentaux du libéralisme.   

Axel Kahn, le vingt-neuf septembre 2017

One thought on “LES VICES PRIVÉS ET LES VERTUS PUBLIQUES DES ABEILLES

  1. Bon d’accord. C’est beau. Très bien écrit. Et après que fait on ? Rien. On moralise à son tour dénonçant les vices et les vertus de l’autre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *