23.05 RENCONTRES AU FIL DU CANAL.


Les premiers projets de percement de l’ouvrage datent du XVIIIème siécle mais les travaux ne débutèrent que le siècle suivant sous l’ordre de Napoléon. En effet, le blocus anglais rendait extrêmement hasardeux le trafic en haute mer entre les deux grands ports et le canal avait pour but de contourner ce blocus en passant à l’intérieur des terres. Le chantier fut gigantesque, y travaillèrent et parfois y périrent des milliers de bagnards et de prisonniers de guerre, surtout des Espagnols. La liaison ne fut achevée qu’en 1842 alors que la paix régnait depuis longtemps entre les deux nations ennemies si bien que l’ouvrage ne fut en définitive jamais utilisé à des fins militaires. Les bateaux tirés au début par des chevaux que menaient les femmes tandis que le marinier était au gouvernail jouèrent un rôle significatif dans l’amendement des sols bretons par la chaux, pour lutter contre leur acidité, et par les phosphates. Au retour, les péniches emportaient diverses cargaisons encombrantes, du bois ou du sable par exemple. En fait, la continuité du canal fut interrompue dès les années 1920 par la construction du barrage de Guerlédan et son intérêt économique, qui ne fut jamais considérable, recula devant le développement du transport ferroviaire puis routier. Il assure aujourd’hui une navigation de plaisance encore faible mais en développement et son chemin de halage, comme celui des autres canaux bretons, constitue surtout une superbe voie verte à travers la Bretagne.

 

Coupé de plusieurs centaines d’écluses, excepté entre Redon et l’approche de Blain où, confluant avec l’Izac, il prend l’aspect d’une large et paisible rivière, le canal contient des brochets et autres poissons que convoitent des pêcheurs en nombre, il accueille divers volatiles, canards, hérons, aigrettes, outardes, cigognes à hauteur des marais du pays de Redon; sur ses rives poussent à profusion les iris jaunes des marais, des cirses, des roseaux et autres plantes moins spécifiques. Cependant, ce n’est pas sur ces rencontres avec la flore et la faune du canal que je désire insister mais sur celles, nombreuses, avec des bretonnes et des bretons. Ma présence sur le canal étant connue, annoncée ville après ville par les journaux locaux (Ouest France et le Télégramme), j’avais parfois quelques difficultés à cheminer incognito comme je parviens à le faire sinon. À voir certains jours le nombre de gens tenant à me serrer la main et à se faire photographier avec moi, je m’imaginais dans la situation des souverains anciens réputés par leur toucher guérir les écrouelles. Au point que lorsque je me trouvai à quelques encablures de mon gîte vespéral mais de l’autre côté du canal, l’envie me saisit presque de tester si les pouvoirs qu’on semblait me prêter étaient suffisants pour que je me hasarde à marcher sur les eaux en évitant de la sorte un très long détour. Je ne le saurai jamais car la couardise l’emporta et je renonçai à me soumettre à l’épreuve.

J’aurais pu demander conseil aux moines de Timadeuc, la première des belles rencontres que j’ai entrepris de vous conter au fil du canal. Frère Denys, en fait un séculier en délicatesse avec son évêque en Avignon et accueilli par la communauté de trappistes cisterciens, m’avait contacté dès que j’ai évoqué en septembre 2013 mon projet de diagonale entre deux mers au départ de Bretagne. Il avait été convenu que je passerai un après-midi et une soirée avec la communauté et que je m’entretiendrai avec elle. Je retrouvai par conséquent les quelques dix-huit frères et le Père-Abbé Benoît, ainsi que des laïcs de la Fraternité de Timadeuc, entre Vêpres et Complies, durant quatre-vingt-dix minutes. Après un bref exposé liminaire de mes motivations, en particulier de ma quête de beauté, la conversation s’engagea à l’initiative des participants et embrassa maints sujets, de la subjectivité de la beauté aux plantes transgéniques, au déterminisme génétique, à la transcendance et à l’agriculture bretonne. Le débat se caractérisa, outre son éclectisme, par la liberté de ton et la diversité des personnalités – par conséquent des positions – des frères. Quand à frère Denys, avec qui j’eu l’occasion de dîner le soir, il m’étonna par sa liberté de ton et son ouverture d’esprit, quoique j’ai souvent noté que ces qualités étaient en général bien plus développées chez les religieuses et les religieux que chez bien des fidèles pratiquants.

Le lendemain, j’avais rendez-vous à midi près de la chapelle de Pomeleuc avec Pascale et Éric et un groupe de parents et amis réunis pour l’occasion. Un solide pique-nique avait été préparé, encore amélioré par la tome aux noix et les pâtes de fruits des trappistes de Timadeuc qui ne firent par conséquent qu’un bien bref séjour dans mon sac. Le maire du village se joignit un moment à nous, un agriculteur-éleveur hors sol dont le témoignage alimenta bien sûr mon analyse du modèle économique breton.

C’est encore l’un des sujets qui fut évoqué le soir à Josselin où je passai la soirée et dinai avec le maire, certains de ses collaborateurs et des notabilités de la ville. Outre la crise du modèle, bien actuelle à Josselin où l’entreprise Gad est implantée, les élus me sont apparus préoccupés surtout, comme partout dans le pays, par la désertification médicale et le risque accru qu’elle implique de dévitalisation des territoires. Parvenu à Malestroit, je tombai sur des gens des environs qui avaient fait le déplacement et espéraient me croiser, parfois me faire dédicacer “Pensées en chemin”.

À Redon où j’arrivai éperdu et passablement fatigué, ce fut d’abord une équipe chargée d’enregistrer une vidéo d’ouverture d’un congrès consacré au handicap qui vint à ma rencontre sur le chemin de halage. Notant que, las d’avoir marché 42 kilomètres, j’avais pu le faire, comme j’avais su me guider d’après ma carte, voir les paysages, entendre les bruits de la nature, donner sens à tout cela, je dédiai mes efforts à tous ceux qui n’avaient pas ces possibilités et appelai à la solidarité renforcée envers elles. Suivit une longue rencontre-dédicaces avec une impressionnante file de lecteurs au centre commercial, puis avec 120 marcheurs de l’association bretonne des amis des chemins de St Jacques de Compostelle que je retrouvai le lendemain durant toute une partie de ma route vers Le Cougou et Guenrouet.

Le soir, enfin parvenu à mon havre de repos, je fus accueille par Marie-Pascale, une écologiste déterminée témoignant d’un respect exigeant envers la nature, ses ressources et ses produits, attachée à aimer et à protéger ses vies, une magicienne dans la transformation des orties, des graines, des châtaignes, des baies sauvages en mets singuliers et succulents. Didier, un “ami Face Book” vint jusqu’au gîte pour me parler de ce pays où il avait installé sa famille et qu’il aime profondément.

 

Enfin, hier au Gâvre, l’hôtelier Gérard et sa femme Marie-Hélène avaient réuni des habitants de la petite cité franche, un vieux sabotier de quatre-vingt-huit ans, le responsable du musée de la forêt et de ses métiers, un élu de sensibilité écologique, d’autres citoyens encore. Tout y passa, des bois de marine que fournissait la grande forêt du Gâvre, des sabotiers qui y travaillaient la semaine en habitant dans des loges, des charbonniers qui y demeuraient plusieurs mois des tonneliers, charrons, scieurs de long, charpentiers…Extraordinaire. Bien sûr, la polémique sur Notre-Dame des Landes, tout proche, ne pouvait n’être pas évoquée…elle le fut.

Au fil du canal, au fil du chemin, que de rencontres, belles, riches, diverses. Ce sera sans doute l’une des marques principales de ma diagonale 2014 entre deux mers.

 

Axel Kahn, le vingt-trois mai 2014

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8 thoughts on “23.05 RENCONTRES AU FIL DU CANAL.

  1. Mr Kahn vous laisser entendre que votre marche est peut-être encore trop rapide pour connaître la Bretagne et ses habitants. Peut-être trouverez vous un stratagème pour que vos pas laissent encore plus d’empreintes dans ce pays?

  2. Le mouvement dans la nature en solitaire, la sociabilité aux étapes, un programme qui fait rêver et donne à penser. Est-ce à dire que la nature ne se donne qu’à l’individu et que les relations aux autres ont besoin d’un cadre fixe?
    Que la réflexion (l’écriture aussi ) s’exerce en solo et que la parole se joue à plusieurs voix, en chœur?

    “Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

    Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées.

    Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l’égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente .

    Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe.

    Il est bon d’apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu’il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s’est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste. ”

    Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, XII, 1869.

      • Merci Axel. Bonne reprise du chemin… qui vous ramène au lieu primordial et à l’instant premier de votre existence, le lieu-temps essentiel des images princeps si déterminant pour la suite du voyage de la vie.
        Si troisième randonnée vous envisagez, verticale de la Baie de Somme à Saint Martin du Canigou ou horizontale… de cette Bretagne authentique et conviviale aux Bauges ou au Chablais… ou tout autre chemin à votre convenance, nul doute qu’elle repassera par le lieu-source où repuiser l’élan vital!
        J’accompagne ce pèlerinage en pensée et par le cœur et vous souhaite beaucoup de joie!

  3. Cher marcheur,

    je viens de terminer vos pensées en chemin. j’ai adoré car l’aspect économique des régions traversées n’est que rarement évoqué dans les livres de voyage à pied et je trouve ça intéressant et raconté par un marcheur comme vous pas ennuyeux du tout. J’ai été sensible particulièrement à Decazville et les mines. Avez-vous vu le chemin de croix de G. Moreau dans l’église? et les vitraux de Soulages à Conques vous n’aimez pas? je vous envoie des pensées de Genève et me réjouis de lire votre livre de la Bretagne à Menton.
    anne

    • Si, j’ai aimé les vitraux de Soulage à Conques, j’en parle, d’ailleurs…..Merci de ce commentaire.

  4. Près du canal
    ———-

    Longeant le canal d’une marche lente,
    J’entends les pigeons se parler d’amour ;
    Ils portent, d’ailleurs, leurs plus beaux atours,
    On sent palpiter leur âme brûlante.

    Le printemps précoce ici les évente,
    Semblant leur promettre un plaisant séjour
    Et de doux plaisirs, la nuit et le jour ;
    Brise du matin qu’on dirait vivante.

    Pigeons, du plaisir rarement lassés,
    On vous trouvera toujours empressés ;
    Tel un bon berger, Cupidon vous mène.

    Au bord du canal, du temps passera,
    Chacun son bonheur y pourchassera,
    D’amours de pigeons ou d’amours humaines.

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