IL PLEURE DANS MON CŒUR


   Il y a des matins, comme ça, où, hors de soi-même et des personnes que l’on aime, le regard peine à percevoir des motifs d’optimisme, à déceler une lueur qui annoncerait au moins le retour de beaux jours. Et cela a peu à voir avec une banale atmosphère automnale. Seul Verlaine s’impose, en ces moments-là :

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! Nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

   Pourtant, « sans amour et sans haine », je perçois bien, contrairement au poète, ce qui crée ce désarrois en moi. Tout, en fait, tout ce qui m’est extérieur et qui finit par m’infiltrer, cherche à m’envahir, y contribue. La violence des attaques terroristes perpétuées en France et ailleurs dans le monde par des amoureux fou de la mort terrestre, la leur et celle de leurs victimes, a amené à adopter des mesures de sécurité si proches en apparence de celles réclamées depuis longtemps par la droite extrême qu’elle s’en trouve confortée. La divine surprise serait en décembre que le Front National reste en France aux alentours de vingt-cinq pour cent des suffrages exprimés ; en 2002, la France était effarée par les dix-sept pour cent des suffrages obtenus par Le Pen père. Le niveau exigé pour atteindre à la suprême félicité politique serait que la famille du patriarche rate de justesse, par une mobilisation de tous les autres, la présidence des régions qu’elle convoite : on en a beaucoup rabattu de ses ambitions de paradis ! L’Europe, notre autre maison commune, n’est guère vaillante, elle non plus. Sous les coups renouvelés des crises, des politiques d’austérité, du terrorisme, de l’afflux des migrants et réfugiés, de la montée des nationalismes et de la xénophobie, elle apparait en bien triste état, quasiment en charpie. Incapable de promouvoir une véritable solidarité entre ses nations constitutives, en carence de générosité, oublieuse de ses valeurs, elle abandonne son idéal d’un espace sans frontière, chacun est tenté de se recroqueviller sur son pré carré. Même sa fonction fondatrice de garanti de la paix en Europe n’est plus aussi assurée que par le passé, la guerre menace au moins à ses portes, en Ukraine. Cerise sur le gâteau, le monde entier semble s’être donné le mot pour faire la chasse à la colombe de la paix et à la verte couleur de l’espoir. Le vert est d’ailleurs aussi devenu aujourd’hui, avec le noir, la teinte de l’islamisme radical. Le seul volatil aux belles couleurs, un oiseau de paradis, est représenté par l’écrasante majorité obtenue en Birmanie par la formation de Aung San Suu Kyi. Les militaires sont cependant toujours là, bien là. Sinon, la guerre menace en mer de Chine, elle se déploie sous plusieurs aspects depuis la frontière iranienne jusqu’à la Tunisie, depuis la mer Noire et la frontière russo-afghane jusqu’à l’Afrique centrale. Une formidable coalition russo-irano-chinoise s’est formée contre l’alliance dominée par les États-Unis, OTAN et OTASE. Chose inconcevable depuis la fin de la guerre froide et le démantèlement du « camps soviétique », certains font état de ce qu’une nouvelle guerre mondiale est inévitable.

   Le but de ce billet poétique et sombre du matin n’est d’ailleurs pas de tracer un tableau sommaire, très sommaire, trop sommaire, du monde, il a pour but plutôt de répondre à l’interrogation de « l’âme », de l’esprit assailli par les émotions et les passions : que faire ? Les marmottes et d’autres animaux hibernent lorsque la bise se lève et que le froid glacial s’annonce. Devons-nous les imiter avec nos moyens, entrer en nous-même et nous pelotonner au sein des nôtres, dans les bras de l’aimé(e), fermant notre sonophone et aveuglant nos yeux à toutes les nouvelles si inquiétantes qui affluent ? « Si nous n’y pouvons rien, tentons au moins de jouir dans notre sphère individuelle de ce dont nous pouvons jouir » est d’ailleurs une déduction bien dans l’air du temps de l’individualisme triomphant. Pourtant, une telle attitude ne nous protège pas seulement de l’accablement dans lequel les rumeurs du monde risquent de nous plonger, elle nous isole aussi de toutes celles et de tous ceux bien plus directement victimes de la fureur du temps que nous, réfugiés éperdus, blessés dans les attaques de Paris, etc. Pour être présents lorsque notre présence peut aider, peut sauver, il est indispensable d’être informés. En définitive, une fois encore dans cette actualité désespérante, c’est le docteur Rieux, celui de « La peste » d’Albert Camus, qui nous montre la voie. Il connait un peu la peste, ses manifestations dans l’histoire, ses circonstances d’occurrence, les superstitions qui l’accompagnent. Cependant, le docteur Rieux ne combat pas le fléau en tant que tel, il ne le charge d’aucun message particulier, il admet qu’il s’abat parfois de manière inévitable. Il ne se résout pas, cependant, il soigne les malades, de toutes ses forces, à hauteur d’homme. C’est bien ce qu’ont fait de manière admirable les médecins et soignants de l’Assistance Publique des hôpitaux de Paris confrontés pour la première fois de leur vie à une vraie situation de champ de bataille, ce que font, aujourd’hui comme au temps des boat-peoples d’Asie ceux qui s’embarquent et patrouillent pour porter secours aux réfugiés naufragés ou en difficulté, etc. Je n’oublie pas non plus les forces de sécurité montant à l’assaut des terroristes et tentant de délivrer les otages. L’objectif des femmes et des hommes ainsi engagés est, quand bien même ils ne peuvent changer le monde et craignent d’avoir peu d’influence sur le cours de l’histoire, de porter assistance aux êtres. Dans la tourmente qu’on ne peut toujours éviter, cette attitude d’éveil et de mobilisation, de présence à l’autre, est celle, la seule qui, dans les situations les pires, permet encore d’entretenir la flamme de l’humain, de la préserver pour d’éventuels embrasements joyeux dans le futur.

Axel Kahn, le vingt-cinq novembre 2015.

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5 thoughts on “IL PLEURE DANS MON CŒUR

  1. Pleurons pour toutes ces jeunes victimes, mais ne pleurons pas sur nous-mêmes. Ne soyons pas un peuple qui ne croit plus en rien. Comment font les peuples qui vivent constamment sous la menace d’attentats aveugles? La France ne peut imploser parce qu’une poignée de terroristes l’a touchée. Il faut croire en la force de notre démocratie même si la menace de l’extrême droite au pouvoir est sérieuse. J’y crois.

  2. Peut-être somme nous beaucoup trop silencieux face à ce gris qui se voit tant.
    Notre mobilisation intellectuelle ne se voit pas ou peu.
    Que dirons nous demain à ces jeunes qui vont s’abstenir les deux dimanches à venir?
    Savent ils, pour les plus jeunes, qu’ils sont inscrits sur les listes électorales, automatiquement…

  3. La démocratie ne doit être en aucun cas constituée d’un peuple de moutons qui belent sans réfléchir et suivent ceux qui ”savent ”et prêchent sans trêve leur vérité pourtant c’est tristement celle qui ne sert qu’eux mêmes…

  4. dommage que je n’aei ce privilège de pouvoir “me pelotonner dans les bras de l’aimé” car c’est en personne privée d’amour et solitaire que je dois affronter la cruauté et la violence du monde ! mais je suis entièrement en accord avec ce que nous déclare Axel Kahn (lequel a aussi cette chance d’avoir une fratrie remarquable autant qu’humaniste), ce en quoi je l’envie (même si ça n’est pas honorable de ressentir cela !)

  5. Verlaine se promène
    ——–

    Verlaine, à la saison douce,
    Erre en pays de magie.
    Il ne boit point d’eau rougie,
    Mais de la bière qui mousse.

    Quand il a bien bu, il chante
    Une mélodie touchante ;
    Quelquefois son coeur s’alarme
    D’une muse délaissée,
    D’une furtive pensée,
    D’un étrange instant de charme.

    Quelquefois son coeur soupire
    Et se lamente sans trêve
    À cause d’un mauvais rêve
    Qui sur lui eut trop d’empire.

    Mais, le soir, son esprit monte
    Sur les toits, pour bien entendre
    Des chats, la voix grave et tendre
    Qui nous dit de jolis contes.

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