Je préfère illustrer l’incroyable et rapide bouleversement de tout auquel j’assiste en traversant la France.
La lenteur relative du pas du marcheur lui permet paradoxalement d’apprécier mieux encore les contrastes de la nature, de l’habitat et de l’atmosphère que tout autre mode de déplacement plus rapide où l’environnement change si vite que ses aspects variés n’ont pas le temps de laisser leur empreinte dans l’esprit, tout se fondant et se mélangeant comme les images d’un film projeté en accéléré. De ce point de vue, passer en 24 heures des tapis de myrtilles encore loin d’être mures, des rudes et grandioses paysages de la montagne ardéchoise et de ses hauts plateaux, de ses alpages consacrés à l’élevage et de son habitat dispersé aux belles maisons aux murs en pierres volcaniques et aux toits en lauzes, à la vallée du Rhône est saisissant.
Là, fin juin, la moisson est déjà faite où sur le point de l’être, les arbres fruitiers innombrables croulent sous le poids des abricots et brugnons à maturité aux belles couleurs dorée, orangée et rouge alors que la récolte de pèches et de kiwis s’avère prometteuse. Près du Rhône, les haies sont déjà chargées de mûres gonflées et bien noires. Les petits villages aux maisons à murs gris clairs intégrant pierres calcaires et galets de rivière et aux toits en briques rouges sont nombreux, leur aspect est prospère. Certains, tels Mirmande et Cliousclat accrochés aux premières collines de la Drôme, sont carrément superbes. La campagne largement dévolue à la culture des arbres fruitiers est parsemée de belles demeures de même style que dans les bourgs mais plus vastes, au centre des domaines, sur le modèle de ce que l’on observe dans les grandes régions de viticulture. Cette fertilité et cette opulence dégagent aussi une impression d’équilibre et d’harmonie, de beauté mais d’un type tout différent de celui de l’Ardèche dont les premiers escarpements impressionnants dominent directement le Rhône auquel aboutissent les vallées profondes qui entaillent la montagne.
Ma dernière étape ardéchoise s’est terminée à Privat dans une maison d’hôtes dont l’hôtesse Patricia et l’époux Gérard ont adopté un mode de vie au plus près possible de la nature, pour ce qui concerne la nourriture aussi bien que la gestion de l’eau et des déchets, les loisirs et la défiance envers les “ondes”, sans parler bien entendu de leur opposition au nucléaire dont la puissance est illustrée ici par la centrale du Cruas, toute proche sur la rive droite du Rhône, au sud. Patricia et Gérard ont donné à leur maison d’hôtes une coloration explicitement écoresponsable militante qu’ils affichent sur leur site, attirant de ce fait nombre de passagers écologistes. Ils avaient convié à dîner avec moi un couple ami, Karine et Ludovic, dont les conjoints tiennent ensemble le magasin bio de Privat. C’est la préfecture de l’Ardèche mais une toute petite ville de sept mille habitants, la plus petite préfecture du pays, regroupée autour de son gigantesque hôpital psychiatrique en centre-ville, aujourd’hui démesuré pour ses quelques deux cents pensionnaires alors qu’ils furent près de deux mille aux temps anciens de la psychiatrie d’enfermement. Pourtant, le magasin est prospère car le département de l’Ardèche cultive une image résolument verte déjà illustrée dans mon billet précédent par l’évocation des habitants des plateaux et de la montagne ardéchois ayant adopté des pratiques culturales bio. C’est dire que mon séjour en Ardèche a connu un épilogue symbolique de mon séjour dans le département. Symbolique et enchanteur car les deux couples sont aussi rayonnants, cultivés, amoureux, ils puisent semble-t-il un équilibre et un évident bonheur de vivre ensemble dans la superbe diversité des paysages et des produits de l’Ardèche et se tiennent prudemment à l’écart des dérives politiciennes qu’adopte parfois l’écologie militante.
Il fallait que mon arrivée dans la riche et lumineuse vallée du Rhône fût marquée, elle aussi, par une rencontre humaine à l’unisson. Elle le fut dans mon gîte près de Cliousclat où Annick et Gérard, là encore avec un couple ami, Geneviève et Laurent, accompagnés les uns et les autres de certains de leurs enfants, me préparèrent une soirée sportive, épicurienne et bachique. Sportive car Geneviève, sa fille Perrine et son boy-friend sont des sportifs passionnés de montagne et d’escalade. Les jeunes se destinent d’ailleurs à une carrière sportive et nous eûmes bien des expériences à échanger. Bachique car Bruno et Laurent sont des œnologues avisés et que le premier s’est constitué dans son domaine une cave de rêve creusée dans la roche et aménagée pour y célébrer des offices épicuriens bien sympathiques. Ce fut ce soir-là une dégustation consacrée aux côtes du Rhône blancs et rouges, Mirmande, Saint-Joseph et Tain l’Ermitage. Sans le vin, le dîner eut été des plus agréables car les femmes sont vives et dynamiques, Annick est d’une exceptionnelle prévenance, Perrine une jeune personne au caractère bien trempé, tous ont des vies riches et s’intéressent à une multitude de sujets. Alors, la chaleur communicative et le plaisir de breuvages d’exception aidant, je ne vous dit pas ! Privat et Patricia, Cliousclat et Annick, leurs conjoints et enfants en harmonie, n’est-elle pas belle la vie du chemineau ?
Contraste encore. Quittant plein Sud-Est la vallée du Rhône pour m’enfoncer dans la Drôme, sans même le temps d’observer une transition, tout change à nouveau, les arbres fruitiers disparaissent et laissent la place à des prairies, puis à un maquis balayé ce jour-là par le mistral sur les crêtes au-delà de 400 mètres d’altitudes. À peine le temps de s’y habituer et c’est la redescente dans la plaine agricole de la Drôme provençale. Là les maisons carrées aux murs ocres, leurs toits peu inclinés de tuiles rouges, les champs de lavande sur la pente qui entourent des céréales et du tournesol dans le fond de la cuvette ne laissent aucun doute, on est bien en Provence. Mais bientôt, nouveau chambardement. La plaine fait place à des vallées de plus en plus encaissées telle celle du Roubion, entre de hautes falaises verticales et claires. Plus loin, c’est la pittoresque roche Colombe Poupoune, le rocher de Graville, puis plus haut encore, au-delà de 1500 mètres, les Trois Becs et les montagnes du Diois. Ainsi va ma route, à chaque instant différente, toujours belle, illuminée de plus de la beauté des femmes et des hommes rencontrés. Qui ne voudrait être à ma place ?
Axel Kahn, le trente juin 2014
A votre question finale tout le monde naturellement !
On espére le tome 2 aussi passionnant ! A.L
PS petite correction pour une ardechoise de naissance Privas s’écrit avec un “s” et non avec un “t”
A votre ultime question: personne !!!
Non, personne ne refuserait tant de beauté naturelle, tant de chaleur humaine.
“n’est-elle pas belle la vie du chemineau ?” Chemineau ?? d’après Wiktionnaire : “vagabond, rôdeur, qui vit de petites besognes, d’aumônes ou de larcins”… tout sauf vous Axel, à part peut être une main tendue vers une poignée de cerises trop tentantes!
Merci de votre commentaire et de la superbe soirée passée ensemble. Et regrets pour Annie Laynaud et d’autres qui auraient aimé vous rencontrer à Privas.
Poursuivez bien votre chemin…
Patricia
contrairement a ce que mon épouse a pu vous dire avec humour, c’est un “cadeau” de pouvoir vous suivre journellement.
l’homme de lettres
Bonjour, J’ai commencé ce matin la lecture de Pensées en chemin… qu’un ami, marcheur également, m’avait offert. Je découvre alors que vous êtes reparti et c’est en concultant le site que je constate que vous êtes aujourdh´ui à Cornillon, village voisin de La Motte Chalancon où nous avons une petite maison et où nous comptons nous rendre cette fin de semaine. Nous aimerions beaucoup vous rencontrer ce samedi à VENTAVON. Pensez vous que cela soit possible, en seriez-vous d’accord? Merci d’avance de votre réponse
Sophie