22.05 HISTOIRES D’EAUX ET DE TERRITOIRES.


Ainsi me trouve-je ce 22 mai au Gâvre, Ar C Avr dans la langue de Breizh. J’ai plus directement posé la question à des habitants croisés en chemin, dont des élus ; tous m’ont confirmé qu’ils se vivent bretons et ont parfois appuyé leur sentiment de références historiques peu contestables, dont le château d’Anne de Bretagne à Nantes et la ville de Clisson encore plus à l’est. Rappelons que le superbe mausolée d’Olivier de Clisson et de sa femme Marguerite de Rohan se trouve à Josselin. Bien entendu, cette question est ravivée par la réforme territoriale qui se profile. Les Pays de Loire pourraient s’associer au Poitou-Charente avec Poitiers, La Rochelle et Angoulême, ou bien à la région Centre avec Tours et Orléans. Pour la Loire Atlantique, au moins pour sa partie située au nord de la Loire, ces perspectives apparaissent infiniment moins logiques que le rattachement à la Bretagne, leur province historique. Une difficulté supplémentaire vient de ce que la question se pose en des termes sans doute différents pour le sud du département. Si Pornic conserve un nom et des caractères bretons peu contestables, cela n’est plus vraiment le cas du Pays de Retz. Quant au “Marais breton”, ses caractéristiques le rattachent en fait, malgré son nom, plus à la Vendée qu’aux départements bretons. Cependant, si un référendum local était organisé sur l’ensemble de la Loire Atlantique, je pense qu’une majorité de citoyens pencherait pour la Bretagne.

 

Ce préambule me situant toujours en terre bretonne, il n’est pas trop tard pour parfaire le bilan de mes aventures et de mes impressions sur cette région. Quantitativement, d’abord. Depuis mon départ de Plogoff, le huit mai, mon appareil GPS indique que j’ai parcouru 441,5 kilomètres et avalé un dénivelé cumulé de plus 5000 mètres. Ce dernier s’explique avant tout par le caractère accidenté du sentier côtier du cap Sizun et du sentier de Guerlédan, mais aussi par les vallonnements de la Montagne de Locronan, des Montagnes noires et des contreforts est des monts d’Arrée. Depuis St Guen, avant Loudéac, en revanche, le terrain est plus plat. C’est là aussi sur mon parcours que s’affirment les techniques d’agriculture intensive et d’élevage hors sol de porcs, poulets et veaux auxquelles j’ai fait allusion dans mon évocation il y a quelques jours du “modèle breton”. Sur ces terres, la culture du maïs fourrager se fait sous films plastiques et certains producteurs font trois récoltes d’épinards par an. Bien entendu, les lisiers des installations d’élevage en batterie et les effluents des intrants agricoles s’associent pour contaminer les eaux, menacent les nappes phréatiques et aggravent la croissance des algues vertes. Confrontés à ces dégâts écologiques, que Bruxelles a elle aussi dénoncés, les cultivateurs et les éleveurs ont commencé de faire d’importants efforts qui devront sans doute se poursuivre et même s’intensifier pour assainir la situation. Il est intéressant de rappeler les causes du productivisme breton de produits à faibles coûts. Les responsables agricoles, ceux des syndicats professionnels et des grandes coopératives, ont considéré dans les années soixante avoir la mission de “nourrir les Français” en produisant des denrées à prix modérés. Les groupes de grande distribution bretons où installés en Bretagne ont bien sûr poussé dans le même sens incitant les cultivateurs à adopter massivement ce modèle. Bien entendu, ce qui faisait sens dans une économie encore largement contrôlée aux frontières peu perméables ne l’est plus dans un système de libre échange presque total lorsque d’autres pays que la France sont dans une bien meilleure situation qu’elle pour produire à bas coût. Le caractère absurde de la persistance en 2014 de cette répartition des tâche – il est, il est vrai, impossible de changer de logique en un tour de main – est illustré par l’exemple des forts onéreux jambons de Corse et du Val d’Aoste, produits en réalité pour la plupart en Bretagne et affinés seulement dans leur zone d’appellation contrôlée !

Eaux des mers dépeuplées de poissons, eaux des rivières et des nappes menacées par les effluents agricoles, généreuses eaux de pluies qu’entrecoupe plusieurs fois par jour le rayonnement du soleil, la Bretagne est bien une histoire d’eaux, j’en ai fait l’expérience maladroite dans le pays de Redon aux multiples cours d’eaux, rivières et canaux. J’avais pour me rendre de Malestroit à Redon une longue étape de 38 kilomètres qu’il me fallait parcourir vivement car on m’attendait de pied ferme pour diverses activités. Quittant pour déjeuner le bord du canal de Nantes à Brest – dont j’aurai au total parcouru environ 120 kilomètres – je décidai pour changer de paysage de ne le retrouver que 12 kilomètres plus loin. J’y redescends par conséquent, d’abord en toute quiétude puis inquiet : on m’avait changé mon très civilisé chemin de halage bien propret et civilisé pour une mauvaise sente mal défrichée, “Les finances des autorités locales doivent être au plus bas” pense-je. Heureusement, un paisible pécheur m’informa que je suivais en réalité l’Oust, qui avait eu la fantaisie de reprendre son autonomie du canal auquel il était confondu depuis avant Rohan, en profitant lâchement de mon absence temporaire. J’allais tel que j’étais parti à la confluence avec la Vilaine. Demi tour, 42 kilomètres à l’arrivée selon mon compteur GPS. Hier, je me réjouissais de ce qu’une étape plutôt courte, 25 kilomètres, me permît de me reposer de l’épreuve de la veille. J’allais vers un hameau de Guenrouet que j’avais bien repéré sur ma carte au un cent millième et à trois kilomètres duquel le canal passait. Hélas, les cartes que j’utilise, dans l’impossibilité d’emporter toutes celles au un vingt-cinq millième qui seraient nécessaires, sont fort imprécises quant à la position respective des rivières et des chemins. Or, vous l’avez deviné, je passais en effet en longeant le canal à 3 kilomètres du Cougou, le hameau désiré, mais du mauvais côté de l’eau en une partie où les ponts sont distants les uns des autres de 15 kilomètres. Toute honte bue, ce n’est qu’en parcourant 13 kilomètres et non 3 que je pus, après un large détour, délasser mes souliers.

Cependant, ne vous inquiétez pas pour moi, je reste vaillant et souriant de ces péripéties sans lesquelles mon “aventure” n’en serait pas une.

 

Axel Kahn, le vingt-deux mai 2014.
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10 thoughts on “22.05 HISTOIRES D’EAUX ET DE TERRITOIRES.

  1. Merci de votre récit. En effet comme vous le signalez le nord Loire Atlantique est bien ancré dans la culture du cidre et c’est peut être la vraie frontière de la Bretagne avant de passer juste près d’Ancenis à celle de la vigne et des toits de tuiles. Belle soirée. Amicalement. Didier

  2. Apprécions votre analyse économique de notre région Bretagne, et effectivement l’élu local présent au pique nique que nous avons partagé a Pomeleuc, avait très justement résumé les cinquantes dernières années agricoles et nourricières de… la France. Merci de continuer a le faire savoir, et bonne continuation.

  3. C’est vraiment un plaisir de lire vos analyses sur la belle région bretonne et vos péripéties sur les chemins de halage, merci !

    Par ailleurs, j’ai une petite requête. Je suis une étudiante passionnée par la Biologie et j’habite à Clisson … serait-il possible de vous rencontrer lors de votre passage près de cette ville ? (je vous écris ici car je vous ai envoyé un long message sur facebook mais j’ai peur que vous ne le voyiez pas car il repose dans la rubrique “autre” de votre boite de réception).

    Bonne route !

  4. Cher Axel Kahn, chaque jour, au petit lever, je consulte votre blog. Le randonneur que je suis accompagne ainsi vos pas en rêvant. Je constate aujourd’hui que vous apportez un argument au retour de la Loire Atl. dans le giron breton !
    Si vous l’acceptiez, je serai heureux de faire quelques pas avec vous autour du Moutiers d’Ahun ou encore d’Aubusson. Voulez vous que je propose à la librairie La Licorne une présentation de votre livre ? Je le ferai avec plaisir. Très cordialement. Celui dont vous avez bien voulu préfacer “Travailler ensemble” composé avec Jean Navarro.

  5. Cher Axel Kahn, Chaque jour, au petit lever, je consulte votre blog. Le randonneur que je suis, accompagne ainsi vos pas en rêvant. L’an passé, j’avais envisager de croiser vos pas dans l’Aubrac. Si vous l’acceptiez, je serai heureux de faire quelques pas avec vous vers Le Moutiers d’Ahun ou Aubusson. Par ailleurs voulez-vous que je propose une présentation de votre livre à la librairie La licorne ? Bonnes rencontres… très cordialement. Celui dont vous avez accepté de préfacer le livre “Travailler ensemble” composé avec Jean Navarro. Un projet qui fait aussi son chemin. Merci pour tout.

  6. Pascale et Éric, votre commentaire est l’occasion pour moi de vous remercier encore pour cet intermède privilégié à Pomeleuc que vous vez organisé.

    De même, Didier, j’ai été ravi de vous rencontrer au Cougou. En le quittant, le lendemain, j’ai eu la joie de faire une bise à votre fils qui montait prendre son boulot.

    Alain, je me suis montré intransigeant dans ma volonté de marcher seul, refusant même à de très bons amis de m’accompagner. Cette année, la “vie sociale ” aux étapes est intense, peut-être un peu trop parfois. Je m’y prête avec la meilleure grâce possible et suis OK pour une rencontre-dédicace à la Licorne d’Aubusson mais j’ai, compte tenu de ces circonstances, absolument besoin de préserver ma solitude durant la marche, elle est un pilier de mon projet. Amitiés à toutes et tous.
    Axel

  7. Bonjour M. Kahn,

    Juste un petit mot pour vous faire savoir que si vous êtes équipés d’un smartphone, vous pouvez consulter en chemin des cartes au 1/25000 couvrant toute la France sur le site geoportail.gouv.fr… Celles de Cassini y sont également disponibles, parmi bien d’autres (cartes du relief, forestières…). Mais peut-être connaissez-vous déjà ce site..

    Bonne route !

  8. Mosaïque de paysages
    ———-

    De l’eau des frontières liquides
    Le ciel changeant fait un miroir ;
    Un explorateur intrépide
    Découvre de vivants terroirs.

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