31.05 LA MZZELLE ET LES MARCHES COMMUNES.


Nous étions gardés par Mademoiselle Bésineau, une femme de la bourgeoisie bordelaise qui, peut-être après une déception sentimentale ou de première intention par piété fraternelle et chrétienne, avait sacrifié sa vie personnelle à son frère prêtre à laquelle elle servait de gouvernante. Du vivant de l’abbé Bésineau, elle l’aidait aussi à s’occuper d’une sorte de colonie de vacances à Saint Maurice. L’épisode que je relate ici suit d’un an la mort du frère prêtre. Ensuite, elle continuera à nous accueillir, Olivier et moi, durant les périodes de vacances et jusqu’à ce que j’ai quatorze ans, mais dans le petit village de Saint-Yzans de Médoc, au sein de ses terres ancestrales du Bordelais où elle s’était repliée et où elle vécut jusqu’à sa mort. Nous avions avec mon frère une immense affection pour cette femme généreuse et pieuse qui allait à la messe tous les matins et, par fidélité envers l’abbé, continuera après sa mort à lire chaque jour son bréviaire comme il était tenu lui-même de le faire de son vivant. Pour nous, c’était la “Mzzelle”, nous continuâmes de la voir régulièrement jusqu’à sa disparition alors que nous étions nous-même déjà mariés et pères de familles.

Parmi les legs de la Mzzelle, j’en retiendrai deux qui ont marqué ma vie : le goût de cuisiner comme je le faisais si souvent à ses côtés pendant les trois mois que duraient alors les vacances d’été. Son frère l’abbé était fort gourmand, il se peut qu’il en soit mort affecté d’un solide embonpoint et elle était un fin cordon bleu. Toujours lié aux penchants de l’abbé, c’est elle qui a commencé aussi à développer mes connaissances oenologiques. La cave de l’abbé Bésineau était remarquable, il avait été curé à Saint-Julien Beychevelle. Dès que j’ai eu dix ans, la Mzzelle a commencé à me servir au terme de chaque repas un fond de verre du précieux nectar en ajoutant chaque fois : “Mes enfants, ce que le Bon Dieu fait de meilleur ne saurait vous faire de mal”.

Revenons cependant aux premières vacances en sa compagnie à Saint-Maurice – La Fougereuse dont je garde quelques souvenirs assez précis. J’étais un peu isolé, encore petit garçon avec Olivier, un “grand”, et deux pré-adolescents ; j’étais de ce fait, sans cruauté cependant, leur souffre- douleur. Ces chenapans avaient un soir écrit partout dans la commune, sur les murs et les panneaux, “Axel est un oeuf”. Je découvris l’affront le lendemain matin en allant acheter un sucre d’orge à la petite épicerie près de l’église. Mon premier sentiment fut la surprise et la perplexité. Qu’a-ton voulu signifier par là ? Qui veut me gober ? Suis-je si fragile que le premier choc pourrait me briser ? Cela, je ne le croyais pas : bagarreur et casse-cou, je savais qu’il n’en était rien. Il n’empêche, je sentais bien que l’on se moquait, les enfants n’apprécient guère. Je revins éperdu et en larmes dans les jupes de la Mzzelle. Compatissante, celle-ci me fit du pain perdu au caramel qui assécha mes larmes, puis mis entre les mains des coupables un seau et une éponge en leur intimant l’ordre de tout effacer sous peine d’être privés de désert jusqu’à ce qu’elle ait vérifié elle-même que toutes traces du forfait avaient disparu. Compte tenu des dons culinaires de la Mzzelle, la menace était redoutable, on s’exécuta. Je n’ai plus, il y a quelques jours, retrouvé trace de cet infamant libellé.

Un autre fois les affreux parvinrent à me convaincre d’aller demander à l’épicière déjà âgée si elle avait des bavoirs japonais comme on en trouve un peu partout de nos jours tant ils sont à la mode. La bonne dame me répondit que bien sûr elle faisait cet article dont elle s’était pourtant laissée démunir. Elle ne tarderait pas à se ré-approvisionner. Il fallut là encore une intervention de la Mzzelle pour apaiser la commerçante sans dessus-dessous qui remuait ciel et terre pour se procurer ce bavoir fameux qu’elle se sentait indigne et humiliée de ne pas avoir en magasin. L’épicerie est maintenant aussi un bar, dépôt de pain et snack mais elle est toujours là, près de l’église.

La Mzzelle nous emmenait nous baigner dans des sortes de baignoires naturelles alimentées par une petite rivière qui serpentait non loin du village. Je crois me rappeler que l’on appelait l’une “la raquette” et l’autre “le crocodile”. Au cours d’une de ces parties, alors que les grands jouaient entre eux, je me glissai dans une eau sombre et disparus aussitôt. Les deux mètres de fond du lieu auraient bien suffi à noyer un bout de chou comme moi. La Mzzelle, déesse protectrice, était assise sur une pierre à surveiller son monde. Quant à moi, je me rappelle avoir peu réagi à ce qui m’arrivait, il faisait noir et je pensais que c’était pour toujours, que j’étais sûrement en train de me noyer. Je ne sais comment un grand s’y prit pour me récupérer par les cheveux car j’étais alors coiffé en brosse. Il le fit pourtant, répondant à l’injonction de Mzzelle Athéna : Jean-François, va récupérer ton frère !

En ce temps là à Saint-Maurice, il n’y avait nulle festivité pour le quatorze juillet, du crêpe était même disposé en signe de deuil à certaines fenêtres. Les marques de deuil ne sont sans doute plus de mise dans les villages de cette région de l’est des Mauges et du nord-ouest des Deux-Sèvres mais un certain nombre d’entre eux ne tirent toujours pas de feu d’artifice ce jour, le faisant plutôt le vingt-cinq août, jour de la Saint Louis.

La puissance et la persistance du sentiment royaliste sont parfois associées dans cette partie septentrionale et occidentale des Deux-Sèvre à la survie groupusculaire de ce qui fut la “Petite Église”. Rappelons qu’il s’agit d’une dissidence de l’église catholique provoquée par le refus de la part de prêtres et de prélats réfractaires de signer en 1801 le Concordat destiné à réconcilier la République française (ce sera bientôt l’Empire) avec Rome. Cette Petite Église réunira quelques dizaines de milliers de fidèles au XIXème siècle, elle en compterait encore environ deux mille. La pratique religieuse est calquée sur celle de l’ancien régime dont toutes les fêtes traditionnelles restent en vigueur. La disparition en 1830 du dernier prêtre de la dissidence a abouti à la prise en main des rites et offices, fort longs, par des laïcs, hommes ou femmes, issus pour la plupart de la famille du dernier curé réfractaire de cette Petite Église. L’opposition à l’église catholique officielle était telle que les enfants étaient envoyés aux très rares écoles publiques de ces territoires (elles restent aujourd’hui absentes de certaines communes et comptent de toute façon beaucoup moins d’élèves que les établissements confessionnels) et que la majorité des membres de la communauté votait à gauche alors que la droite recueille ici les suffrages de la plupart des catholiques orthodoxes.

Ce n’est de ce fait pas cette singulière communauté qui explique le phénomène illustré par les dernières élections européennes d’un gradient croissant de vote Front national dans les populations traditionnellement catholiques depuis que j’ai quitté la Bretagne. L’UMP est arrivé en tête, grâce aux villes il est vrai, dans les Mauges. Dans les Deux-Sèvres et la région vinicole de la Vienne d’où j’écris ce billet, à Berrie et Loudun, les voix de la formation des Le Pen dépasse la somme des suffrages UMP et PS dans plusieurs cantons ! Cette zone comporte une bizarrerie de l’histoire dont on trouve plusieurs autres exemples en France. Nous nous trouvons dans ce qui constitua du XIIIème siècle à la Révolution française les “marches communes” de l’Anjou et du Poitou. Peut-être afin d’éviter tout différent pendant que les princes des deux provinces guerroyaient aux croisades, ces marches appliquaient les législations de l’une ou de l’autre juridiction, la plus favorable aux justiciables. Aucun fief angevin ou poitevin ne pouvait s’établir dans les marches, si bien que l’aristocratie y était beaucoup moins représentée qu’ailleurs, ce qui eut plutôt tendance à aviver la forte opposition entre la bourgeoisie citadine et la paysannerie. Venant des Mauges dont j’ai dit le dynamisme industriel et passé Cholet qui y participe de belle façon, on observe en s’approchant des marches communes un radical changement de la situation. Les “pays” traversés sont exclusivement agricoles, tournés vers l’élevage et la polyculture traditionnelle. Là, comme dans le rebord vinicole de l’appellation contrôlée Saumur vers lequel je suis remonté après Argenton-les-Vallées et Massais, pas de crise d’une industrie qui ne s’est jamais développée, pas de travailleurs immigrés, une situation économique moins défavorable qu’ailleurs, voire une réelle aisance dans le Saumurois n’empêchent pas la montée progressive du vote d’extrême droite. J’ai déjà fait l’analyse par ailleurs d’une sorte de “sécession” qui conduit des populations à n’avoir plus aucune considération pour des partis incapables d’enchanter l’avenir et à se tourner en masse vers le mythe absurde d’un retour à un passé idéalisé. Comme je l’ai signalé, cela a constitué depuis des siècles une tendance lourde dans cette région.

Axel Kahn, le trente-et-un mai 2014

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4 thoughts on “31.05 LA MZZELLE ET LES MARCHES COMMUNES.

  1. Je suis avec intérêt votre recherche du pourquoi du vote nationaliste xénophobe (tous sont – ils d’ailleurs conscients qu’il s’agit de cela?). Ou de la résistance à ces extrêmes.
    Vous en cherchez l’explication dans la résultante de l’histoire, de l’état économique et des spécificités sociologiques et religieuses des contrées traversées. Dont vous postulez une identité propre, un esprit régional.
    On peut s’interroger à ce sujet, à l’époque des mouvements et des brassages de populations, de la circulation en temps réel des informations, du formatage opéré tant par l’institution scolaire que par les media, à l’ère de la TV et d’ Internet…
    Je partage totalement, en revanche, votre hypothèse sur la désaffection quasi générale à l’égard des partis qui ont exercé le pouvoir, incapables de proposer des projets de société crédibles et stimulants -mais quelle naïveté de croire que ceux qui ne l’ont pas exercé ont les mains pures!- Il est bien facile de récupérer le sentiment d’insécurité et de le lier à l’immigration, d’exploiter les difficultés de l’économie et de l’emploi, ainsi, comme vous le dites justement, d’idéaliser un âge d’or d’une France glorieuse.
    L’histoire montre bien que la France résulte d’une longue suite d’invasions “étrangères” et que l’absence de crises est une fiction…
    Il conviendrait d’éduquer pour prémunir contre les idéologies de la haine et de l’exclusion, contre la tentation du totalitarisme.
    Démocratie et Droits de l’homme ne vont pas de soi! Ils sont à reconquérir perpétuellement.
    En cette année du centenaire de la Première guerre mondiale et du 70e anniversaire du Débarquement, les exemples ne manquent pas pour illustrer les dangers du nationalisme et la fécondité des Alliances.

    PS Merci pour ces émouvantes évocations d’enfance.

  2. Ah, ah, je le tiens! N’ y aurait-il pas une faute d’ orthographe dans le premier paragraphe (subjonctif du verbe avoir)?

    • P.S. Je dis ça en toute amitié et en me relisant trois fois (j’ aurais l’ air fine d’ en faire aussi). Du reste, je comprends que l’ on soit un peu étourdi, après trente kilomètres. Je promets également de ne plus laisser ce genre de commentaires, à l’ avenir. Bon, c’ est pas tout ça, mais je disparus, ca prend un s.

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