17.07 LA MARCHE COMME MÉTAPHORE DE L’ESSENTIELLE INEFFICACITÉ


J’ai moi-même expliqué qu’un objectif supplémentaire de mes traversées diagonales du pays est d’éviter de toute  force d’avoir à emprunter des routes, au moins des voies à circulation importante. Cependant, dans des cas rarissimes et pour éviter des détours extravagants, il a pu m’arriver de déroger brièvement à cette règle. J’ai même en vallée du Rhône cheminé environ un kilomètre au bord de la route nationale (RN) 7 !

Cependant, c’est bien dans la vallée moyenne du Var, entre Entrevaux et Villars-sur-Var, que la dissociation entre l’atteinte de l’objectif – parvenir à la frontière italienne vers l’est puis la suivre vers le sud jusqu’à Menton – et le déroulement de mes étapes est le plus manifeste. En principe, la vallée tant qu’elle est orientée horizontalement d’Ouest en Est, représente un axe idéal pour mon projet. Cependant, obstacle de taille, elle est radicalement impropre à la marche à pied. Trois voies la parcourent à l’exclusion de toute autre : le Var, le petit train touristique des pignes qui va de Digne à Nice, et la RN 202. Les piétons ne peuvent guère avancer sur les voies en faisant “tche-tche-tche” et, même s’ils avaient le pouvoir de marcher sur les eaux, le Var est trop bas, encombré de bancs de galets, pour se prêter à cet exercice. Quant à la route, il n’y faut pas penser. Les automobiles y circulent à vive allure et la vallée est en général si étroite qu’aucun bas-côté n’est ménagé. Tout piéton qui s’y aventure est en grand péril.

Qu’à cela ne tienne, me direz-vous, il n’y a qu’à prendre le petit train des pignes ! Notez bien que je le prendrai demain matin sur une dizaine de kilomètres entre Villars-sur-Var et la station “Plan-du-Var” car c’est à ce niveau seulement que l’on trouve une faille dans la paroi montagneuse devenue ici orientée du Nord au Sud par où me faufiler vers Sospel. Cependant c’est déjà la mort dans l’âme que je me suis résolu à cette petite entorse à ma marche autonome de Bretagne à Menton, pas question d’aller au delà. Seule solution, par conséquent, sortir à chaque étape de la vallée par sa face nord (ubac) ou sa face sud (adret), la longer à distance et en hauteur, puis y redescendre. Le programme s’énonce aisément, il se met en pratique avec plus de difficulté. En effet, cette fameuse vallée est fort profonde. Le Var y coule entre 400 et 250 mètres d’altitude d’ouest en est, les cols sur les cotés sont de l’ordre de 1300 mètres, ce qui signifie qu’avancer à vol d’oiseau de 8 à 9 kilomètres exige des débauches d’efforts conséquents, dont des dénivelés ascendants et descendants supérieurs à 1000 mètres car il faut en général passer un col pour quitter la vallée et un autre pour y revenir, et un doublement ou triplement des distances parcourues . S’il m’avait fallu progresser avec cette efficacité depuis mon départ, cinq mois m’auraient été nécessaires pour boucler ma diagonale.

Et pourtant, quelle merveille que les paysages, les perspectives et les sensations auxquels donnent accès ma progression par sauts presque plus hauts que longs. En bas, excepté les petits villages qui se succèdent, tous pittoresques accrochés à l’adret, tout n’est que bruit, vombrissements, chaleur lourde, impression d’étouffement, j’imagine pollution compte tenu de l’importance de la circulation automobile dans ce volume restreint du fond de vallée. En montant, l’émerveillement est au détour du sentier, qui vous fait oublier aussitôt le bruit de forge de votre respiration et la sueur qui, dans la chaleur de l’été méditerranéen, dégouline abondamment et trempe vêtements et sac. Ce sont d’abord les points-de-vue à couper le souffle, sur les hautes falaises et les ravins qui s’élèvent depuis le fleuve, sur les sommets du Haut-Var et, au nord-est, du Mercantour, les brumes légères qui stagnent dans les vallons. Dans la forêt d’ubac que dévalent de multiples torrents, c’est l’époque des girolles. Sur l’adret plus sec, votre vaillance à grimper avec obstination dans la rocaille et les éboulis vous permet d’atteindre d’un seul coup, sans crier gare, un plateau idyllique au delà de 1000 mètres ou pousse une herbe dense que les plumets de pollen fait presque blanche. Des  bergeries un peu partout, ruinées dans la pente, rénovées et pimpantes sur le plateau. Au nord comme au sud la montagne est constellée de petites chapelles, certaines encore l’objet de la dévotion de fidèles et bien entretenues. Lorsqu’il est possible d’en voir l’intérieur, voire d’y pénétrer, on est ému de la fraicheur et de la grâce de fresques qui témoignent de la foi naïve des bergers et des villageois qui les ont édifiées et décorées.

La descente toujours longue et raide, parfois vertigineuse, est certes redoutée. Quitter la relative fraicheur aérée des cimes pour plonger dans la vallée encaissée donne l’impression de pénétrer peu à peu dans un four qui gagne un degré à chaque perte de cent mètres de dénivelé dans un air de plus en plus immobile. J’éprouve même alors de la compassion pour les cigales de s’agiter dans une telle fournaise. Aller hardiment de l’avant en suivant la vallée et progresser de la sorte avec efficacité, si cela avait été possible, se serait en revanche révélé d’une grande inefficacité pour être bien, se sentir libre et heureux. C’est là d’ailleurs une observation qui dépasse de loin le cadre limité de la fin de ma diagonale entre deux mers dans la vallée du Var. Chacun, face aux choix qu’il peut faire, devrait se poser sérieusement la question du type d’efficacité qu’il entend privilégier, celle  dans l’atteinte d’un but spécifique ou bien l’efficacité à être heureux.

Axel Kahn, le dix-sept juillet 2014

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3 thoughts on “17.07 LA MARCHE COMME MÉTAPHORE DE L’ESSENTIELLE INEFFICACITÉ

  1. J’ai lu aujourd’hui un texte de Thoreau tiré de Walden ( Thoreau a ressenti le besoin de se retirer dans la solitude de l’étang de Walden pendant deux ans et deux mois pour faire face uniquement, dit-il , aux faits essentiels de l’existence) Voici un petit extrait de ce qui résume cette efficacité à être heureux : 《Il y eut des moments où je ne pouvais sacrifier l’éclosion du moment présent à quelque travail que ce fût , manuel ou intellectuel. J’aime mettre une grande marge dans ma vie . Parfois , les matins d’été , après avoir pris mon bain rituel dans le lac, je m’asseyais de l’aube jusqu’à midi sur le seuil ensoleillé de ma porte, perdu dans ma rêverie parmi les pins, les noyers blancs et les sumacs. Dans ma solitude tranquille,entouré du chant des oiseaux et de leurs vols furtifs à travers la maidon ouverte, je ne prenais conscience de l’écoulement du temps que lorsque le soleil baissait à l’Ouest ou qu’au loin sur la grand-route s’ébranlait la carriole d’un voyageur. J’ai mûri pendant ces saisons comme le maïs pendant la nuit. Cela me fut bien plus profitable quen’importe quel travail manuel. Ce temps ne fut pas soustrait de ma vie mais accordé comme un sursis. Je pris conscience de ce que le mot contemplation signifie pour les Orientaux. La plupart du temps, je ne me souciais guère de la façon dont les heures s’écoulaient. La journée avançait comme pour éclairer l’un de mes travaux secrets. Le jour se lève, rt soudain le soir survient, rt rien de mémorable n’a été accompli. Au lieu de chanter comme les oiseaux, je souriais à ma continuelle bonne fortune. De même que le moineau perché sur le noyer devant ma porte chantait son trille, de même , je poussais des gloussements étouffés qu’il entendait s’élever de mon nid》

  2. Méditation des plus intéressantes sur le choix à opérer entre le savoir-faire et le savoir-être, l’utile et le beau, l’opérationnel et l’essentiel.
    Maine de Biran a fondé toute sa philosophie là-dessus: l’effort musculaire est la condition de l’éveil de la conscience, de la faculté de discerner lucidement entre le moi et le monde…
    En découvrant par la marche, fût-elle pénible et harassante, les beautés du monde, vous avez fortifié votre moi…
    Bénéfice que tout être humain devrait rechercher.

  3. On comprend bien la fuite…”En bas tout n’est que bruit, vrombissements, chaleur lourde, impression d’étouffement,…pollution..”.”l’émerveillement est au détour du sentier…”.
    Mais d’où naît cette émotion d’autant plus intense que le corps a souffert pour l’atteindre, qui coupe la respiration et submerge le corps tout entier, cette plénitude qui a pour nom “beauté”. Ce n’est plus une contemplation qui laisse le corps en suspens. C’est une participation pleine du corps et de l’esprit.
    En écrivant votre blog spontanément, au fil des jours et de la marche, vous nous avez transmis ces émotions sincères qui vous ont envahi. C’est personnellement ce que je retiens, plus que la réflexion intellectuelle sur l’état de la France. Car n’en avez-vous pas vu seulement un aspect, non la totalité?
    Que la fin du voyage vous soit aussi belle que possible. Merci de ce magnifique périple partagé avec qui le voulait.

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