25.06 FAUT-IL ÊTRE CLÉMENT AVEC LA RÉPUBLIQUE DES COPAINS ?


En novembre 2013, le Secrétaire général de la Fondation Alliance française, peu après que la dite Alliance a fêté en grande pompe et en présence du Président de la République l’anniversaire de ses cent-trente ans d’existence, me proposa au nom du bureau du Conseil d’administration (CA) de me porter candidat à la présidence de cette institution au terme du mandat du président en place. Après un premier refus poli car je me vois aujourd’hui comme penseur-randonneur-essayiste dégagé avec plaisir de toute responsabilité, je me ravisai et acceptai d’entrer au CA à la place laissée vacante par Bernard Pivot, puis de solliciter la confiance des administrateurs pour la présidence de la Fondation à compter de juin 2014. Il me sembla en effet que cette proposition était en cohérence particulière avec maints de mes engagements passés en faveur de la francophonie aussi bien que de la position de notre pays dans les domaines de la science et de l’éthique, et aussi avec mes pérégrinations “amoureuses” au coeur des territoires de la France.

Les Alliances françaises, au nombre de huit-cent-vingt, sont des associations de droit privé fondées par des personnes, surtout étrangères, désireuses de contribuer à la diffusion de la langue et au rayonnement de la culture françaises. Le rôle de la Fondation, elle aussi indépendante, est d’en assurer la validation et la coordination. Quoique recevant du Ministère des Affaires Étrangères (MAE), sous forme de subvention, une portion très minoritaire de son budget, l’Alliance française est depuis sa création autonome et non sous la tutelle de l’État. En ce sens, le statut de l’Alliance est très différent de celui des Instituts français qui sont des services internes du Ministère, financés par lui à hauteur de quatre-vingt-cinq pour cent de leur budget.

Après cette entrée en matière un peu technique mais nécessaire pour comprendre certains aspects de l’affaire, venons-en à son déroulement, tout d’abord sans aspérité. Sachant que je serais en juin 2014 sur les chemins de France, je proposai d’organiser l’élection fin avril, ce qui fut sans difficulté accepté par le président en exercice et son bureau qui me renouvelèrent leur confiance à cette occasion. Il fut aussi décidé que le président et le secrétaire général informeraient le Ministre, Laurent Fabius, de la succession envisagée et rendez-vous fut pris. Le MAE accorda cette entrevue en précisant que le Ministre recevrait le Président mais seul. Comme il est d’usage, ce dernier et Laurent Fabius commencèrent à parler de choses et d’autres avant que le Ministre ne pose la question : “À propos, Monsieur le président, qu’envisagez-vous pour votre succession ?

“Justement, Monsieur le Ministre, j’ai demandé à vous rencontrer pour évoquer cette question avec vous. Le bureau a sollicité la candidature d’Axel Kahn”.

“Ah, très bien, je le connais, c’est une personne éminente mais il pourrait être appelé à d’autres fonctions et je vous demande, Monsieur le président, de surseoir pour un temps à votre décision”.

Circonspect, le président rentre à Bruxelles où il habite et est appelé par une proche collaboratrice du Ministre qui lui demande de revenir à Paris. Là, le président s’entend annoncer que le souhait du Ministre est que Jérôme Clément lui succède de préférence à Axel Kahn. Les relations entre Laurent Fabius et Jérôme Clément sont étroites et anciennes, j’invite les lecteurs intéressés au sujet à se reporter aux informations facilement accessibles sur internet. Les mal disants qui évoquent les “réseaux fabiusiens” ne manquent jamais de citer Jérôme Clément pour illustrer leurs propos. Les liens entre ce dernier et le Ministre sont sans doute amicaux (et en cela honorables), politiques et aussi des relations d’affaires. À partir de ce moment, la pression du Ministère pour que soient exaucés les voeux du Ministre furent insistants et continus. Leurs efforts aboutirent d’abord à reporter l’élection à juin où l’on me savait absent. Ensuite, tout le monde pourra comprendre que l’activisme conjugué du troisième personnage de l’État (peut-être mieux encore ?) et de son homme lige, en l’absence du rival désigné, rendait l’issue inéluctable. Les voeux du Ministre sont exaucés et son poulain ajoutera l’Alliance française au tableau de chasse éloquent que ses qualités, certes, mais aussi sa relation privilégiée avec Laurent Fabius lui ont permis d’obtenir.

Que les choses soient claires, ce n’est pas là pour moi un échec cuisant, je m’étais mis à la disposition de l’Alliance alors que tout me portait plutôt à me cantonner au type de vie totalement libre que j’ai choisi après que j’ai quitté mes fonctions scientifiques et universitaires. Si je relate cette anecdote, c’est qu’elle jette un regard impitoyable sur les moeurs et comportements des personnages importants de l’État. Peut-être aussi pour une raison plus personnelle. Lorsqu’il a injustement été mis en cause dans l’affaire du sang contaminé que j’avais suivie avec attention dès ses origines Laurent Fabius et ses avocats m’ont demandé de témoigner devant la Cour de justice de la République de l’état des connaissances scientifiques et des décisions publiques qu’elles avaient – ou non -suscitées. Conscient de ce que le Premier Ministre de l’époque, Laurent Fabius, avait en fait agi à son honneur et à l’encontre des conseils erronés de l’immense majorité de ses conseillers scientifiques, j’avais accepté, je ne le regrette pas. Le dossier contre Fabius s’étant entre temps dégonflé, je ne témoignai in fine pas mais avait auparavant fait un travail considérable dans cette perspective. Je n’attendais bien entendu aucun signe de reconnaissance, mais pas non plus, je l’avoue, une attitude comme celle que je viens de relater.

Bon, revenons aux choses sérieuses. Demain, je musarde encore dans les monts du Vivarais où le vent frais des cimes dissipe bien vite les remugles des combinaisons politiques. Pas sûr que cela suffise pourtant à dissiper aussi le ressentiment du peuple français pour ses dirigeants.

 

Axel Kahn, le vingt-cinq juin 2014

 

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8 thoughts on “25.06 FAUT-IL ÊTRE CLÉMENT AVEC LA RÉPUBLIQUE DES COPAINS ?

  1. Déjà Plaute l’avait dit: “l’homme est un loup pour l’homme”. Kant avait raison de parler de l’insociable sociabilité de l’homme et de l’absence de valeur morale d’un lien social gouverné par l’appétit des honneurs et de la domination (outre la cupidité)…
    Non, il ne faut pas être “clément” (le jeu de mots est cocasse!) envers la politique des copains-coquins.
    C’est cette absence de moralisation du politique qui entraîne cette désaffection pour lui.

    N’ayez, Axel, aucune amertume. Votre choix des ” pérégrinations amoureuses” dans la nature et la beauté est infiniment plus heureux. Votre statut de penseur- randonneur-essayiste vous donne une prodigieuse liberté créatrice.
    Et vous oeuvrez ainsi pour la France assurément.

    Et puis, vous avez la tendresse de votre petite Princesse.

  2. “Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre”.

    Voilà l’avertissement de Daudet dans le merveilleux conte de la petite chère dévorée par le loup, au petit matin.

    Mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est que les chèvres libérées vont au Paradis. Elles gambadent dans des prairies et au passage, ont peut-être le trésor d’une belle rencontre…

    Continuez cher Axel. Continuez. Ne changez pas.

  3. Je ne suis pas surpris par votre mésaventure avec l’Alliance française, nos associations sont constamment perverties par l’esprit clanique. Ce qui me surprend c’est que malgré votre renom vous en soyez victime. Ils devraient savoir que votre liberté de parole ne laisserait pas ces pauvres manigances tues. De grâce, Asel, ne gâchez pas la fin de votre vagabondage à cause de ces turpitudes, elles ne nuisent qu’à ceux qui s’en rendent coupables. Pensez à la beauté des paysages qui vous attendent et aux gens que vous allez rencontrer. Le Sud Est est bien moins silencieux que la Creuse. Amitiés. Alain

  4. Témoin de ton engagement pour la Francophonie, mais aussi des coulisses de l’énarchie , je ne suis pas étonnée par ton billet. Surtout poursuis ton beau chemin, en toute sérénité avec ta belle Mascotte qui , elle ne te décevra jamais.
    Bises
    Brigitte

  5. Nous nous sommes rencontrés à Rennes, juste avant votre départ du début du monde, puisque c’est ainsi que nous appelons notre “Pen ar Bed” breton, que des jacobins ont traduit à tort en “Fin de la Terre” . Invité par Ouest France à vous rencontrer avec deux autres chanceux, nous avons échangé sur divers sujets , dont la marche en solitaire. Je garde un souvenir lumineux de cette trop brève rencontre. Ma descente du Mézenc a eu lieu , il y a bien longtemps, et votre billet m’en a rappelé les circonstances … Je convoitais depuis quelques mois un poste de dirigeant dans l’entreprise nationale où j’exerçais mes modestes talents . Le poste m’étais promis et … je venais d’apprendre qu’il avait été attribué à un “ami” de mon supérieur hiérarchique. Le “dépit” me trottait dans la tête. C’était l’hiver, je descendais en skis de fond, et j’ai mal négocié l’un des virages de l’étroite piste verglacée de cette descente abrupte ! J’espère que le penseur-randonneur Axel ne s’est pas laissé perturber, comme moi, par le souvenir des moeurs et du comportement de ceux qui se prennent pour des élites, au point de se tordre une cheville! Ma descente du Mézenc s’est arrêtée net, le nez endolori, sur la glace … et deux côtes cassées!
    Ne vous laissez pas distraire, Axel, par autre chose que la beauté que vous pouvez savourer au rythme de votre pas !
    Cordialement.
    André

  6. Bonjour,
    Un quasi-collègue (Traversée Nord-Sud de la France à pied de Bray-Dunes au Cap Cerbère à mon actif, traversée Est-Ouest en cours — mais en plusieurs tronçons, activité professionnelle oblige) vous adresse encouragements et félicitations.
    Quant au sujet du présent billet, en revanche, et cela étant dit avec courtoisie, il ne me paraît pas évident qu’il y ait une différence fondamentale de nature entre votre cooptation et celle d’une autre personne, et que le terme de “copinage” soit plus à accoler à l’une qu’à l’autre.
    Cordialement, et bonne marche !

    Serval

  7. Cher Axel KAHN,
    Je viens de terminer, avec ravissement, votre livre “pensées en chemin”. Je découvre avec plaisir, sur votre blog, les photos qui lui manquent et célèbrent la beauté de notre pays.
    Mais j’ai aussi été intéressé par ce que vous écrivez sur les effets de l’effort physique, surtout dans un environnement aussi stimulant, sur le fonctionnement mental, le vagabondage intellectuel et le émotions qu’il engendre. Cela rejoint les réflexions que je rapporte dans le livre que j’écris sur la course à pied et les 13 marathons que j’ai effectués.
    Après-demain, je pars randonner dans le Queyras.
    Continuez, cher Collègue ! Avec mon estime pour vos travaux sur la génétique et sur l’éthique.

    Jean-Luc, professeur honoraire de neurologie et médiateur

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