À l’exception de peut-être l’une d’entre elles, ces prochaines étapes s’annoncent à priori sans difficulté notable, de toute façon sans commune mesure avec celles de ces derniers jours.
Les Monges qui culminent à 2115 mètres d’altitude forment un ensemble montagneux massif entre Sisteron et Digne, sur le versant ouest des Alpes de Haute-Provence au-delà de la Durance. Peu de routes y passent si bien que ces montagnes se contournent bien plus qu’elles ne se traversent, sauf par les piétons et tout autre moyen de transport apte à circuler sur les sentiers à chèvres. Quelques villages tels que la Motte du Caire, Authon, St-Géniest et Thouard occupent des vallées du massif qui ne communiquent pas aisément entre elles. Je l’ai parcouru en deux jours depuis la Motte du Caire, d’abord pour me rendre dans le très joli petit village perché d’Authon, puis de là à Digne. Ces deux parties resteront dans mon souvenir, pour leur beauté, d’abord, mais aussi pour les péripéties qui les ont émaillées, pour la seconde, aussi pour ses excès.
Je savais en quittant la Motte du Caire qu’un déluge m’attendait dans l’après-midi si j’étais encore en montagne et décidai de prévoir mon parcours en conséquence. J’évitai en particulier d’emprunter au-delà de 1800 m la ligne des crêtes de la montagne de Jouère par laquelle je devais sinon terminer l’étape pour préférer un trajet plus pastoral ne dépassant pas 1350 mètres. Sage précaution pour une part car dès midi les cimes étaient dans les nuages et que des trombes d’eau commencèrent à rincer abondamment la région à partir de 16h. Cependant, je ne sais si, comme le dit Martine Aubry, là où il y a du flou, c’est qu’il y a un loup mais je suis certain que là où il y a des loups, et ils sont nombreux dans les Monges, il y a des chiens patous, beaucoup plus redoutables pour les randonneurs que les premiers qu’on ne voit en général pas. Or, qui dit col d’alpage franchi implique de croiser nombre de troupeaux gardés avec une redoutable efficacité par les patous. Ces bêtes d’allure débonnaire et de taille impressionnante sont des professionnelles totalement dévouées à leur tâche : éviter que tout intrus ne s’approche des brebis. Sinon, en général les plus douces des bêtes, sauf quand elles sont au turbin. Dans les estives des Monges, elles l’étaient et j’eus l’occasion de me frotter d’un peu près à deux d’entre-elles dans l’accomplissement de leur tâche.
La première fois, mon chemin passait à proximité d’un troupeau réuni sur le bord amont du chemin. Un patou gardien était là, paisiblement allongé à proximité immédiate de ses protégées. Il se leva, vint à ma rencontre en donnant de la voix de manière de plus en plus comminatoire. Je tentai de parlementer, fit valoir que je n’étais pas un loup, même pour l’homme, que rien en moi n’évoquait le fauve et que, d’ailleurs, j’avais publiquement, comme lui, pris le parti des brebis contre son ennemi. Passablement borné, il ne voulut rien entendre et clarifia ses intentions en me faisant admirer sa superbe denture. Il fut plus convaincant que moi et je cédai, entreprenant un large détour par l’aval, à distance des ovins. Satisfait, le Patou retourna sagement se coucher.
La seconde fois, les choses se présentaient plus mal car les moutons étaient répartis sur les prairies amont et aval et qu’il me fallait par conséquent passer au milieu d’eux, sans aucune autre possibilité si je voulais aller de l’avant et arriver à Authon avant le déluge qui se préparait. Un patou s’y opposa avec énergie, la situation était bloquée. J’entamai alors avec lui une sorte de pas de danse, décrivant pour le contourner un arc de cercle hors du chemin sans le quitter des yeux, pivotant de ce fait sur moi-même tout en continuant à avancer très doucement. Le vigilant protecteur des troupeaux devint alors franchement menaçant, il m’approcha à quelques mètres, crocs dégagés sous les babines retroussées. Je n’en menais pas large et brandis mon bâton de pèlerin, pour me défendre plus que pour l’impressionner. De fait, loin de l’effrayer, mon geste décupla son hostilité et j’ai appris depuis qu’il ne fallait surtout jamais agir ainsi. Heureusement, j’étais parvenu à passer la bête et, en marche arrière, m’éloignais aussi rapidement que possible afin qu’elle apprécie la levée de la menace qu’elle avait cru sentir pour ses brebis. In fine, le patou se calma, resta là à me voir m’éloigner avant de retourner finalement lui aussi s’allonger more tips here à côté des animaux à sa garde. En définitif, le loup ensauvage bien la montagne, non seulement par ses prédations mais aussi, de façon indirecte, par la présence qu’il impose du patou peu enclin à faire la différence entre les promeneurs et le fauve.
D’Authon à Digne, il n’existe ni route ni chemin direct. Je décidai par conséquent, la météo le permettant, de monter sur les crêtes, sachant qu’elles font un très large détour pour arriver au-dessus du village de Thoard. Ensuite, ce dernier et sa vallée franchis, de remonter sur une autre arrête dominée par “la Bigue” pour arriver de manière plus directe au-dessus de Digne et d’y plonger. Je prévoyais que la journée serait longue et corsée, elle le fut au-delà des prévisions les plus pessimistes. Après dix heures de marche effective, mon compteur GPS totalisait quarante-deux kilomètres parcourus, 1855 mètres de montée et 2303 mètres de descente. C’est à coup sûr la plus excessive de toutes les étapes pédestres et montagnardes faites durant toute ma vie de randonneur, ce qui à la veille de mes soixante-dix ans est assez singulier et, pour tout dire, réjouissant. Cette journée de la démesure connue aussi un épisode d’intense émotion.
Vers 13h, je fis halte pour consommer en une demi-heure mon frugal casse-croûte. Mon sac à terre et m’apprêtant à y prendre ma gamelle, je crus que mon cœur allait s’arrêter, je poussai un cri : Princesse mascotte n’était pas là ! Pas possible ! Que faire ? J’avais du mal à envisager de revenir sur mes pas. Que s’était-il passé ? Sans doute, fine mouche et prévoyant que l’étape serait terrible, s’était-elle cachée au petit matin afin de dormir tout son saoul et éviter, pendue par le cou à l’extérieur du sac, les cahots du chemin, les branches mouillées, les chutes éventuelles. Je ne peux pas lui en vouloir, elle doit se préserver pour être en forme à Caen, fin août, elle sera l’héroïne des jeux équestres mondiaux. Avant même de me sustenter, je la joignis au téléphone et jouant sur mes sentiments (réels) à son égard, parvins à la décider à me rejoindre en stop aujourd’hui à Digne. C’est fait, elle est là, le couple est réuni, prêt à repartir demain matin du bon pied et uni. J’ai déjà parcouru 1767 kilomètres et grimpé 30.953 mètres (elle un peu moins, la coquine), le plus dur est fait, allons ensemble tremper nos pieds dans la Méditerranée à Menton.
Axel Kahn, le neuf juillet 2O14
bonjour Mr KAHN
j ai lu votre livre et je vous ai vu à l’émission de TV la parenthese inattendue qui a ete un veritable moment de bonheur comme la lecture quotidienne de votre blog. J habite dans la calvados et vous remercie pour la promotion que vous faites pour les jeux mondiaux, pendant ceux ci avez vous prévu une conférence ou est il possible de vous rencontrer.
Hervé
Dignes les bains c’est très émouvant pour moi car c’est là où tous les scientifiques de la spécialité se sont mobilisés en 2009 dans le cadre de l’Année internationale de la Planète Terre pour construire un monument aux enfants de la Terre .Des “cailloux “sont arrivés du monde entier et quelle leçon d’humanité !! Ce qui correspond aussi à ta démarche et qui doit donner l’espoir . quant à la coquine bn je ne la comprends pas. Au lieu de savourer les merveilleux paysages et intrigues de la géologie, elle préfère regarder un stade plat avec deux grilles où il faut mettre un ballon!!Il va falloir lui faire son éducation!!
Bises et fais attention , maintenant c’est le tour de France . j’espère qu’elle n’aime pas le Vélo !!!!
brigitte
Merci pour ce récit fort intéressant de vos échanges -qui auraient pu être tragiques- avec les chiens de berger. Cela illustre que les actes valent mieux que les mots. Que le raisonnement argumentatif est souvent de peu d’impact sur les mœurs. Et que faire montre de sa force ne peut qu’inciter à la violence.
J’imagine votre émoi en constatant l’absence de la Princesse. Rien de tel pour éprouver les sentiments.
La démonstration téléphonique de votre affection a eu finalement raison de son inertie!
Les mots en la matière seraient-ils efficients?
Il est des mots qui ne sont pas des maux.
A vous deux, ma réelle affection.
Iroise
Cher Axel,
Je saute sur l’occasion pour vous souhaiter un Bon Anniversaire. Après tout, êtes-vous sur d’avoir bien compris le langage des patous ? Peut-être ne savaient-ils pas comment s’y prendre pour vous le souhaiter de façon à pouvoir vous en souvenir durablement et le raconter à vos petits enfants au coin du feu ?
Quant à moi, je n’oublierai pas notre rencontre à la librairie Ravy de Quimper.
Tous mes meilleurs vœux vous accompagnent pour la fin de votre parcours, le souhaitant plus calme, jusqu’à ce que vous puissiez vous reposer afin de nous permettre de lire la suite de vos pensées en chemin 2013. J’ai passé le livre à ma fille qui l’a dévoré, tout comme moi.
Merci Axel.
On ne négocie pas avec les “patous” et heureusement pour vous tout s est bien termine mais c est vrai que l été en montagne il faut se méfier avec les troupeaux en estive
La descente sur Menton devrait être plus calme ….