16.08 ENTRE DEUX MERS, VOYAGE AU BOUT DE SOI.


Rien de tel en ce qui concerne ma seconde traversée d'ouest au sud-est du pays. Il s'agissait cette année pour moi de parfaire ce que j'avais entrepris l'an passé – la quête de la beauté en chemin, l'approfondissement d'un contact charnel avec la France – et de confronter les analyses et hypothèses tirées de mon précédent périple aux observations et rencontres d'autres populations dans des territoires différents de ceux parcourus en 2013. Je ne m'étais en revanche pas déterminé à tirer un ouvrage de cette nouvelle aventure. Pour que j'envisage de l'écrire, il fallait qu'elle fût suffisamment distincte de la précédente pour qu'il ne s'agît pas d'un simple tome deux d'une chronique vagabonde de la France.

Lorsque j'ai entrepris de préciser mon itinéraire de la pointe bretonne à la Méditerranée sur la frontière italienne, les singularités et difficultés du parcours me sont d'emblée apparues. L'absence de sentier balisé sur la majorité des trajets m'obligerait à trouver des chemins évitant les routes et leur trafic automobile, rarement directs et dont l'indication sur les cartes ne garantit en rien qu'ils soient praticables, voire qu'ils existent encore. De fait, cette incertitude devait sensiblement allonger le kilométrage des étapes dont plus d'une dizaine flirtera avec les quarante kilomètres et plus. Surtout, la voie suivie s'annonçait accidentée depuis la Creuse jusqu'à l'arrivée à Menton. La traversée des pré-Alpes et des Alpes du sud depuis la Drôme jusqu'à l'arrivée m'inquiétait particulièrement car j'en connaissais l'escarpement et les dénivelés considérables requis pour peu progresser à vol d'oiseau. La question de l'état des sentiers hors des principaux trajets balisés, chemins de grande randonnée et équivalents locaux, se posait aussi. En effet, beaucoup de ces voies étaient jadis empruntées par les villageois et les bergers dont le nombre a souvent dans ces régions été divisé par dix et dont les coutumes se sont modifiées de manière radicale. Ainsi ai-je déjà rapporté comment le seul chemin reliant le bourg de Levens à son quartier bas de Plan-du-Var avait été purement et simplement supprimé, chacun faisant sans question aujourd'hui un détour de plusieurs dizaines de kilomètres en voiture pour relier le bourg à son écart en passant par la côte ou par la vallée de la Vésubie. L'idée selon laquelle la pratique de la marche dans le pays se serait développée à un degré tel que les randonneurs modernes auraient remplacé les ruraux d'antan pour entretenir les sentiers est totalement fausse, seuls les grands itinéraires à la mode sont fréquentés, la campagne et la montagne sont sans cela des déserts.

Par ailleurs l'affrontement des difficultés de cette nouvelle diagonale bien plus exigeante que l'autre à la fin de ma soixante-dixième année crée au départ une incertitude nouvelle. En 2013, malgré les incidents qui avaient émaillé mon départ, je n'ai jamais douté vraiment de ma capacité physique à aller jusqu'au bout. En mai 2014, la question apparait plus sérieuse. Au bout de quelques centaines de kilomètres, de manière approximative une fois la Loire franchie, je dispose d'éléments tangibles pour répondre à cette question inquiète. La capacité musculaire et cardio-respiratoire est excellente, fruit d'un entrainement intensif, nul souci de ce côté. En revanche, certaines pièces de la carcasse ont commencé de manifester une certaine mauvaise humeur. Les genoux, l'un d'entre eux surtout, m'adressent des messages répétés de protestation : "Axel, nous trouvons que tu exagères un peu. Nous sommes depuis tout temps à ton service, tu ne nous as jamais ménagé. Ce fut la marche sportive depuis que tu es garçon, le cross, les marathons, le cheval, et cela continue, voire s'amplifie. Comprends-tu que nous soyons un peu, comment dire, usés ? Crois-tu raisonnable d'exiger aujourd'hui de nous plus que tu ne l'as jamais fait ?". Une vieille complicité me lie à mon corps, notamment à cette partie là que je sais particulièrement exposée. J'entendais ces jérémiades mais demandais à mes genoux un effort encore. De toutes mes forces, je désirais arriver à Menton.

Cette protestation articulaire trouva du renfort sur les rives du lac d'Eguzon (retenue de la rivière Creuse). Comme je l'ai déjà raconté dans un billet, le sentier en balcon allant du barrage à Crozant est ce matin là interrompu par des dizaines d'arbres couchés par l'orage de la nuit. En certains endroits, le contournement des obstacles dans la pente très raide des bords du lac est le seul moyen de progresser. L'une de ces manoeuvres s'avère périlleuse car la barrière végétale s'étend sur une bonne cinquantaine de mètres et déborde largement le chemin vers le haut comme vers le bas, ce qui m'amène à beaucoup m'en éloigner dans une terre détrempée et meuble. Je m'assure autant que je le peux en me tenant aux branches des arbres à terre. D'un seul coup le sol se dérobe sous moi et je reste suspendu par les bras; le choc est rendu plus violent par le poids du sac. J'ai la sensation d'un déboitement douloureux de l'épaule droite qui se remet en place avec un petit claquement dès que j'ai pu retrouver appui sur un tronc. Cependant la douleur persiste et pendant quelques jours je dois m'aider de la main gauche pour effectuer certains gestes du bras droit. Empoigner chaque matin mon sac pour le mettre sur mon dos est difficile. Cependant, au bout d'une bonne semaine, les choses rentrent dans l'ordre, pour hélas peu de temps.

 Durant la traversée du haut plateau auvergnat du Cézallier, je me prends les pieds dans une branche à terre alors que je consulte ma position sur la carte de mon appareil GPS, la chute est lourde, aggravée à nouveau par le poids du sac. La douleur à l'épaule convalescente est alors intense, je pense un instant m'être fracturé l'humérus. En fin de compte, sans doute non mais le handicap ne me quittera plus, réveillé en redescendant dans la vallée du Var par encore une autre chute plus bénigne. Pourtant, j'ai alors besoin de mes deux bras car de nombreux passages en montagne exigeront la pratique d'une escalade certes facile mais requérant une bonne intégrité physique.

Pendant ce temps, les manifestations d'humeur des compères genoux s'amplifient à mesure que, surtout dans les Alpes, j'enchaine les dénivelés quotidiens supérieurs à mille mètres. Les montées sont idylliques, je dois avoir des ancêtres cabris; les descentes, souvent très raides dans des pierriers, pourraient l'être si la question lancinante ne m'était pas en permanence posée : vont-ils tenir ? Or, je suis presque tout le temps sur des voies désertes, parfois assez exposées, personne ne sait par où je suis passé parce que je le décide moi-même au dernier moment en fonction du terrain, du temps et des informations que j'ai pu recueillir à l'étape. Tout incident, même mineur, peut s'avérer lourd de conséquences, j'en ai une absolue conscience. Plusieurs fois, la disparition de toute trace de sentier sur le sol me conduit à m'engager par erreur dans des couloirs de petite escalade d'où je dois redescendre lorsque je parviens à des parois pour moi infranchissables. Or, monter dans ces conditions ne pose pas trop de problèmes, redescendre peut s'avérer plus périlleux, cela aussi je le sais. Pourtant, je dois arriver à Menton, je le dois vraiment.

La tension solitaire à atteindre coute que coute un but que je me suis fixé colore la plus grande partie de ma traversée récente. Elle sera en fait propice, lorsque après la Touraine et jusqu'à la plongée finale sur la Méditerranée je cheminerai pour l'essentiel dans une France déserte, à un bilan critique de ma vie, à une ré-évaluation de certaines de mes analyses et opinions, des décisions et actions auxquelles elles ont conduit. Mon cheminement 2014 est au total très différent de celui de l'an passé, non seulement par les réalités socio-économiques des territoires abordés, les paysages, les rencontres, mais aussi par l'état d'esprit du marcheur. Je sais en avançant que je réalise sans doute la dernière aventure de ce type de ma vie, raison impérieuse supplémentaire pour la vivre jusqu'à son terme. Cela mérite peut-être que j'en rende compte dans un nouveau livre. Son titre sera alors : "Entre deux mers, voyage au bout de soi".

Axel Kahn, le seize août 2014

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9 thoughts on “16.08 ENTRE DEUX MERS, VOYAGE AU BOUT DE SOI.

  1. Cher Axel, à chaud, comment ne pas être émue, très émue, par la sincérité humble de votre confession, par l’aveu de vos souffrances ?!!!
    Des mots frappent et martèlent : « absolue conscience », « tension solitaire », « bilan critique de ma vie », « dernière aventure » à la saveur poignante de jamais plus…
    Votre dialogue complice avec votre corps est à la fois sage et touchant. Il est prescription de ce que chacun de nous devrait pratiquer.
    Un petit clin d’œil taquin : est-ce le généticien qui affirme avoir des ancêtres cabris ?!!!
    J’avais bien pressenti au fil des chemins que votre silence sur l’effort musculaire était un non-dit éloquent. Votre sourire indéfectible, votre disponibilité aux étapes, votre fidélité à nous faire signe chaque soir avec vos mots attentifs et généreux, avec vos photos sublimes, n’en sont que plus louables. Ils forcent notre admiration et notre gratitude.
    Votre livre sera beau et intense.

    • Cher Axel, je retrouve dans vos billets actuels la même sincérité des aveux de vos douleurs et limites, la même attention lucide à votre corps, le même dépassement de soi pour partager, témoigner.
      Puissiez-vous goûter encore intensément la beauté sous toutes ses formes, naturelles, artistiques, spirituelles! Exprimer à ceux que vous aimez votre tendresse !
      Faire de chaque instant et de l’éphémère – c’est notre lot à nous humains- un je ne sais quoi qui ressemble à l’éternité!

  2. Ah, vous êtes humain avec votre intelligence, votre sensibilité, votre grain de folie, vos faiblesses et votre désir de vivre intensément jusqu’à plus soif votre temps de vie. Vous avez tout de même bien caché tout cela au fil de vos billets. Allez-vous devenir un sage?

  3. c’est sans doute plus la difficulté excessive du terrain que la carcasse qui est en cause! aligner 5 GR 20 c’est peut être un peu trop

  4. Bonjour,

    Le parcours que vous avez effectué est une aventure et une vraie performance.
    Votre témoignage me touche parce-que vous êtes sincère sur ce que vous avez réellement vécu, avec vos propres limites physiques et corporelles, et avec les doutes que vous avez éprouvés.
    Il me touche aussi parce-que je reviens moi-même d’une marche en solo dans vos pas, entre la Pointe du Raz et Malestroit, et que je comprends et ressens ce que vous dites.
    Je suis admiratif que vous ayez mené à terme votre chemin malgré les difficultés et je lirai volontiers votre témoignage plus complet dans ce livre au titre merveilleux, “Entre deux mers, voyage au bout de soi” que vous envisagez d’écrire encore au conditionnel (“cela mérite peut-être…”).
    Si vous le pouvez, écrivez ce livre, car votre expérience peut donner un sens à beaucoup de gens.
    Merci à vous.

  5. Cher Axel, Je découvre votre chute entre Eguzon et Crozant et ses conséquences, je suis confus de ne pas m’être rendu compte de votre souffrance lors de notre rencontre à Aubusson. Il faut dire que vous m’avez impressionné par votre énergie.
    J’espère avoir l’occasion de reparler de la Creuse avec vous. Votre description me semble sévère, peut-être ne suis -je pas objectif, mais ce département vit aussi son renouveau, avec des néoruraux qui n’ont plus rien à voir avec les 68-tards ! Et puis les Anglais. Les moyens de transport nous ont rapproché de Paris. C’est un beau département où il fait bon vivre. Je vous propose de vous recevoir l’année prochaine sur le Plateau de Millevaches, dans notre village, à un moment où Jean sera présent. Amitiés. Alain

  6. Cher Axel, Je découvre votre chute entre Eguzon et Crozant et ses conséquences, je suis confus de ne pas m’être rendu compte de votre souffrance lors de notre rencontre à Aubusson. Il faut dire que vous m’avez impressionné par votre énergie.
    J’espère avoir l’occasion de reparler de la Creuse avec vous. Votre description me semble sévère, peut-être ne suis -je pas objectif, mais ce département vit aussi son renouveau, avec des néoruraux qui n’ont plus rien à voir avec les 68-tards ! Et puis les Anglais. Les moyens de transport nous ont rapproché de Paris. C’est un beau département où il fait bon vivre. Je vous propose de vous recevoir l’année prochaine sur le Plateau de Millevaches, dans notre village, à un moment où Jean sera présent. Amitiés. Alain

    • Cher Alain,
      vous êtes sévère en parlant de ma sévérité pour la Creuse alors que je l’ai bien situé parmi mes six “coups de coeur” nature entre deux mers ! Constater sa désertification est une observation, pas une médisance. De plus, la beauté de sa nature préservée est l’unes des dimensions de son attrait. Très micalement à vous.

  7. Oiseau de la gadelle
    ———-

    L’oiseau de la gadelle est un oiseau que j’aime ;
    Il vit dans mon jardin, il sait ce qui est bon,
    Il imite les voix tout en restant lui-même.
    J’aimerais bien avoir la moitié de ses dons.

    Il a construit son nid auprès d’un petit pont,
    Pour lui, l’humidité, ce n’est pas un problème ;
    Satisfait d’observer la danse des poissons,
    Il en fait de son chant le prétexte et le thème.

    S’il plonge dans les flots, il ne boit pas la tasse,
    Car il est familier de ce courant qui passe
    Depuis bien des années au-dessous de chez lui.

    Jamais il n’est pressé comme un homme d’affaires ;
    Il saisit les instants, il goûte l’éphémère,
    Heureux quand vient le jour, heureux quand vient la nuit.

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