Le gardien est tombé amoureux de la princesse du printemps et des fleurs qui ne semble pas insensible à ses attentions mais Wocreusindre, le grand roi des dieux qui jette lui-même un regard concupiscent sur la belle, s’est opposé à l’union. Alors, fou de désespoir et de rage, la malheureuse divinité éconduite, prend à pleine poignée les disques d’argent et les jette sur la Terre en un fou geste de défi. Retombant dans un plat pays, ces piécettes scintillent immédiatement sous l’ardeur du soleil, et ainsi est créée la Brenne et ses centaines de lacs aux miroitements d’une incroyable diversité.
En fait, mon illusion n’est pas très éloignée de la réalité puisque si les lacs de la Brenne ne proviennent pas du dépit amoureux d’un dieu, ils sont la conséquence de la déception des moines de la région possesseurs de vastes terres et qui, désespérés d’y faire pousser correctement quoique ce soit, décident au XIIème siècle en désespoir de cause de transformer cette région de marécages stériles en étangs pour la pisciculture. C’est que le sol des basses terres de la Brenne est composé d’un sédiment argilo-siliceux contenant des débris du gré rouge de la région, terrain peu propice à l’agriculture. Les sols sont détrempés en hiver, desséchés en été, essentiellement stériles. Le résultat pour le randonneur qui choisit de pénétrer par les petits chemins au coeur de la Brenne est saisissant. Dans un vaste territoire presque désert, il chemine dans un bocage dont les haies limitent plus d’étangs que de prairies, de plus en plus souvent aussi des friches. Presque chacun de ses pas provoque l’envol d’innombrables oiseaux terrestres des taillis alors que dans chaque étang les cygnes et leurs portées s’éloignent des rivages dont l’étranger s’est approché, les hérons et les différentes espèces de canards choisissent plutôt de disparaitre dans les airs dans un fracas de battement d’ailes. On trouve en abondance, outre les canards, des sarcelles, des grèbes, de plus rares foulques.
Selon la course du soleil, la proximité des haies et des arbres, le développement d’algues, la présence de nénuphars, l’empiètement de roselières sur les rives, et aussi une alchimie aquatique dont j’aime qu’elle reste pour moi énigmatique, le chatoiement des surfaces couvre une étonnante palette de couleurs et de formes, d’images parfois floues et changeantes, d’autres fois d’une étonnante netteté qui ne le cède en rien à ce qui est reflété. Le spectacle par beau temps est vraiment fabuleux.
Avant de m’enfoncer dans la Brenne pour une déraisonnable étape de plus de quarante-cinq kilomètres, j’avais rencontré la veille à Saint-Michel en Brenne, à l’initiative de mon hôtesse Michèle, une quinzaine de Brennous, cultivateurs, pisciculteurs, commerçants, le directeur du parc naturel régional, en présence du préfet de l’Indre. Là, mes interlocuteurs m’avaient confirmé la gravité de la désertification rurale associée ici à un phénomène que je n’avais observé en 2013 que dans le Morvan, et encore à un degré plutôt limité, c’est-à-dire une déprise agricole qui est ici de plus des deux tiers des surfaces jadis cultivées. Ces terres étaient, nous l’avons vu, peu généreuses et ce qui se justifiait jadis lorsque la production des cultivateurs avait une fonction largement vivrière et non commerciale est devenu impossible lorsqu’il s’est agi de tirer surtout un profit marchand de ce que les sols voulaient bien permettre de récolter. De plus, un phénomène intercurrent est intervenu, la vente massive de surfaces agricoles à des gens étrangers au monde rural mais désireux de développer des chasses privées. C’est que la Brenne n’est pas riche seulement en gibier d’eau, les animaux à poil y abondent aussi. Et puis, compte tenu de l’ampleur du mouvement, les prix des parcelles se sont envolés, atteignant vingt mille euros l’hectare d’un terrain qui n’aurait auparavant pas trouvé preneur pour cinq mille euros. On assiste de ce fait à une véritable “solognisation’ de la Brenne, avec les même nuisances : limites croissantes à la liberté de circuler, expulsion progressive des Brennous de leur terre natale, développement des friches, etc. On comprend combien ont du mérite les quelques dizaines d’éleveurs de races bovines à viande, Charolaises au nord et de plus en plus Limousines au sud de la limite du parc, qui s’échinent à continuer de vivre et travailler au pays, ce qui requiert parfois certaines acrobaties. Les prairies sont trop maigres pour assurer un engraissement rapide des veaux si bien que des éleveurs se sont souvent spécialisés dans la naissance des bêtes et leur allaitement sous la mère, après quoi les bêtes sont vendus à des “engraisseurs”, bretons notamment, qui portent le poids de la bête à celui attendu pour un “broutard”.
De plus, comme si ces épreuves n’étaient pas suffisantes, les pisciculteurs eux-même connaissent des jours difficiles. Jadis, le prélèvement de poissons par les hérons était limité et bien géré. Hélas, de nouveaux envahisseurs venus des mers et des océans sont apparus, les cormorans et les grandes aigrettes. L’origine en est sûrement l’inscription de ces espèces parmi celles qui sont protégées, ce qui a favorisé la forte augmentation de leur population à partir des pays principaux de nidification, les pays scandinaves. Les animaux de plus en plus nombreux se sont progressivement éloignés de leur milieu naturel pour trouver de la nourriture et ont repéré un exceptionnel garde-manger dans la Brenne. Je ne sais comment fonctionne le “téléphone arabe” chez les volatiles mais force est de constater qu’il a fonctionné. Les dégâts provoqués aux poissons par ces écumeurs des mers, nouveaux vikings fondant sur l’Indre, sont considérables et ils provoquent un marasme de cette activité traditionnelle qu’est ici la pisciculture. La Brenne est belle, par conséquent, magnifique même, mais elle est une belle bien malade. L’habile et énergique développement du parc naturel et le tourisme ciblé qu’il suscite constituent aujourd’hui le principal espoir pour le fragile tissu économique de la Brenne. Allez-y, vous serez comme moi éblouis, vous développerez vos connaissances ornithologiques et vous contribuerez à maintenir hors de l’eau la tête de ce pays attachant et de ses habitants courageux.
Axel Kahn, le huit juin 2014
Bjr, je suis le rédacteur en chef de France Bleu Creuse. Est-il possible ce lundi après-midi de faire un petit bout de chemin creusois en votre compagnie? Merci pour votre réponse
Bonjour Monsieur, Je viens de terminer Pensées en chemin, que vous avez eu la gentillesse de me dédicacer à La Plage aux Ecrivains à Arcachon voilà quelques semaines. Vous voilà donc reparti ! Je viens simplement vous souhaiter une Belle Route et de Belles Rencontres en traversant notre “France Belle” que j’aime aussi énormément et où je mène une vie qui me procure beaucoup de Bonheurs Quotidiens. Le gêne du Bonheur existe-t-il ? Je suis Maman et j’aimerai tant que votre réponse soit positive.
Bonne chance.
Dominique au Féminin 31
Un instant
———-
Faire que chaque instant vibre, comme éternel ;
Flotter au fil du vent comme au ciel un nuage,
C’est de l’esprit humain le plus bel apanage
Dont il fait profiter son compagnon charnel.
Pas besoin pour cela de vieux calculs formels.
Juste fixer les yeux sur une belle image,
N’importe le format, portrait ou paysage,
Et suspendre le temps est un jeu naturel.
J’entends, tu me diras que c’est une illusion,
L’homme dans l’éternel ne peut faire intrusion,
Ce jeu n’arrête pas l’horloge meurtrière.
Laissez-moi y plonger, malgré tout, mon esprit.
Lorsqu’un homme médite, ou qu’il chante, ou qu’il rit,
Son âme est hors du temps et de la fourmilière.