18.07 AU JOUR LE JOUR


Depuis que, sur les panneaux routiers croisés le plus rarement et le plus rapidement possible, je lis : Nice, 40 km, 30 km, 16 km aujourd’hui, je considère psychologiquement être arrivé au terme de ma diagonale entre deux mers et ai tendance à considérer les étapes qu’il me reste à parcourir avant Menton comme quantité négligeable. C’est une erreur, les parcours en montagnes russes qui m’ont permis de progresser d’Entrevaux à Villars-sur-Var auraient du m’en avertir. Aujourd’hui pourtant, ma sérénité était parfaite. Le train des pignes devait m’amener à Plan-du-Var d’où un sentier que m’avait signalé le Club alpin de Nice et dont le bon tracé figure sur mes cartes me permettrait de gagner, 450 mètres plus haut, la petite cité de Lévens. Une fois encore un jeu d’enfants escompté et une réservation imprudente d’une table à Levens pour déjeuner.

 Après un parcours ferroviaire d’un quinzaine de kilomètres à peine, je repère sans difficulté en face de la gare le sentier balisé en jaune et correctement signalé par un panneau des services départementaux. Je commence de ce fait à monter la fleur au fusil pour voir mon enthousiasme douché bien vite : avant même d’avoir quitté le village, la sente est totalement barrée par tout un système de filets métalliques anti-avalanche solidement boulonnés dans la roche. Aucun passage, même acrobatique, n’est ménagé pour les randonneurs. Je m’obstine pourtant, tente d’emprunter des sentes improbables qui ne conduisent nulle part ou, ce qui revient au même, se terminent à différentes ruines dans la pente. La mort dans l’âme, je redescends par conséquent et interroge des habitants : “Le sentier pour Levens est coupé, comment faire pour m’y rendre, s’il vous plait?”. “Mais on ne s’y rend plus, monsieur, c’est coupé, nous le savons !”. Certes, les automobiles peuvent rejoindre Lévens en passant par la côte ou en remontant la rive droite de la Vésubie jusqu’à un pont très au nord, puis en redescendant au sud par le plateau.

Prendre le train des pignes pour un saut de puce m’avait déjà posé problème, je suis horrifié à la perspective d’avoir à commander un taxi pour parvenir à destination. Je persiste par conséquent à demander à plusieurs personnes s’ils ne connaissent pas un autre itinéraire pédestre que celui interrompu. La carte IGN au 1/25.000ème n’en montre pas trace. Un brave homme me dit alors que je peux tenter de m’engager rive gauche dans les gorges de la Vésubie, que je dois en principe trouver un chemin montant au canal d’irrigation de la Vésubie et, de là, gagner Levens. Sans garantie. C’est cependant une première solution éventuelle à mon dilemne, j’entreprends de remonter la vallée de la Vésubie.

Au début, tout se passe comme annoncé. Un bon sentier, puis des marches fraichement consolidées par des planches neuves me permettent de m’élever assez rapidement dans les falaises bordant l’affluent du Var. Mon optimisme revient, renforcé encore lorsque je parviens au fameux canal. Sauf que, au delà, tout se gâte. Un pont de service me permet de franchir le canal jusqu’à une plate-forme rocheuse fermée de toute part par la paroi rocheuse. J’avise d’abord une cheminée d’escalade facile dans laquelle je m’élève. Bientôt, ce n’est plus facile du tout, je reviens sur ma plate-forme de départ. Un examen méticuleux de la situation me permet d’identifier les restes d’une sente taillée dans la roche mais totalement envahie par la végétation méditerranéenne. Il y a à l’évidence bien longtemps que personne n’y ai passé. Je serai donc le premier à réouvrir cette voie, je progresse, m’accrochant aux branches des arbustes, tentant d’abattre par des coups rageurs de mon bâton de pèlerin les ronces. J’avance tant bien que mal jusqu’à un torrent de montagne dans lequel je suis bien aise de me rafraichir. Sauf que l’eau n’est pas fraiche, qu’elle est un peu marron et ne sent pas la rose. Bon, ma gourde remplie au départ fera l’affaire.

Au delà de la rencontre avec mon torrent peu engageant, tout se dégrade encore. Même avec le plus forcené des optimismes, impossible d’identifier ne serait-ce qu’un souvenir de sentier. L’altitude atteinte et ma position sur le GPS me suggèrent néanmoins que je dois être proche maintenant du plateau où tous les espoirs sont permis. Je persévère par conséquent, remontant le cours d’eau dont la puanteur s’accroit, sautant de pierre en pierre, remontant lorsque cela ne se peut sur les rives meubles et embroussaillées, je choix plusieurs fois dans les épineux et les ronces dont je m’efforce de me dépêtrer sans aggraver mes griffures et écorchures qui me donnent un aspect de peau rouge sanguinolent. Je me rappelle avoir affirmé lors de mon périple 2013 que jamais, malgré le temps exécrable, je n’avais désiré être ailleurs qu’à l’endroit où je me trouvais. Exception, ce matin, j’ai alors vraiment hâte d’être ailleurs.

Ailleurs, j’y parviens enfin, juste aux pieds de la station d’épuration de Lévens dont les effluents en principe traités alimentent le ruisseau suspect dont j’ai remonté le cours. Rarement j’ai été aussi heureux de me trouver en un tel lieu : qui dit station dit chemin pour y conduire, je suis tiré d’affaire. Alors, n’avais-je finalement pas raison d’être optimiste ?

Axel Kahn, le dix-huit juillet 2014
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5 thoughts on “18.07 AU JOUR LE JOUR

  1. Il est infiniment plus confortable au lecteur (et à la lectrice!) de suivre le récit des essais, des obstacles rencontrés, des renoncements, de la recherche d’un chemin et d’une issue… que de les vivre in situ. Plus encore de ne connaître des écorchures et des miasmes que les mots qui les disent!
    Cependant on vous suit en souffrant avec vous, en espérant, en rageant, en éprouvant votre soulagement final et l’optimisme conforté par le chemin tracé par les hommes.
    Quelle belle leçon de persévérance et de recherche éclairée sur un chemin semé d’embûches à l’image de la vie, de ses alea , impasses et puanteurs! Réfléchir, agir, garder l’élan jusqu’au but. Et le sourire qui est vôtre!
    Oui, libre et heureux vous êtes, mais vous vous en donnez la peine pour l’être plus encore.
    Merci de ces expériences partagées.

  2. Bravo ! quand on connait les gorges et les éboulements fréquents d où la nécessité des filets pour retenir la paroi vous avez vraiment une volonté et une santé qui force l admiration car le plus difficile se trouve près du but quand on connait par blog interposé ce que vous avez déjà accompli
    Encore une fois Iroise votre commentaire sur le parallèle avec la vie est bien vu
    Souhaitons au marcheur d arriver sain et sauf a menton !

  3. Heureuse de vous retrouver sur ce blog . J’avais beaucoup aprécié votre conférence au salon du livre d’Orthez et lu la majorité de vos ouvrages. Mon aieul, Compagno du tour de France, m’a insuflé l’amour des chemins quels qu’ils soient.Merci de nous amener sur les votres.

  4. J’achève de lire “Pensées en chemin” pour découvrir que vous avez déjà récidivé 🙂
    Merci pour ce bon moment passé – en pensée – sur ces chemins qui appellent depuis trop longtemps le marcheur en moi. J’espère que vous nous offrirez un second tome relatant la diagonale 2014.

    Seule la marche permet d’assimiler en profondeur un pays. Le regard que vous portez sur les régions pas à pas traversées m’inspire ce défi :
    La prochaine fois, invitez un politicien connu, un ministre par exemple, comme compagnon de marche pour quelques solides étapes…

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