Son extraction des coteaux de bord de Loire a creusé les incroyables galeries du Saumurois, utilisées jadis comme champignonnières et surtout, de nos jours, caves à vins des plus grands producteurs de la région. Ailleurs, les collines et plateaux calcaires sont creusés d’une grande diversité d’habitations ou d’installations troglodytes que l’on trouve depuis le Blésois jusqu’à la Touraine du sud, depuis le Cher jusqu’à l’axe Angers-Poitier. Pour ma part, je suis entré dans ces pays du Tuffeau une première fois lorsque, quittant les granits et les schistes de Bretagne je suis arrivé à Ancenis, aux portes de l’Anjou, puis en remontant légèrement vers le nord depuis Argenton-les-Vallées et Massais vers la Vienne et Berrie. Ensuite, Loudun, Richelieu, Descartes, la région du Grand et du Petit Pressigny jusqu’aux limites du département de l’Indre, m’ont permis de jouir de l’atmosphère très spéciale créée par l’utilisation de ce matériau. Lorsque le soleil est de la partie, le moindre village prend des allures d’île grecque, la réverbération est violente, éblouissante, les bleus sont intenses, les lignes dessinées comme à la pointe affutée d’un crayon. Par mauvais temps, la pierre compense en une certaine mesure la luminosité en berne, sa blancheur diffuse une clarté toute en intériorité rassurante, elle apaise la langueur des gens en leur faisant connaître combien leur maison est, elle, toujours prête à les accueillir dans son halo protecteur. C’est alors que la grisaille estompe les teintes que l’on s’aperçoit combien le tuffeau résiste seul alors, engendrant des paysages bicolores, noirs et blancs d’une surprenante beauté, les murailles témoignant alors de leur résistance non seulement aux éléments et aux ennemis mais aussi à l’invasion du gris.
Et puis, bien entendu, la pierre a ici puissamment contribué à la civilisation du Val de Loire, au rayonnement de ses abbayes telle Fontevraud, à l’épanouissement de la Renaissance et de ses très nombreux châteaux du XVème et du XVIème siècle, aux très purs édifices classiques du XVIIème dont la ville de Richelieu porte un témoignage superbe et éloquent, aux majestueuses et parfois sévères façades du “Grand siècle” dont j’ai montré celle du du château des Ormes dans la Vienne. Pour le marcheur, les manifestations de cette civilisation du tuffeau se révèlent au coin du chemin, dans les longs bâtiments agricoles traditionnels à un seul niveau, dans les fermes anciennes à deux niveaux dont certaines évoquent des manoirs, dans les manoirs et petits châteaux que nul guide ne recense mais que le promeneur découvre d’un seul coup lorsqu’il débouche d’un petit bois ou d’un chemin creux. Rien que dans les environs immédiats du Petit Pressigny qui ne compte guère plus que trois cent-cinquante âmes, on en dénombre au moins quatre.
Les régions au sol calcaire où se trouvent les formations crétacées dont on extrait le tuffeau vont de pair, pour certaines d’entre elles, avec la culture de la vigne et, en principe partout, avec l’élevage de la chèvre et la confection de fromages célèbres, du Sainte-Maure au Valençay et au Selle-sur-Cher en passant par le Cabécou du Poitou, le Crottin de Chavignol et des dizaines d’autres. En principe, j’aurais par conséquent dû cheminer dans des régions à l’habitat immaculé, aux beaux coteaux plantés de vignes produisant des vins de Loire et aux prés dans lesquelles paissent de charmantes biquettes. Or, ces animaux se sont révélés aussi rares que les bergères tout au long de ma diagonale en 2013. Pourtant, je le confirme, on mange ici toujours du fromage de chèvre, et il est fort bon. Cependant, les producteurs ont ici comme ailleurs suivi la pente d’une optimisation de la productivité toute l’année. Ils ont pour la plupart reconstitué leur cheptel avec des races meilleures laitières que les animaux traditionnels, plus fragiles, aussi. Surtout, ils ont désiré contrôler la mise bas des chevreaux, et par suite la lactation des mères toute l’année afin de produire du fromage de chèvre à partir de lait frais et non congelé à Noël aussi bien qu’au printemps et en été. Aussi les bêtes, comme les bergères, sont bien là, mais à l’intérieur, en stabulation hors sol. Pourtant, j’ai eu une fois la chance inouïe de faire risette, dans une belle prairie fleurie, à un troupeau de primesautières et bondissantes chevrettes, un peu craintives mais curieuses à la fois. je m’en suis senti tout ragaillardi !
J’ai quitté maintenant la Touraine et, à St-Michel-en-Brenne, m’apprête à traverser cette région de lacs et de marécages qui, une fois encore, me conduira dans une toute autre atmosphère que celle des pays du tuffeau. La pierre typique est ici le gré rouge d’un bel effet dans les murs des maisons hélas de plus en plus désertes. Même les poissons sont ici en crise. Je vous raconterai.
Axel Kahn, le six juin 2014
Bonjour
Déjà tout ce chemin parcouru … depuis ce 8 mai où nous vous avons croisé à la buvette de l’anse de Théolen entre deux averses, avec mes potes de Tro Breizh ; en guise de clin d’œil, vous voici mentionné pour un mois à la page littérature (…) du site de la médiathèque où je travaille, rubrique décalage,… presqu’en bas de page … 🙂
http://www.e-mediatheque.sqy.fr/index/index/id_profil/239
bonne balade !
mpole
Cher Axel Kahn, ce jour n’a peut être pas été le plus long pour vous, mais certainement le plus chaud depuis votre départ !
J’ai écouté l’interview que vous avez donné récemment et j’ai en tête ce que vous écrivez du sens de votre projet. Je voulais vous dire que cet engagement est indispensable. Il soutient l’élan de ceux qui comme le colibri font leur part, dans les CCAS, dans les associations, dans les conseils municipaux. ils sont un garde- fou sur le territoire contre la contamination des idées du FN. Il aide à ce que les population ne fassent pas trop secession, comme vous dites. Vous êtes quelques peu en quarantaine des débats nationaux, j’ai été sidéré par le glissement du discours vers les idées d’extrême droite. Lors d’un débat, un historien, spécialiste des droites, déclarait tout benoîtement qu’il ne fallait plus considérer le FN comme un parti d’extrême droite mais comme un parti de droite classique ! Timidement une interlocutrice a quand même rétorqué que c’était un parti xénophobe, dans le rejet de la différence, de souche antiparlementaire et antidémocratique. Telle est le niveau de contamination.
Actuellement je travaille un exposé sur Mandela et le pluralisme, en même temps je lis Pensées en chemin, j’explore la philosophie xhosa et le concept d’Ubunthu (fraternité), je suis amusé par les correspondances que je trouve entre ces deux lectures. Merci.
Ceux qui sont lucides semblent très pessimistes et nous dire que nous allons, inéluctablement?, vers le marécage où se renforcent les idées extrêmes de rejet de l’autre, de retour en arrière, de fermeture des frontières, de censure de toute pensée qui se veut libre.
Du voyage pas à pas d’Axel Kahn et de son témoignage visuel et écrit des paysages, des habitants, de la culture encore vivante hors des grands milieux urbains, je voudrais ne garder que la poésie et l’invitation au départ vers la vie, comme cette barque dans les roseaux et les nénuphars d’étang en étang.
Mais toujours rôde ce mal-être comme un nuage noir qui obscurcit les eaux claires.
Attention avec les biquettes tu vas faire des jalouses!!!!
Bises
brigitte
Cher Axel, veuillez recevoir les compliments d’un homme qui comme vous vient de sillonner notre beau pays sur le pas de Saint Martin. Un sans domicile fixe qui vous a devancé de quelques semaines et qui regrette de ne vous avoir croisé du côté de “la promenade” du Petit Pressigny ou ailleurs. Cette pérégrination m’a conduit au fond de la vallée d’Aoste pour un périple qui se terminera j’espère en Hongrie l’an prochain. Quelle expérience étonnante que de descendre en apnée vers un monde oublié, loin des vicissitudes de ce monde. Ma foi en l’homme reste intacte et je veux rester optimiste pour l’avenir. Bon cheminement à travers ce petit bout de Terre qui nous est si cher.