13.06 LE SILENCE DE LA CREUSE


J’en ai dit déjà certaines des splendeurs, la vallée de la rivière Creuse tant qu’elle coule après avoir entaillé le socle granitique de la région, de Fresseline à Crozant et à Gargilesse, l’Abbaye de Moutiérs d’Ahun, les vieilles villes d’Aubusson, de Felletin et de Crocq, la tapisserie dans les deux premières cités, l’habitat en pierres de la région dans son ensemble, sans doute bien d’autres sites dont je n’ai pu m’approcher. À cela il convient de rajouter les paysages creusois, ses vastes forêts de châtaigniers, de chênes et de hêtres, alternant avec d’immenses prairies dans lesquelles coule souvent un ruisseau, ses vallonnements qui s’enhardissent à jouer à la montagne dans les monts de Guéret et laissent place à un véritable piémont en s’élevant au sud vers le plateau de Millevaches et, plus à l’est, l’Auvergne, ses innombrables digitales pourpres géantes dont la densité est ici exceptionnelle.

Le marcheur a toute latitude pour jouir de ces perspectives, de leur harmonie et de leur paix, rien ne vient le distraire dans ses observations ou ses méditations, l’espace est, sorti des rares villes peu peuplées, essentiellement désert et silencieux, du moins en ce qui concerne les bruits liés à l’activité humaine car les oiseaux peuvent, eux, s’en donner à coeur joie. Excepté en montagne au dessus des alpages, j’ai en fait rarement observé une telle impression de campagne désertée à ce point par l’homme. Même sur la superbe crête des Hautes chaumes du Forez dont j’ai en 2013 vanté la beauté et la solitude, les nombreux troupeaux de vaches Aubrac et de chevaux attestaient de la persistance de l’activité agricole. Ici, durant les deux étapes qui m’ont conduit à travers les monts de Guéret, puis à distance de la vallée de la Creuse et par les chemins de terre et routes vicinales d’Ahun à Aubusson, j’ai observé peu de bovins, aucune culture, aucune manifestation de travaux des champs en cours, je n’ai ouï ni vu aucune volaille, entendu aucun aboiement, toutes ces manifestations si banales de la vie à la campagne. Pourtant, j’ai traversé nombre de hameaux, dont au maximum une habitation sur trois ou quatre était habitée. Cela est banal partout en France mais reflète surtout l’importante augmentation de la taille des exploitations, conséquence de la mécanisation de l’agriculture, sans que la déprise agricole soit le plus souvent perceptible. Ici, cette déprise est importante, même si elle n’atteint pas le caractère massif signalé il y a peu en Brenne.

Les causes de ce processus sont multiples, ils se retrouvent ailleurs dans le pays mais se combinent ici. De tout temps, la Creuse a laissé partir ses enfants qui ne trouvaient pas tous du travail sur place. Dans le Morvan, ce sont les nourrices et les galvachers qui allaient ailleurs gagner leur vie et étaient chargés de ramener de l’argent au pays. La Savoie est célèbre pour ses petits ramoneurs, la Bretagne pour ses bonnes. La spécialité des Creusois, c’est le bâtiment dans tous ses métiers, la pierre, la maçonnerie, le plâtre, le stuc, le strass, etc. Il se dit qu’ils ont largement construit Paris ; en tout cas, le Baron Haussmann fit appel à eux pour ses travaux de reconfiguration de la Capitale. Bien entendu, et cela n’est hélas pas une spécificité creusoise, la guerre de 14-18 a laissé des campagnes exsangues et a accéléré le départ de jeunes qui, à l’occasion de la guerre et de son brassage de population, avaient pris conscience de ce qu’une autre vie existait. Passant à la limite des Combrailles dans le petit village de Peyrabout, qui ne compte plus en 2014 que cent-cinquante habitants mais devait en avoir quatre cents au moins il y a un siècle, j’ai été épouvanté de voir la liste des noms de soldats tombés pendant la Grande guerre, au moins une cinquantaine !

La logique commerciale de l’agriculture, c’est-à-dire celle qui lui assigne le rôle de créer un pouvoir d’achat et non plus de produire surtout pour nourrir les cultivateurs de leurs propres produits, a aussi été impitoyable pour les terre pauvres à la productivité peu concurrentielle. Cette compétitivité peut être liée aux rendements que permet une terre généreuse ou bien surtout à l’attractivité de certains produits de qualité et (ou) de typicité particulière. En Creuse, la viande bovine limousine est le seul produit agricole d’appellation contrôlée dont la renommée soit nationale, et les vaches brunes de cette race ne paissent pas qu’ici. Il y a dans le département cent-vingt mille habitants et à peu près le même nombre de bovidés, ce qui représente bien sûr une très faible population humaine et une population animalière somme toute bien plus faible que dans de très nombreuses régions d’élevage, d’où l’impression de campagne vide et silencieuse qui saisit le marcheur, surtout dans le nord-Creuse (Combrailles). Les belles limousines, car j’en ai bien entendu observé de beaux troupeaux, frappent le passant par l’absence de cornes ou la présence de cornes rudimentaires qui contrastent avec le bel équipement cornu des Salers, Aubrac, Charolaises et autres blondes d’Aquitaine.

Contrairement à ce que le citadin pourrait en déduire, ce n’est en général pas là un trait de naissance. Certes, la sélection a isolé des lignées dépourvues de cornes, et des races étrangères sont dans ce cas, mais la Limousine de chez nous possède, si on n’intervient pas, de biens beaux appendices frontaux. En fait, la tradition est d’arracher les bourgeons cornus aux jeunes veaux limousins destinés à devenir adultes. Les éleveur m’ont déclaré que cette tradition un peu barbare, très pratiquée chez les laitières, était une mesure de sécurité, pour les bêtes elles-mêmes et pour leurs propriétaires et gardiens, la race étant réputée agressive. Quoiqu’il en soit de cette explication qui ne m’a pas vraiment convaincu, elle est à l’origine de l’expression “Il fait un vent à décorner les boeufs”. En effet, jadis les paysans qui ne possédaient pas de désinfectants procédaient au “décornage” des veaux par temps de grand vent qui chassait les mouches, évitant de la sorte les infections.

De toute façon, j’ai eu le plaisir en m’élevant sur le plateau de Millevaches (mille “evatz”, sources dans le patois d’oc local, cela n’a rien à voir avec l’abondance des femelles du taureau !), de retrouver les bêtes cornues si importantes dans la mythologie de nos ancêtres. Il s’agit d’ailleurs surtout de boeufs blancs, et de Salers qui remplacent au sud de la Creuse et en Corrèze la Limousine brune. Le plateau de Millevaches a lui aussi une très faible densité de population, quatre habitants au kilomètre carré. Cependant, l’ambiance agricole y est plus marquée que plus au nord, des troupeaux broutent, des coqs chantent, des cultivateurs s’affairent. À coté des prairies, des champs sont cultivés en céréales à paille et en maïs, des panneaux annoncent la vente de fromages de chèvres et de brebis. Cela est surement en rapport avec la qualité agronomique des sols mais reflète aussi un phénomène intéressant, l’arrivée depuis une vingtaine d’années de nouveaux exploitants, le plus souvent de sensibilité écologique, qui fait un peu du grand plateau limousin un nouveau Larzac.

Je termine ce billet depuis un petit hameau près d’Eygurande, à l’est de la partie corrézienne du plateau, le massif du Sancy et, un peu plus au sud, les monts du Cantal face à moi. Je suis déjà bien engagé dans le Massif central que je traverserai de part en part ces prochains jours, j’en suis à ma trente-cinquième étape, à peu de chose la moitié du parcours. C’est le temps d’un premier bilan, j’y songe, je le prépare.

 

Axel Kahn, le treize juin 2014.

4 thoughts on “13.06 LE SILENCE DE LA CREUSE

  1. Je suis très heureux que tu aies pu rencontrer Alain Depaulis!Je me suis régalé à te suivre pas à pas dans tes chemins,et tes pensées …Toutes mes amitiés.Jean Navarro

  2. Oiseleur novice
    —————–

    D’entendre un chant, ça le met en extase
    Et ça le fixe en n’importe quel lieu ;
    Il apprécie tous les oiseaux des cieux
    Qui du Divin semblent des hypostases.

    Il aime voir un merle du Caucase,
    Il croit trouver des songes dans ses yeux ;
    Les passereaux, ce sont pour lui des dieux,
    Il est ravi de leurs petites phrases.

    Il les observe, et c’est à bon escient ;
    Un oiseleur se doit d’être patient.
    D’un prédateur, il n’a pourtant pas l’âme,

    Tous ces chanteurs par lui sont invités
    À l’honorer de leur complicité :
    L’homme et l’oiseau partageant une flamme.

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