4.06 CHEMIN DE VIE


Le Petit Pressigny, ce petit village du sud de la Touraine où je suis né il y aura soixante-dix ans le cinq septembre 2014 et où je me trouve aujourd’hui en route vers le midi de la France, est le bon endroit pour évoquer les différents aspects d’un parcours. Pas tant aujourd’hui celui au tiers environ duquel je me situe que l’autre, celui d’une vie. Sur la route de cette dernière, je suis bien plus prêt du terme que du départ, c’est là une observation de bon sens dénuée de toute tristesse, angoisse ou nostalgie. Cependant, outre la visite toujours un peu émue hier en arrivant à la maison où je suis né et à celle où j’ai passé, heureux, les cinq premières années de ma vie, la reconnaissance des lieux auxquels remontent mes premiers souvenirs, mon cheminement de marcheur lui-même conduit à un retour sur celui tout au long du de ma vie et à l’évocation de la route qu’il me reste à parcourir. Oh, ce ne sont pas là, et de loin, les seules pensées qui viennent en chemin, mes billets en témoignent. Pourtant, innombrables sont les images, les sons, les odeurs et, de façon plus générale, les sensations, même fugitives, qui renvoient à un souvenir plus ou moins profondément enfoui dans ma mémoire, qui sollicitent et amènent en pleine conscience des représentations mentales dont la netteté me surprend souvent. Tout s’enchaine, alors, une pensée en appelle une autre, une scène se complète dans l’esprit pour devenir une séquence, un spectacle, une tranche d’existence, presque une vie. Ainsi mon évocation dans les Deux-Sèvres des premières vacances sous la responsabilité de Mademoiselle Bésineau, la Mzzelle, a-t-elle éveillé aussi en moi le souvenir des uniques et brèves vacances passées avec mon père et ma mère dans le Jura où mes deux frères ainés étaient en colonie de vacances. Image un peu tremblante de par son ancienneté mais aussi l’irréalité liée à son caractère exceptionnel, peut-être aussi de ce que cette exception est en résonance avec la déchirure entre mes parents, puis avec leur séparation, la seconde épreuve réelle de mon enfance après l’arrachement à ma nourrice au Petit Pressigny. Je suis allé revoir cette terrasse devant la maison où nous habitions, dans la partie haute du village, et l’image du garçonnet cramponné aux jupes de cette femme et hurlant “Maman nounou, je ne veux pas te quitter”, arraché pourtant, s’est dessiné d’un coup avec la netteté que j’ai dite. Les vacances avec la Mzzelle en compagnie d’Olivier, mon frère resté comme moi chez notre mère après la séparation de nos parents, cette période ensuite jusqu’à notre âge de jeunes adultes font resurgir mille épisodes de cette co-édification fraternelle dans laquelle mon frère était la mesure étalon en référence à laquelle je m’appréciais moi-même. Bien entendu, les spectacles beaux que je contemple, les joies que j’en éprouve, l’impression de bonheur qui en émerge, sollicitent d’autres visions heureuses, mes amours, mes enfants, mes succès. Et ainsi de suite, sans fin, c’est bien, par touches colorées successives que se reconstitue le tableau impressionniste d’une existence.

 

Et puis tout chemin a son terme, celui qui me fait à nouveau traverser la France selon une diagonale entre deux mers jusqu’à Menton comme celui qui a commencé il y a près de soixante-dix ans dans une petite maison du bourg du Petit Pressigny, derrière le lavoir. Ce terme est plus ou moins proche, il est inéluctable. Lorsqu’il est le but que l’on s’est fixé, il peut engendrer une certaine allégresse, souvent atténuée cependant par une impression d’incomplétude, de manque puisqu’il existe alors un après. Qu’en est-il de la fin du chemin d’une vie, lui qui s’interrompt sans au delà, qui débouche pour un agnostique sans état d’âme sur le néant. Certes, persiste alors pour un temps plus où moins long les traces de l’empreinte laissée dans l’esprit des vivants mais il s’agit alors d’autres parcours que celui qui s’est interrompu. De plus, le souci que l’on peut avoir de sa postérité est singulier puisque, par définition, elle débute après la mort, c’est-à-dire alors qu’on en pourra rien connaître. Tout juste, mais cela est important, doit-on se soucier de donner et de partager de son vivant, en particulier et essentiellement les richesses que la créativité de l’esprit a permis d’accumuler, les oeuvres, en sachant que les bénéfices pour autrui n’en cesseront pas à la mort du créateur. Y a-t-il antinomie entre l’inéluctabilité d’une disparition définitive et un cheminement vers cette issue aussi allègre que celui qui me conduit à l’arrivée du chemin entre deux mers sur lequel je suis engagé ? Non, je pense, et la jubilation qui marque mes plongées dans la réalité géographique et humaine de la France, d’autres entreprises récentes encore, en témoignent. Certes, je ne marche pas vers la mort comme pour la défier, la conjurer de façon absurde, je chemine sur les routes de France et dans le coeur de ses habitants. Cependant, comment ignorer que chemin faisant, je me rapproche aussi, inéluctablement, de la fin de mon être. C’est là un cadre contraint mais n’est-il pas en fait celui de toute action humaine qui s’inscrit nécessairement dans un intervalle de temps ? À ne pouvoir se satisfaire que de l’éternel, au moins de l’indéfini, il serait impossible d’être heureux, la perspective de la fin du bonheur en ruinant toujours l’impression. Et puis, au Petit Pressigny, la situation n’est pas aujourd’hui radicalement différente de ce qu’elle était lorsque le petit Axel de quatre ans avait commencé de prendre conscience de la disparition des anciens, et par conséquent de ce que l’existence est appelée à s’achever. Seule la contrainte de temps s’est renforcée, et de la sorte une certaine hantise du temps perdu à s’arrêter au subalterne, voire à l’insignifiant. Bien entendu, je n’ai pas l’outrecuidance de juger de ce qui dans l’absolu vaut ou ne vaut pas la peine d’être considéré mais, en ce qui me concerne, j’en ai une idée assez exacte. Aussi suis-je aujourd’hui aussi convaincu que je l’ai toujours été que l’on peut avancer dans une certaine allégresse aux différents âges de sa vie, non pas vers son terme parce que telle serait la fin de l’existence, mais dans le cadre imposé qu’il constitue. Se rapprocher de sa mort, bien sur, mais pas dans le but de s’y rendre, dans la seule conscience sereine qu’elle est l’une des données de la vie. Et dans ce cadre, cheminer avec un désir inchangé et toujours un peu inassouvi de vivre, intensément, d’être heureux, s’il se peut.

 

Axel Kahn, le quatre juin 2014.

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5 thoughts on “4.06 CHEMIN DE VIE

  1. Bonjour,

    Vous voilà de retour à votre source, dans cette étape symbolique du Petit Pressigny. Je comprends et apprécie votre témoignage et vos réflexions sur le sens d’une vie et sur la mort, heureux de recevoir les pensées d’un grand marcheur dont l’esprit est en chemin.

    Je vous souhaite de belles vivances tout au long de votre parcours.

    Bien cordialement

    Olivier

  2. …il était compréhensible que votre cheminement à travers la France était aussi la métaphore de votre chemin de vie…

    Un destin d’être né près de chez Descartes, d’avoir présidé l’Université qui porte son nom et de cheminer (la méthode est, au sens étymologique, le “chemin vers”).

    Les touches vives du “tableau impressionniste” de votre existence, dévoilées avec autant de sincérité, attirent un profond respect.

    La postérité, en effet, nous échappe. Elle appartiendra au regard de ceux qui seront présents. D’u présent qui ne sera plus nôtre. Ce qui rend votre générosité encore plus admirable par son abnégation.

    Quelle lucidité, quelle sagesse dans votre réflexion sur votre sillage et vos empreintes! Sur la finitude du temps, l’inéluctable et le désir de vivre intensément l’essentiel!
    Du fond du coeur, merci!

    Puissions-nous contribuer un tout petit peu à votre jubilation et à votre allégresse!

  3. “Le bonheur est toujours à la portée de celui qui sait le goûter”. François de la Rochefoucauld

    Merci de partager vos pensées empreintes de sagesse et d’émotion.

  4. Très touchée par vos pensées du jour car j’admire votre “résilience” après des séparations difficiles. La mort en est une autre. C’est peut-être la raison pour laquelle vous y songez aujourd’hui mais avec tant de sérénité semble-t-il. Je partage tout à fait ce que vous ressentez surtout depuis que je suis grand-mère. Bon voyage dans notre beau pays et dans vos souvenirs!

  5. oui tout ce que tu écris est très émouvant .Mais comme tu es toujours aussi pétillant, et étonnant , je souhaite que tu donnes encore longtemps cet espoir magnifique à ceux et celles qui souffrent .
    Bises
    Brigitte

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