CHRONIQUE D’UN HOMME BIEN DANS UN TEMPS RÉVOLU


Chroniques subversives d'un scientifique engagé. Le fil du puzzle.

Chroniques subversives d’un scientifique engagé. Le fil du puzzle.

          J’ai rencontré Luiz Pereira da Silva au début des années 1980. Il était alors membre d’une commission scientifique spécialisée de l’lnstitut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), j’en étais le président. Biologiste moléculaire et parasitologue à l’Institut Pasteur, il dirigeait l’une des équipes de François Jacob et avait travaillé avec André Lwoff, tous deux lauréats avec jacques Monod du Prix Nobel de médecine en 1965. Luiz m’est apparu à cette époque être un scientifique exigeant et humaniste, nous sommes restés amis mais nos parcours différents et son retour au Brésil en 1997 ne nous ont pas rapprochés, au point que j’apprenne de son histoire et de son parcours ce qu’en rapporte cet ouvrage autobiographique. Pourtant, lorsque Luiz me demanda en 2013 d’accepter d’en préfacer la version française, l’idée ne me vint pas un seul instant de refuser. J’avais en effet pour cet homme estime et admiration. Il ne pourra hélas l’éprouver à travers la lecture de cette préface puisqu’il nous a quittés avant que j’aie pu lui faire parvenir.

          «Le fil du puzzle » se présente un peu comme un tableau du peintre Seurat. Il se compose d’une série de récits de couleurs vives dont la superposition fait apparaître un personnage, son époque et son idéal. Ou bien d’un puzzle dont la signification, le fil ne seraient perçus clairement qu’après la mise en place de toutes les pièces découpées d’une vie. Depuis le Nordeste brésilien d’où est originaire sa trisaïeule et où il débutera sa carrière de parasitologue, jusqu’à São Paulo, Rio de Janeiro, Paris, puis l”Amazonie, nous suivons l’itinéraire d’un homme de progrès, celui qui doit découler de la science, de la médecine et du combat en faveur d’un monde rêvé plus juste. Luiz Pereira da Silva n’accepte pas les demi-mesures, il est totalement dans la science, dans le combat communiste, dans l’aide aux populations. Luiz se désole d’appartenir à une espèce en voie de disparition, celle de l’intellectuel, du scientifique engagé. Il a raison. Des communistes, il n’en existe plus guère. Les chercheurs limitent le plus souvent aujourd’hui leur action à leudomaine d’investigation, à la recherche de crédits et à la compétition avec leurs pairs du monde entier. On les retrouve parfois associés aux centres de pouvoirs publics et privés. Le domaine humanitaire est devenu un métier en soi, en général déconnecté de toute vision sociale et politique d’ensemble.

          Compte tenu de la triple dimension de l’auteur, scientifique, médicale et politique, son livre se lit à plusieurs niveaux. Il est :

         – un témoignage socio-ethnologique sur les populations pauvres du Brésil, leurs maux et leurs coutumes, les inégalités, la persistance de la logique latífundiaire ;

           – un reportage sur la recherche de pointe à Paris, au plus près de pères fondateurs de la biologie moléculaire moderne récompensés par le Nobel. Les plus illustres savants du monde entier défilent alors à l’Institut Pasteur, contribuant à y instaurer une exceptionnelle atmosphère d’émulation intellectuelle dont il existait à l’époque peu d’exemples ailleurs dans le monde ;

         – une tranche de l’histoire brésilienne contemporaine confrontée à la longue dictature militaire entre 1964 et 1985. L’exil en France de l’auteur lui permet de faire la brillante carrière pasteurienne que l’on sait. Cependant, il ne perd jamais son pays de vue et nous l’accompagnons au cœur du milieu vibrant, remuant et attachant des réfugiés politiques du Brésil et autres pays d’Amérique du sud qui pensent « la société d’après ›› au cours d’interminables réunions dans des hauts lieux du monde intellectuel parisien.

         – Enfin, l’engagement de Luiz au parti communiste brésilien depuis ses études de médecine lui permette de nous faire vivre les luttes politiques qui ont précédé le coup d’État de 1964 dans son pays, au sein de l’opposition et dans les combats menés par celle-ci contre le gouvernement, la répression militaire qui s’abat ensuite et dont il sera lui- même victime. Les épisodes de son emprisonnement dans un vieux rafiot rouillé sont tout à la fois savoureux et émouvants, l’auteur fait ressortir avec humour la médiocrité des gardiens, l’absurdité qui règne en maîtresse. Son combat communiste ne s’interrompt pas en exil, il prend à l’inverse une nouvelle dimension internationale dans le contexte du Kominform dont les partis communistes sud-américains ont toujours constitué des partenaires actifs. Ami et camarade de l’architecte Oscar Niemeyer chargé de construire l’université de Constantine, Luiz Pereira da Silva joue un rôle moteur dans l’élaboration de son organisation et de son projet scientifique et pédagogique. En mission au Mozambique qui, après la révolution des œillets au Portugal, vient juste d’accéder à son indépendance sous la direction du FRELIMO, il prend conscience de l’incroyable dénuement économique et intellectuel du pays. Il côtoie à Paris des révolutionnaires sud-américains globe-trotters aux destins incroyables, habitués de toutes les prisons du sous-continent et d’ailleurs.

              Après trente-trois ans passés à Paris, Luiz ne peut envisager de s’adonner à une retraite paisible dans cette ville qu’il a appris à connaître et à aimer mieux que la plupart des Parisiens. Il a tant appris, tant reçuqu’il lui faut, jusqu’au bout, donner. Il repart dès 1997 au Brésil sur les bords du fleuve Madeira en Amazonie pour établir et développer àRondônia un centre de recherches en médecine tropicale. Outre des recherches sur le paludisme, il implante des antennes sanitaires et deprélèvement dans les petites communautés rurales pauvres et auxhabitants farouchement individualistes. Jusqu’au bout, il se bat, pour la science, pour les hommes qui pourraient en bénéficier dans une société qui leur serait plus accueillante. On ne se refait pas, il était ainsi, Luiz Pereira da Silva. C’est lui, fragile, magnifique et bon, que les lecteurs apprendront à aimer dans ce livre. ll était rare ; ni lui, ni son époque, ni ses idéaux n’existent plus, il fallait qu’il nous en transmette le souvenir, et plus peut-être, sans doute.

Axel Kahn

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2 thoughts on “CHRONIQUE D’UN HOMME BIEN DANS UN TEMPS RÉVOLU

  1. Décidément mon cher Axel , tout cela est bien triste . Je pense que Marc a dû le connaître aussi compte tenu de son implication au Brésil !!!!
    C’est bien ce que tu as fait . Je suis pas certaine que les fidèles lecteurs de ton blog soient tous sensibilisés .Moi évidemment oui
    à cause de l’âge et des fonctions!!!
    Bises
    Brigitte.

  2. Chercheurs à plein temps
    ——————–

    Mes maîtres de jadis, qui furent bien savants,
    J’ai d’eux des souvenirs que j’aime et que je prise ;
    C’étaient des mandarins, pas des chefs d’entreprise,
    La voie de la culture ils s’en allaient pavant.

    Aussi, leurs résultats, ce n’était pas du vent.
    La créativité que chaque jour attise,
    Le goût du bon travail, sans nulle convoitise,
    Les pauses-discussions qu’on s’accordait souvent…

    L’âme par la recherche était parfois grisée
    Comme s’enfle une voile au gré d’une risée
    Et que la frêle nef accélère, sans bruit.

    Rêveurs que nous étions, rêveurs dans l’aube claire,
    Mais notre temps peut-il en songes se complaire,
    Ou ne dirait-on point qu’à ce jour, il les fuit ?

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