1.06 DE LOUVUN À RICHELIEU, L’ABBÉ LIBERTIN ET LE CARDINAL.


 

Il était une fois un cardinal ambitieux et talentueux, fils de la petite noblesse et ancien évêque de Luçon, Jean-Armand du Plessis, cardinal de Richelieu. Catholique intransigeant, opposé aux concessions faites par Henri IV, qu’il avait pourtant servi avec loyauté, aux réformés, il avait témoigné dans la période troublée qui suivit l’assassinat du bon roi Henri d’une stupéfiante habileté politique. D’abord partisan actif de la reine-régente Marie de Médicis, poulain de Concini, marquis d’Ancre, il s’était assez vite tiré de la disgrâce qui avait logiquement suivi en 1617 l’assassinat de Concini sur ordre du roi et la mise à l’écart de la Reine-Mère Marie. Le 10 novembre 1630, au terme de la ” journée des dupes”, il avait renversé toutes ses alliances et convaincu Louis XIII d’exiler sa mère. Il était depuis le premier des ministres du Roi qui lui octroya en 1631 le droit de bâtir ex nihilo une ville attenante au somptueux château qu’il faisait transformer à partir de la résidence de son père, bien plus modeste. Ce sera Richelieu dont les plans et la maitrise d’oeuvre, comme ceux du château, furent confiés à Jacques Lemercier. Cette “cité idéale”, de plan rectangulaire derrière ses murailles et ses douves, s’organise en rues parallèles et perpendiculaires menant de la place Royale à la place Cardinale aux deux extrémités de la ville. Des privilèges importants et la puissance du Cardinal assurent le peuplement de Richelieu à qui une édification d’un seul tenant à partir de 1633 confère une fabuleuse unité de style, celui du classicisme propre au XVIIème. Cependant, pour mener à bien le chantier pharaonique, il fallait de la pierre, beaucoup de pierres.

 

Des pierres de tuffeau, il y en a certes dans les carrières du Saumurois au sous-sol percé de galeries comme un fromage de gruyère, mais il faut le temps de les extraire. Il y en a aussi et peut-être surtout, déjà extraites et découpées, dans les innombrables constructions des cités avoisinantes, Champigny et, surtout, Loudun. Or, la politique du Roi, appuyée par Richelieu avec d’autant plus d’énergie, qu’il en est l’instigateur, consiste à affirmer le pouvoir royal en démantelant les places-fortes, surtout celles où les réformés, comme l’Édit de Nantes leur en avait reconnu le droit, étaient susceptibles de se réfugier. Louis XIII décide donc en 1632 que le château et les murailles de Loudun doivent être démantelées. Le Cardinal, dont le fief est à 18 km seulement de la cité poitevine, y veille avec un zèle exceptionnel. Les pierres de Loudun n’auront pas à accomplir un grand voyage pour être utilisées dans la construction du château et de la ville de Richelieu.

Il était une fois Urbain Grandier, un jeune prêtre bien de sa personne, porté sur les choses de la chair, un brin libre penseur, qui devient en 1617 curé de l’église Saint-Pierre et chanoine de l’église Sainte-Croix de Loudun. Esprit brillant et à la parole libre, ses sermons attirent les foules. Ses autres atouts attirent les jeunes femmes. Il met enceinte la fille du procureur du Roi, une de ses élèves âgée de quinze ans, et se met en ménage avec une jeune femme qu’il était censé préparer à prendre le voile. Cela lui vaut des ennuis dont il se tire plutôt bien. Loudunois d’adoption et de conviction, l’abbé Grandier est aussi un adversaire farouche du démantèlement des fortifications de Loudun et se positionne en tant que protecteur de la communauté protestante de la cité. Il rédige un pamphlet contre le cardinal et, dans ses prêches, l’attaque vivement.

Il était une fois Mère Jeanne des Anges, la supérieure du couvent des ursulines de Loudun. Contrefaite, disgracieuse, cette sainte femme a pu néanmoins s’éprendre du sémillant abbé qu’elle voit de loin, le récit de ses succès féminins achevant sans doute – c’est là chose bien banale – de créer chez la supérieure un vif et coupable désir de Grandier. Au début des années 1620, Mère Jeanne des Anges demande à Urbain Grandier d’être le confesseur du couvent, ce qu’il refuse. La supérieure jette alors son dévolu sur le chanoine Mignon, l’ennemi juré de Grandier. Durant dix ans, Mignon cherchera par tous les moyens à nuire à son ennemi, par des cabales et des actions judiciaires pour impiété.

En 1632, Mère Jeanne des Anges déclare avoir été ensorcelée par Grandier qui aurait envoyé le démon Asmodée pour qu’il prenne possession d’elle et la pousse à commettre des actes impudiques avec lui. Peut-être victimes d’un phénomène d’hystérie collective, les autres nonnes lui emboîtent le pas. Grandier est arrêté, des séances publiques d’exorcisme et de flagellation des nonnes à Sainte Croix attirent un vaste public concupiscent. Cependant, le tribunal ecclésiastique ne se laisse pas impressionner par le délire des soeurs et acquitte Urbain Grandier.

Hélas, le Cardinal n’est pas loin, cette histoire lui tient à coeur pour plusieurs raisons, on l’a compris. Il ordonne un nouveau procès dans des conditions exceptionnelles ne donnant pas droit à un appel devant le Parlement de Paris. Richelieu désigne pour conduire les débats un fidèle, de plus parent de la Mère supérieure. Quoique ni les nonnes ni la supérieure ne réitèrent leurs accusations, Grandier est soumis à la question ordinaire et, sans aveu, condamné au bûcher précédé de la question extraordinaire. Cela consiste à mettre en pièces le supplicié avant de l’achever par le feu. Les “juges” appuient leur verdict sur des documents prouvant le pacte entre l’abbé et des démons qui signent de leurs noms, y compris le premier d’entre eux, Satanas ! Malgré l’incroyable sauvagerie avec laquelle on s’acharne sur lui, Urbain Grandier niera jusqu’au bout. Alors que le brasier du bûcher dressé en 1634 sur la place qui fait face à l’église Sainte Croix achève d’effacer les forfaits des tortionnaires, les travaux de construction du château et de la ville de Richelieu peuvent prendre leur essor. Ils seront achevés en 1642, au moment de la mort du Cardinal.

Vengeance et ironie de l’histoire : le château de Richelieu sera acheté comme bien national et pour une bouchée de pain en 1805 par le sieur Alexandre Bontron qui le vendra pierre par pierre jusqu’à ce qu’il n’en reste rien, pas même les fontaines si essentielles à la vie de la cité. Loudun et Richelieu peuvent considérer aujourd’hui être presque quittes.

 

Axel Kahn, le premier juin 2014

 

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2 thoughts on “1.06 DE LOUVUN À RICHELIEU, L’ABBÉ LIBERTIN ET LE CARDINAL.

  1. Merci pour ces contes libertins et sataniques et cette histoire diablement narrée -et instruite- de l’architecture de Richelieu!

  2. Vos commentaires sont toujours aussi passionnants. Le pauvre abbé Grandier n’est pas tout à fait un oublié de l’histoire, mais le rôle de Richelieu dans ce drame l’est davantage. merci. A tout hasard je signale que le Courrier de l’Ouest a publié un grand article sur votre passage à Massais. Il n’est pas dans votre revue de presse.

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