Certes, j’aurais pu à Annot, où je me trouvais hier soir, le treize, assister au feu d’artifice puis aller danser au bal des pompiers. Je ne sais pas trop quelle citoyenne aurait accepté l’invitation du presque septuagénaire vagabond, mais la ferveur patriotique des belles provençales me permettait de caresser néanmoins quelque espérance. Rien de tout cela, cependant, j’ai honte de vous l’avouer : pendant le spectacle pyrotechnique, comme des millions de bons hommes, j’imagine, des centaines de millions dans le monde, je regardais la finale de la coupe du monde de football, assez belle au demeurant, entre les Allemands et les Argentins. Les premiers se moquent du quatorze juillet alors que les seconds sont sensibles, comme les américains, au “Bastille day”. Ils avaient de ce fait mon soutien mais je dois reconnaître que nos amis et partenaires allemands méritaient leur victoire.
Tout cela pour dire que j’ai plutôt maugréé contre la pétarade du bouquet final qui m’empêchait d’entendre les commentaires de la retransmission et que, le match terminé, je m’endormais du sommeil du juste. Pas si grave, après tout. S’exclamer “oh la belle bleue…” et guincher après est-il à la hauteur de ce que l’on célèbre un quatorze juillet ? Que nenni ! Les parisiens révoltés de 1789 ne dansaient pas, eux, ils s’en prenaient à un symbole de l’absolutisme honni, avec rage et une certaine sauvagerie. Marquer l’événement demande de ce fait un peu de hauteur. Or, manque de chance, après une étape sérieuse entre Château-Garnier et Annot via Allons, il me semblait que le chemin d’Annot à Entrevaux était des plus paisibles. Sur la carte au 1/100.000 dont je me sers, c’était tout droit plein est en passant par un col à 1280 mètres, un jeu d’enfant pour qui vient de franchir tout le Massif Central, les monts de l’Ardèche et qui saute de crête en crête et de col en col dans les Alpes du sud depuis près de deux semaines. Indigne d’un événement aussi considérable que le quatorze juillet, craignais-je. Alléluia, je me trompais, j’ai en définitive honoré la prise de la Bastille de manière conséquente.
D’abord, naïvement confiant, j’avais à peine étudié la carte et avais omis de préparer le parcours et de l’inscrire sur mon appareil GPS. Je fus par conséquent surpris mais soulagé de ce que le chemin commence à s’élever rudement peu après Annot pour emprunter un trajet vertigineux en balcon de gorges et de ravins profonds. Puis, l’une de ces gorges franchie par un pont après être redescendu de façon aussi raide qu’on était monté, l’ascension vers le col repéré débutait, alternant des pentes ascendantes sérieuses et des redescentes pour passer les sillons tracés par plusieurs torrents. Enfin, la rampe finale vers le (un, plutôt) col ne décevait pas le marcheur soucieux de marquer par son effort la solennité du jour. Tout cela fit qu’il était onze heures trente lorsque je parvenais au (premier) col. Cela ne faisait pas trop mon affaire car, certain d’être à Entrevaux pour la pause méridienne, je n’avais emporté aucun casse-croute et avais déjà annoncé que je déjeunerai dans la petite cité fortifiée. Qu’à cela ne tienne, il devait me rester dix kilomètres à parcourir en descente en suivant le tracé balisé du GR 4, je suis un aussi bon descendeur que je grimpe vite, je devais arriver au but au plus tard vers treize heures trente, une heure encore raisonnable pour se présenter au restaurant. Toujours plein est vers le soleil, je suivais le balisage rouge et blanc jusqu’à un second col plus élevé que celui d’abord atteint puis engageais vivement ma descente vers le festin de Fête nationale qui m’attendait en bas et dont j’imaginais la succulence en salivant abondamment.
Là, le soleil me joua un tour dont, m’a-t-on dit, il est coutumier : il tourna. Alors qu’au petit matin il m’indiquait ma direction plein est sans ambigüité, il avait à cette heure glissé vers le sud si bien qu’il me conduisit vers un col erroné au-delà duquel le sentier menait à la direction juste opposée à celle d’Entrevaux. Après avoir perdu deux cent-cinquante mètre d’altitude, un doute m’étreignit soudain qui me poussa à consulter enfin l’engin magique, le GPS que j’avais omis d’utiliser jusque-là, confiant dans la facilité du trajet et dans mon sens de l’orientation. Ce qu’il me révéla fut un choc; je remontais. Honteux alors de m’avoir trompé, le soleil se cacha et l’orage éclata : éclairs, tonnerre, grêle, pluie généreuse, je descendais en jouissant de mon feu d’artifice personnel et arrosé comme l’étaient par les bateaux-pompes les grands navires transatlantiques lorsqu’ils entraient dans le port de New-York. Lorsque je parvins à Entrevaux, l’après-midi était bien engagée, j’avais parcouru près de trente kilomètres, monté plus de onze cents mètres et descendu plus encore, j’étais affamé et trempé…Ah, quel beau quatorze juillet ce fut-là !
Axel Kahn, le quatorze juillet 2014.
Merci pour la sincérité et l’humilité du récit.
Réflexion faite, avoir connu l’épreuve de la faim était sans doute une manière de revivre le premier 14 juillet… plus fidèlement que les banquets et beuveries de la France contemporaine!
Ceci dit sans ironie aucune.
Il est en effet bien des façons d’exprimer son patriotisme.
Et alors, qu’aurait-ce été sans GPS? A 17 ans on est un peu fou, à 70 on peut l’être encore. Mais que ferez-vous lorsque vous n’aurez plus de cols à franchir et de vastes étendues à dominer? Le corps va pleurer.
Je n’ai pas pu vous suivre régulièrement. Vous êtes près du but, vous allez manquer à ceux qui vous suivent en pensée depuis le début de votre périple quand vous serez rentré chez vous. Mais vous appartenez maintenant à tous les français qui vous connaissent. Bon courage et bravo!
Dialogue de juillet
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Une double licorne interroge un oiseau
Invisible qui fuit la chaleur infernale :
— Où trouve-t-on de l’air ? Une fraîche rafale ?
Est-ce au fond des forêts ? Serait-ce auprès des eaux ?
— Licorne, je ne peux rafraîchir tes naseaux !
À toi de consommer des boissons tropicales,
Des élixirs secrets, des potions médicales
Que saurait concocter l’ondine des roseaux.
— J’irai donc voir l’ondine, et qu’elle passe au crible
Ses fameux ingrédients, même les plus horribles,
Pour contrer les effets de ce soleil de feu.
— Demain verra peut-être une heureuse nuée
Qui baignera l’herbage en sa fraîche buée ;
En attendant, rions, profitons du ciel bleu.