17.5.2014 “VENT FRAIS, VENT DU MATIN”…L’ALLÉGRESSE DES DÉPARTS.


 

Alors, pensez ! Depuis quelques jours mes étapes bénéficient de cieux qui varient du bleu pâle au bleu azur profond, elles débutent par un fort vent de nord-nord-est qui amène une grande fraîcheur mais contribue à chasser sans faiblesse tout nuage. Le contraste avec la douceur du logis dont je sors est saisissant et met d’un coup tous mes sens aux aguets. Du premier coup d’oeil j’embrasse la campagne, ses prairies fleuries où paissent de paisibles vaches Holstein, ce matin des chevaux et des lamas (ce n’était pas un songe, promis), ses landes dorées des reflets des ajoncs et des genêts, ses bois de hêtres, de charmes et de chênes, quelques pins de-ci de-là. J’observe la course éperdue d’un chevreuil, de deux lapins ou lièvres, l’envol bruyant d’une compagnie de perdreaux, parfois, à ce que je crois, d’un coq de bruyère. les coucous sont matinaux, les tourterelles déjà roucoulent, les piverts entament leur petit déjeuner rythmé, dans une cacophonie joyeuse de chants aigus d’oiseaux divers que je suis loin de tous reconnaitre. Les premiers rayons du soleil, avant même de réchauffer la campagne, se reflètent de brins en brins, de brindilles en brindilles sur lesquels perle la rosée. Son scintillement argenté semble alors défier pour un temps la domination jaune qui bientôt s’imposera sans peine. Les senteurs subtiles de la terre, des fleurs, de l’herbe et des arbustes sont perçues avant même que la chaleur du jour ne les exhale. Le marcheur solitaire et matinal est quant à lui saisi chaque fois de stupeur que de telles merveilles existent, qu’elles aient cette puissance d’évoquer l’image du bonheur. Alors, hors toute métaphore, les larmes montent comme la rosée du coeur, le léger brouillard qui estompe alors les formes accroit la magie de ce que les yeux voient et l’esprit perçoit. Qui aura encore l’audace de me demander pourquoi je marche ?

Ce dixième jour de ma diagonale “entre deux mers” marque une inflexion de mon parcours, non pas, comme vous voudrez, psychologique ou spirituelle, vous pouvez le constater, mais géographique : après avoir oscillé depuis la Pointe-du-Raz autour d’une horizontale d’ouest en est, j’entame aujourd’hui ma descente vers le sud-est : ce n’est pas à Mulhouse que je me rends mais à Menton ! En fait, je vais prosaïquement suivre désormais, en m’en écartant seulement pour faire étape, le canal de Nantes à Brest jusqu’à Nort-sur-Erdre. Cela signifie que les étapes seront parfois assez longues mais sans aucune difficulté, propices aux rêveries et aux expéditions spéléologiques dans les profondeurs de ma mémoire et de mon âme, dans le sens de l’univers psychique qu’une vie déjà longue et passablement remplie a édifié, strate après strate. Si cela en vaut la peine, c’est-à-dire si émergent alors des constructions mentales suffisamment riches et des images suffisamment belles pour mériter d’être portées à votre connaissance parce que vous pourriez faire votre miel de les confronter à votre propre pensée, alors je ne manquerai pas de vous les rapporter. En tout cas, je ne serai pas perturbé dans cette fermentation de l’esprit par les facéties du corps. Ce dernier va si bien qu’il ne fait nullement parler de lui, ne troublons pas son orgueilleuse discrétion.

 

Axel Kahn, le dix-sept mai 2014

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4 thoughts on “17.5.2014 “VENT FRAIS, VENT DU MATIN”…L’ALLÉGRESSE DES DÉPARTS.

  1. Comment ne pas être émue devant tant de beauté et par l’expression pure de votre émotion?
    La beauté est dans cette nature foisonnante et subtile, certes, mais aussi dans votre regard. Le voyage intérieur est et sera, sans nul doute, profond et fécond. Grâce à vous qui le partagez avec simplicité et chaleur!
    Rien de ce qui est humain ne vous est étranger, de la science du corps à l’exploration du psychisme, de la quête solitaire à l’analyse économique , de l’histoire à l’esthétique…
    C’est tout un art de vivre que vous mettez en œuvre et nous léguez.
    Et vous cultivez la vie, ce bien merveilleux, dont on ne s’étonne jamais assez de jouir, comme l’artiste peaufine son chef d’œuvre.

  2. Merci pour vos textes et vos photos splendides sur ma Bretagne natale. Je suis très admirative de votre parcours depuis longtemps (scientifique et humain).
    Mes pensées vous accompagnent et vous lire me permet un moment d’évasion magique quotidien.
    Je vous souhaite bonne route enrichie de nombreuses rencontres.

  3. 
    Aux arbres

    Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
    Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
    Vous me connaissez, vous! – vous m’avez vu souvent,
    Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
    Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
    Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
    Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
    La contemplation m’emplit le coeur d’amour.
    Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
    Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
    Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
    Et du même regard poursuivre en même temps,
    Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,
    L’étude d’un atome et l’étude du monde.
    Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
    Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!
    Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
    Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
    Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
    Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
    Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
    Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!
    La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
    Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! –
    J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
    Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!

    Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
    Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
    Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
    Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
    Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
    Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
    Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
    Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!
    Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
    Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
    Forêt! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
    C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
    Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
    Et que je veux dormir quand je m’endormirai.

    Victor Hugo

  4. Je me permets une remarque. Lorsque dans votre cheminement vous cherchez une oeuvre humaine qui vous émeut soudainement par sa beauté et que votre oeil caméra la capte sans attendre, il s’agit, le plus souvent, d’une oeuvre religieuse, une église oeuvre d’art par elle-même ou musée de dizaines d’ autres oeuvres. En fait vous nous renvoyez l’image d’une France profondément chrétienne dans son temps passé.
    On oublie qu’elle est aussi celle des cités et de grands ensembles périurbains, et aussi de stades qui se veulent des cathédrales.
    J’ai envoyé “Pensées en chemin à Victoria en Colombie Britannique. Il s’y trouve des français qui seront heureux de vous lire.
    Je vous suis impatiemment jusqu’à Menton et suis émerveillée de votre état de forme.
    Encore bravo à vous pour ce formidable périple et votre étonnement intact.

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