20.6 AU PAYS DES VACHES-LYRES


Mes pas m’ont vite conduit de Bort-les-Orgues au plateau de l’Artense du Nord-Cantal, puis à celui du Cézallier partagé entre Cantal et Puy-de-Dôme, avant de plonger sur la région frontalière de la Haute-Loire dite des “coteaux coupées”, en s’approchant de Blesle, puis sur  la vallée du Haut-Allier et la Limagne brivadoise. Ce sont là des régions dont chacune possède sa spécificité mais qui partagent deux points communs, le volcanisme et la “vache-lyre”.

Commençons par cette dernière, un animal mythique du Massif central dont je me suis épris. Certes, je ne renie pas mon affection pour leurs soeurs Aubrac dont les beaux yeux fardés continuent de m’émouvoir. Cependant, il faut l’admettre, la Salers, puisque c’est bien entendu d’elle dont il s’agit, a bien des atouts. Le premier est la flamboyance de sa robe brune-rouge, parfois rousse, qui lui donne l’aspect d’un fruit gigantesque, ou bien d’un champignon monstrueux parsemant l’immensité verte des plateaux. Son argument décisif pour faire chavirer les coeurs reste cependant ses gigantesques cornes aux extrémités effilées et plus foncées que le reste de l’ornement, largement écartées sur la tête de l’animal, élégamment courbées en forme de lyres. Lorsque cheminant le matin sur les plateaux, en particulier dans le Cézallier où les itinéraires de randonnée mènent le marcheur à passer les clôtures à l’aide d’échelles fixes et à progresser au sein même des prairies où paissent et dorment ces belles, je m’approchais de quelques mètres seulement de certaines d’entre elles, volontiers allongées à cette heure, le désir me saisissait de pincer les cordes célestes que j’imaginais et croyais distinguer entre leurs cornes. La réalité de mes piètres dons musicaux m’en dissuadait mais je rêvais d’un concert que donneraient de cette façon des nymphes, des fées ou d’autres génies habiles, sans doute nombreux à hanter la nuit ces hautes terres qui s’élèvent au ciel mais restent reliées aux profondeur de la terre qui a vomit là des flots de lave il n’y a pas si longtemps.

Peut-être, sans doute est-ce là l’origine de la petite musique qui n’a cessé de m’accompagner et de me charmer tout au long de ces longues et belles étapes à travers ces paysages immenses de mamelons, dépressions, lacs, cirques, burons et pâtures entre mille et plus de mille cinq cents mètres dans les monts du Cézallier. Le climat est ici rude et la plus grande fraicheur y régnait lors de mon passage, avivée par un fort vent de nord-est qui poussait devant lui des nuages gris et des bancs de brume. Loin d’atténuer la féérie du spectacle, cela l’accroissait plutôt en le rendant plus mobile, plus changeant, en créant d’infinis variations de luminosité et de couleurs des lacs, en balayant la campagne d’un pinceau de lumière éclatante lorsque le soleil s’insinuait par une faille des nuages, une déchirure de la brume. L’oeil ne savait où porter, sollicité par les haillons du ciel, par les paysages somptueux dont ces derniers faisaient varier les gammes ou par le miracle d’une floraison insensée, en particulier d’orchidées sauvages d’une stupéfiante variété de bleus, du plus pâle au plus profond, toutes artistiquement zébrées et tachetées de touches et de lignes mauves-violettes. Autour de mille trois cents mètres, sur les pentes du signal du Luguet, ces cadeaux précieux de dame nature étaient si nombreux qu’ils donnaient le vertige au marcheur attentif à ne pas fouler aux pieds leur fragile splendeur. Ces journées furent rudes, longues, enchainant les dénivelés, le parcours difficile à repérer au milieu des prairies immenses, le sol malaisé alternant mottes et trous traîtres pour les chevilles, il me fallut passer par-dessus maintes clôtures. Pourtant elles se révélèrent aussi enchantées de part en part et resteront gravées dans ma mémoire déjà riche de randonneur à la recherche obstinée, de ces paysages et de ces sensations.

Il ne faut pas croire que les hauts plateaux de l’Auvergne soient des zones désertiques vierges de toute activité humaine. En réalité, les signes d’activité agricole sont omniprésents. La densité de bovins y est grande, surtout des Salers mais aussi des Aubracs qu’y amènent notamment des propriétaires de l’Aveyron, le système de clôtures bien entretenues n’épargne pas même les sommets à moins qu’ils ne soient occupés par de petites et rares forêts. Vers mille mètres, des foins sont coupés, les balles rondes parsèment les champs. En descendant encore un peu, les céréales apparaissent, en particulier des seigles dans le Cézallier. Rien de comparable par conséquent avec la situation décrite dans la Creuse ; ces terres sont hautes, elles ne sont pas pauvres. D’ailleurs on assiste aujourd’hui à une certaine spéculation les concernant, leur prix en altitude peut atteindre et dépasser les cinq mille euros l’hectare. En définitive, cette partie de l’Auvergne, confrontée comme ailleurs à la baisse de la population, ne montre en revanche aucun signe de déprise agricole conséquente. Outre le succès de ses races à viande, Salers et Aubrac, la région conserve à des altitudes inférieures une importante activité laitière et fromagère avec ses quatre appellations contrôlées, Saint Nectaire, fourme d’Ambert, bleu d’Auvergne et Cantal décliné en Laguiole, Salers, etc. L’habitat humain n’a pas déserté les hautes terres où persistent de pittoresques villages de quelques dizaines d’habitants à plus de mille deux cents mètres d’altitude, La Godivelle, Brion, Parrot, etc. En descendant dans les riches vallées, et surtout dans les Limagnes, là où la culture des céréales s’intensifie dans un fertile limon volcanique, les villages et petites villes deviennent plus importants et conservent de beaux vestiges de leur passé. C’est par exemple Blesle, qui a la particularité d’avoir donné au pays maints officiers de marine. C’est que les nobles locaux, nobles mais pauvres, qui devaient quitter le terroire hérité par les ainés s’y engageaient. Il fallait pour rejoindre l’armée y venir avec un équipement onéreux, des chevaux surtout, alors que dans la marine on pouvait arriver muni seulement de son épée…

C’est de Brioude que j’achève tôt ce matin de rédiger ce billet. La ville capitale de la Limagne du Haut-Allier est une étape obligatoire pour tous les amateurs du roman auvergnat. La basilique Saint-Julien est un monument de première importance que je me dispense de vous décrire puisque je lui ai consacré l’intégralité des photographies d’hier. Vite, maintenant, la toilette et le petit déjeuner et en route…très ascendante vers les monts du Livradois et La Chaise-Dieu. L’étape sera fort longue mais retrouver cette autre merveille de l’art gothique justifie bien sûr tous les efforts et le crochet vers le nord que je m’impose pour ce faire.

Axel Kahn, le vingt juin 2014.

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7 thoughts on “20.6 AU PAYS DES VACHES-LYRES

  1. Ah! Quel bonheur la première partie de ce texte! Rêver aux vaches-lyres déesses des prairies du Cézallier! N’est-ce pas la fête de la musique ce weekend?
    Allez pianissimo, le coeur à l’allegretto.

  2. Votre lyre, Axel, diffuse une musique enchanteresse qui exalte sublime et ferveur.
    “La beauté sauvera le monde” (Dostoïevski)

  3. C’est un honneur de vous accueillir chez nous. Un seul regret, vous repartez trop vite. Que votre route soit semée d’émotions inattendues et de sérénité… !

  4. Félicitations pour votre périple -je suis ds vos ages- dommage qu’il n’y ait pas une carte de votre parcours quotidien. Bon courage pour la suite.

  5. Avec mon mari, nous rêvons de partir comme vous vers les beautés de notre pays. Etes-vous toujours amoureux des mêmes chaussures ? Avez-vous prévu une halte commune à vos deux parcours puisque vous allez croiser vos pas ? Belle escapade !

  6. bonjour
    je suis curieux d’article parlant de la Salers
    vaches que j’introduit sur une exploitation de l’Oise, donc en Picardie en 1990
    vaches attachantes, rustique très maternelle
    merci pour votre article sur cette région

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