500 KILOMÈTRES DÈJÀ. PREMIER BILAN. Dix-septième étape, de l’Isle sur Serin à Vézelay. 29 mai.


 

La machine-bonhomme donne toute satisfaction, elle avale les distances avec régularité, aucune intempérie ou difficulté imprévue n’a perturbé un programme pour l’instant suivi à la lettre et sans souci. Le moral du bonhomme est lui aussi d’acier (c’est la seule chose qui lui reste au milieu de l’effondrement de la sidérurgie lorraine),.Il ne s’est encore jamais produit que les conditions difficiles rencontrées ne me fasse regretter être là où j’étais et penser que je serais mieux ailleurs que sur le chemin. Chaque matin, lors de mes premiers pas, même dans la bise glaciale et le visage fouetté par des rafales de pluie, j’ai ressenti cette singulière exaltation que provoque le sentiment d’une liberté rarement exercée auparavant avec une pareille intensité.

Un autre bilan d’étape de ce voyage à travers la France est moins riant : il s’agit de la réalité économique d’un pays qui apparait sinistré au marcheur qui le traverse et ne jette pas un regard seulement aux enivrantes fleurs multicolores qui entreprennent parfois à elles seules de mettre de la lumière, de la chaleur et des couleurs dans un paysage que les cieux persévèrent à bouder. Rien n’échappe à ce diagnostic, que les territoires qui n’ont jamais été industrialisés et qui n’ont de ce fait perdu qu’une partie importante de leur population rurale. Sinon, plus rien, ou si peu, ne persiste des fonderies, clouteries, entreprises de mécanique, domaine textile, carrières, etc… dans les Ardennes. Les unités métallurgiques dans la Meuse et dans la Marne, dans la foulée du désastre de la sidérurgie de Moselle et de Meurthe-et-Moselle, disparaissent où se rabougrissent, les fantomatiques usines Arcelor-Mittal croisées tout au long du chemin en sont un exemple. La bonneterie troyenne n’a qu’un passé, il en persiste seulement de grandes surfaces de vente. Même les activités fondées sur l’utilisation du bois ont perdu l’essentiel de leur substance. Les Ardennes, la Marne, les Vosges, la Meuse et l’Aube vendent du bois à la Chine qui exporte des produits dérivés à des prix cassant toute concurrence. Mon village de Mussy-sur-Seine a connu jusqu’à 1200 emplois industriels, il en reste moins de 100. La disparition de l’usine Thomson a enlevé au Tonnerrois son seul employeur important, 3000 personnes ont quitté la région.

Seules l’agriculture, avec peu d’agriculteurs, et la viticulture apparaissent actives, voire prospères. La surproduction mondiale de lait et les cours élevés de la viande a entraîné partout un mouvement de reconversion de l’élevage vers l’embouche, les boeufs blancs du Charolais se rencontrent jusque dans le sud des Ardennes. De même, le cours des céréales est élevé et, compte tenu de la demande mondiale, est tendanciellement appelé à le rester. Les aides européennes, les habitudes alimentaires et le remplacement partiel du soja dans l’alimentation animale stimulent la culture des protéo-oléagineux, de beaux champs verts et jaunes en cette saison couvrent nos campagnes fertiles, la “Champagne pouilleuse” – qui ne l’est plus du tout du fait de l’utilisation d’engrais – le Tonnerrois, etc.

La situation terrible que je décris, avec réalisme, je crois, ne trouve pas même des motifs de réconfort dans de claires solutions d’avenir. Le “dynamisme” économique industriel repose aujourd’hui sur la rapidité des moyens de communications, terrestres et électroniques, et le niveau de formation moyen d’un bassin de population. Or les régions traversées ne sont favorisées d’aucun de ces points de vue.

Il n’est pourtant pas possible de se résigner à ce que des populations entières n’aient d’autre avenir qu’une solidarité nationale qui s’étiole, la frustration et le désespoir. Que faire? Une première évidence est bien entendu de tout mettre en oeuvre pour consolider ce qui se maintient, les activités liées à la production agricole et à la transformation de ses produits. La culture elle même est si mécanisée qu’elle n’embauchera pas. Sans doute en revanche persiste-t-il des possibilités liées à l’innovation dans le domaine de l’agroalimentaire, de la “chimie verte”, de la création de biomatériaux, etc. On peut rêver par exemple de procédés nouveaux de conditionnement de produits locaux de qualité dans des emballages de bio-plastiques. Les biocarburants sont très justement critiqués pour distraire de la production de denrées alimentaires de larges surfaces agricoles. En revanche, s’ils s’avéraient possibles et dans l’avenir rentables, des procédés de “cracking” des déchets végétaux pour en extraire du méthane, voire de l’hydrogène, ne tomberaient pas sous le coup d’une telle critique.

À coté d’une telle diversification adossée à ce que continueront de produire ces territoires, des créneaux d’opportunités sont à saisir. À Avallon persiste une assez grosse entreprise de remédiation de pneus qu’elle rénove et vend moins chers que des pneus neufs. On comprend qu’une telle activité profite plutôt de la crise qui diminue les budgets des particuliers et des entreprises. Beaucoup des habitants des régions considérées aiment profondément leur territoire qu’ils ne quittent souvent que la mort dans l’âme. Des filières de formation adaptées à ces jeunes et leur offrant la possibilité de se lancer dans le domaine, très compétitif il est vrai, de services dématérialisés en ligne pour des particuliers et des industriels doivent certainement être organisées. En bref, par bien d’autres moyens que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit, ne pas se résigner, oser vouloir, essayer, réussir parfois.

Axel Kahn, le vingt-neuf mai 2013

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3 thoughts on “500 KILOMÈTRES DÈJÀ. PREMIER BILAN. Dix-septième étape, de l’Isle sur Serin à Vézelay. 29 mai.

  1. Bravo pour votre courage, votre persévérance, votre foi …
    Je suis brevetée pilote d’avion, vous me donnez furieusement envie de venir vous faire un petit coucou dans le ciel en battant des ailes,
    à bord de mon propre… coucou !
    Il m’est arrivé de vous mailer des messages autrefois mais ils sont restés sans réponse.
    Quel sera votre comité d’accueil à Hendaye ?
    Bien cordialement
    KOSMANEK Edith
    Docteure en maths
    Universitaire retraitée

  2. Cher Axel Kahn,
    C’est avec émotion et plaisir que vous nous faîtes découvrir lors de votre parcours les stations de lecture du paysage, la compréhension de la nature et du beau. Vézelay, prochainement Dun-les-Places, le Sault du Gouloux peut-être. Vous allez traverser le Morvan, ces montagnes noires qui sont parfois “bleues” où “violet foncé” en direction d’ Anost , village où chaque été les vielles sonnent pour accompagner le chant des Galvachers (chant national du pays) au rythme lent des bœufs.
    Cette belle traversée illustrée par vos récits est riche de témoignages et de souvenirs.
    Bravo pour cette belle étape et bon courage.
    Fidèlement
    Christiane Orain

  3. La marche à pied sur les sentiers de pays est-elle compatible avec la fréquentation assidue des autoroutes de l’information?

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