20.07 MANICHÉISME ET CAFARD


Après, je me laisserai glisser jusqu’à Castellar, petit village juste au-dessus de Menton où je n’aurai plus qu’un couple d’heures pour arriver mardi 22 juillet, exactement à la date prévue.

 Depuis le début mai, ma vie est inséparable de la réalisation de mon projet, elle est rythmée par mes efforts, par mes émotions, mes joies, mes rencontres. J’aurais bien sûr l’occasion de revenir sur cette aventure, très différente de celle de 2013, beaucoup plus solitaire encore qu’elle, au caractère sportif également bien plus marqué. Avant même d’arrêter définitivement les compteurs, mon appareil GPS a ainsi enregistré un peu plus de 40.000 mètres de dénivelé ascendant cumulé, et bien entendu autant en descente, ce dont mes genoux peuvent témoigner. Sans parler du massif armoricain en Bretagne, j’ai traversé depuis les contreforts cristallins du Massif Central dans la Creuse et le plateau de Millevaches, l’essentiel des massifs du pays, l’Artense (nord-Cantal), le Cézallier, les monts du Livradois, le plateau du Velay, le massif du Mézenc, les monts de l’Ardèche, les pré-Alpes et le sud des Alpes.

Le souvenir qui demeurera de cette longue marche sera enchanté, c’est certain. Pourtant, je ne puis masquer que j’en ai parfois bavé, je me suis souvent égaré en montagne hors de sentiers eux-mêmes peu évidents et parfois plutôt difficiles, j’ai eu (un peu) chaud, soif, faim, je suis tombé parfois jusqu’à être légèrement handicapé jusqu’à ces derniers jours par une épaule douloureuse. Je n’ai en soixante-dix étapes pratiquement jamais rencontré personne en chemin, mes itinéraires étaient, ces dernières semaines, en général éloignés des circuits les plus fréquentés, certains sentiers devaient n’être plus empruntés par personne depuis longtemps. Je savais par conséquent que tout accident plus conséquent pouvait avoir de lourdes conséquences. Jamais pourtant la crainte n’a atténué mon plaisir de la marche et de la découverte, la satisfaction des petites victoires remportées sur moi-même. Le rappel de ces sensations évidentes du randonneur me permet d’introduire déjà la notion selon laquelle aucune histoire, aucun événement, voire aucun sentiment ne se peint d’une couleur unique, la vie oscille entre le yin et le yang, le manichéisme est une tromperie ou une maladie de l’esprit. Pourtant, l’intensité de ce que je viens de vivre explique ce soir le désarroi qui m’envahit d’un retour prochain à un type d’existence qui m’apparait forcément, sur l’instant, gris et insipide. Oh, cela ne durera pas mais est réel et momentanément fort.

Même lorsqu’il est engagé comme je l’ai été dans la réalisation de son projet, l’arpenteur des chemins qui utilise les réseaux pour permettre à d’autres de le suivre n’est jamais totalement déconnecté de l’actualité, surtout lorsqu’elle est aussi dramatique que depuis quelques mois. Je me suis volontairement, à une exception près, gardé de commenter ces événements afin d’éviter toute confusion des genres mais ils m’ont parfois habité des jours entiers de ma progression solitaire. Ce qui à Sospel accroît mon cafard, c’est certes la nature même de l’actualité qui tend à conduire à un sentiment de pessimisme radical, mais surtout, comme toujours, le manichéisme non moins radical des réactions.

Je pourrais pour étayer mon propos parler des catastrophes épouvantables consécutives à l’élimination de tyrans abjects et sanguinaires tel le Libyen Kadhafi ou l’Irakien Saddam. Pour l’Égyptien Moubarak, attendons encore un peu mais c’est mal parti. J’évoquerais plutôt Israël et la Palestine, d’une part, l’Ukraine, d’autre part. Commençons par cette dernière.

Je fais partie de ceux qui considèrent que l’occident (Europe et États Unis) ont une lourde part de responsabilité du fait de leur mauvaise gestion de la crise de Maïdan dans la situation actuelle en Crimée et ailleurs dans le pays. Je critique la russophobie outrancière des médias français, Le Monde et Libération en particulier. Pourtant, dans l’affaire de la destruction de l’avion de la Malaysia Airlines, il me semble que la responsabilité d’une soldatesque de pieds-nickelés miliciens séparatistes auxquels les Russes auraient avec une certaine inconscience livré des missiles sol-air parait la plus probable. Cependant, ce doute n’induit nulle modification dans les réactions ni de ceux pour qui mal et russe sont synonymes, ni de leurs adversaires qui voient dans les “fascistes” de Maïdan les seuls coupables possibles.

Le manichéisme est pire, encore, en ce qui concerne le Moyen-Orient. Les partisans de la politique de l’État d’Israël et les défenseurs des Palestiniens malheureux et opprimés s’opposent intellectuellement et physiquement, ils activent l’un et l’autre tous les ressorts de la haine envers l’ennemi. Avancer que depuis des décennies toute la politique d’Israël tend à rendre impossible la constitution d’un État palestinien, que la colonisation y est parvenue, que le désespoir des palestiniens est de ce fait compréhensible mais que, pour autant, le Hamas représente un ennemi de la pensée et des femmes, que tout homme épris de liberté ne peut que le condamner, qu’il sacrifie son peuple à son hystérie théologique et idéologique, cela n’a pas droit d’expression : “Il faut choisir son camp, Monsieur”.

Moi, mon camp, c’est celui de la complexité, de la plus probable authenticité. Ce camp-là apparait minoritaire à qui suit l’actualité. Cela aussi me donne le cafard, ce soir.

Axel Kahn, le vingt juillet 2014

 

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16 thoughts on “20.07 MANICHÉISME ET CAFARD

  1. Pour votre cafard de fin de voyage c est compréhensible après avoir vécu de façon intense j imagine que reprendre une vie quotidienne va vous faire bizarre au début mais nul doute que vous allez avoir une autre idée pour pimenter celle ci
    Pour les événements c est vrai qu il est est difficile de ne pas tomber dans le piège de qui a tort qui a raison car comme vous le dites c est tellement complexe il faut soutenir toutes les initiatives de Paix en espérant qu un jour elles aboutissent c est mon vœu le plus cher
    J espere que vous aurez un chaleureux comité d accueil mardi a menton

  2. Je suis profondément touchée par ce que vous confiez dans ce billet: solitude, difficultés, douleurs physiques et morales…Qu’on a envie de partager avec vous pour les alléger.
    Aucune joie n’est pure sans doute. Mais elle est réelle. Vos coups de cœur, vos enchantements, vos émerveillements sont précieux, par leur intensité et la richesse de leurs nuances .Ils vous ont inspiré de bien belles photos et des mots poétiques. Ils embellissent le monde et le quotidien d’un nombre non négligeable.
    C’est peu, direz-vous, au regard de l’actualité tragique et désespérante. Néanmoins, c’est beaucoup… que cela existe. Cela donne de l’espoir. Il est des êtres, même minoritaires, qui, comme vous, sont sensibles à la beauté, à la nature, à l’art, à la chaleur humaine. Vous avez su en attirer à vous. Et cela devrait adoucir votre solitude.
    Nous sommes nombreux à attendre le fruit livresque de cette épopée.
    Votre avenir proche ne sera donc pas si insipide.

    Et la fin de cette traversée n’est pas la fin de notre dialogue.
    Du moins je l’espère vivement.
    je vous embrasse,
    Iroise

  3. Monsieur , vous montrez par ce message que vous pourriez être de ceux qui aideront un jour à dénouer l’écheveau d’un de ces conflits qui rendent l’espérance ces temps ci, sur Terre si incertaine. Bonne fin de voyage, Didier

  4. Hasard ou insidieuse coïncidence ? Votre titre, cher professeur, révèle une autre complexité. Etymologique. Savez-vous que le mot “cafard”, d’origine arabe, vient du verbe “kafara” qui signifie tout bonnement : “s’affranchir (de), nier (l’existence de) ; et, par extension (ou réduction) : blasphémer… Comme quoi “s’affranchir” de la complexité du monde en invoquant Mani…
    Bonne route !…
    S.G.

    • Chère Salah,
      Il semble que le mot cafard est une autre étymologie –> caphardum, plus probable car plus ancienne. La France a une bien longue Histoire mais cela va à notre marcheur tout autant car cela désignait certains vêtements universitaires. Bien à vous et que les guerres cessent, les français savent que c’est très long de gagner les temps de paix.

        • Bonjour,
          Le lien que vous donnez va dans mon sens, avec un argument non lié au temps, mais à la probalité d’évolution des termes
          Mais cela n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est l’extraordinaire voyage de Monsieur Kahn, qui se termine aujoud’hui.

  5. Oui Monsieur , c’est louable et satisfaisant intellectuellement d’avoir le sens de la complêxité , de ne pas poser une équation fêfléxive avec manichéisme, autrement dit en paraphrasant René Char , c’est bien de penser en stratêge………..mais on finira toujours par agir en primitif !
    Comme si appréhender la mort intellectuellement était d’une complêxité infinie, mais la traverser réellement pouvait être d’une simplicité enfantine .

  6. Un chercheur qui cherche, on en trouve mais un chercheur qui trouve on en cherche ! Cette mélodie a bercé mon adolescence car à ce moment de choix pour sa vie ,se présente, celle de la place de notre être dans ce grand bazar de l’existence. Je scrute l’horizon de mon blues et vous mettez trop en mot ce que je sens, avec pour vous la perspective que votre cheminement vous aura transformé et que si il faut du temps pour la paix du monde, vous allez découvrir votre temps à vous d’intranquilité et de tranquillité dans tous les écrits que j’ai suivi et qui m’ont fait bouger dans ma tête.

  7. Toutes mes pensées t’accompagnent cher Axel. Oui, ce magnifique voyage qui en a fait rêver plus d’une, s’achève dans une situation internationale horrible .Bises à partager avec La Princesse
    Brigitte

  8. le camp de la complexité, quand c’est exprimé comme vous le faite, très probablement est celui de l’indifférence. Faut il en avoir le cafard ? uniquement si vous pensez que vous avez pris position mais que vous ne l’assumez pas. sinon, non.
    Les indifférents, une majorité, savent que chaque jours suffit sa peine et que les mots ne peuvent rien, qu’un jour cela peut tomber sur eux, c’est un choix de sauvegarde que de rester indifférent en attendant il faut tout faire pour éviter que cela leurs arrive.

  9. mais si il fallait résumer, ce que vous avez fait reste un exploit physique tout à fait exceptionnel.
    un jour sur le chemin de Saint Jacques j’ai rencontré une dame plus très jeune qui avait fait le chemin de chez elle dans le Gers à Jérusalem (en deux fois car la première elle s’était fait casser l’omoplate par un rétroviseur de camion vers Istambul) Eh bien l’accueil le plus magnifique qu’elle a reçu tout le long du pays, c’est en traversant la Syrie………

  10. Peut-être que l’image de cette plume de pigeon virevoltant seul, dans une invisible et impalpable ascendance, le long du clocher roman de la cathédrale, nourrira l’idée nécessaire du détachement, de ces pensées millénaires qui tournent en boucles névrosées dans l’inconscient collectif ; et qui de par les biens tristes événement que nous déplorons, démontre la pensée circulaire qui recontextualiser dans un célèbre tableur nous signale : ” ERREUR ”
    J’adhère au : ” au camp de la complexité, de la plus probable authenticité “

    • Merci, Jérôme, je garde un souvenir lumineux de notre rencontre à la “Baisse du Pape” et de notre plongeon conjoint sur Sospel.

  11. Yinromulus et Remusyang
    ————

    Yinromulus a dit : «Que l’obscurité soit»,
    De là surgit l’éclat de Remusyang le sage ;
    Dans leur contradiction ne voyez nul outrage,
    Chacun des deux est là pour faire ce qu’il doit.

    Si Dieu de Lucifer se moque quelquefois,
    C’est tranchant, mais ça reste en des jeux de langage;
    Et Lucifer à Dieu ne porte nul dommage,
    Pas plus qu’un vieux bouffon ne le ferait au roi.

    D’un Yin qui s’assombrit et d’un Yang qui s’allume,
    À peine pourrait-on tracer un trait de plume,
    Ça n’aurait pas de sens de les montrer du doigt.

    L’un peut se concentrer, l’autre se mettre à rire,
    Yin va prendre sa lyre et Yang sa poêle à frire,
    Ce que tu penses d’eux ne regarde que toi.

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