LES TERRITOIRES DES GILETS JAUNES


Mon livre Chemins reprend et synthétise l’analyse des territoires éloignés et dévastés dont, ai-je avancé dès mai 2013, les populations ont fait sécession d’avec tout discours gestionnaire habituel accusé d’être responsable de leurs malheurs. Ce sont les territoires d’où est parti le mouvement des gilets jaunes. Voici ci-après ce que j’en disais. Ce que j’en ai dit à François Hollande en avril 2014 lors d’un déjeuner à l’Élysée.

Sécession en chemin    

Petit, j’ai bien des fois lu et relu « Le tour de France par deux enfants »[1] d’Augustine Fouillée (alias G. Bruno), y ai perfectionné l’apprentissage de la lecture. Suivant mon âge, je me suis identifié à Julien puis à André quittant Phalsbourg occupée par les Prussiens, « apprenant la France » tout au long d’un long périple vers Marseille pour retrouver leur oncle. Le modèle de ce voyage initiatique s’est imposé à moi dès mon départ de Givet le huit mai 2013.  J’ai en effet été plongé dans un pays dévasté par la succession depuis près d’un siècle des crises économiques qui ont balayé l’essentiel du tissu industriel de petites villes jadis prospères. Incapable de détourner un regard gêné de cette  douloureuse réalité humaine, je me suis senti tenu d’en rendre compte. Cent cinquante ans après les deux enfants de Lorraine,  me voilà à mon tour devenu un observateur attentif des réalités françaises, celles du début du XXIe siècle. Je me suis efforcé d’avoir une vue d’ensemble de la situation économique, de ses répercussions psychologiques et sociales, de ses retombées politiques. Cette enquête que l’état de mon pays m’imposait d’ajouter aux objectifs initiaux de mon voyage s’est nourrie de rencontres programmées tout au long du chemin, avec mes lecteurs et tous ceux qui le désiraient. J’ai de la sorte pu échanger avec des centaines de personnes, peut-être un millier en 2013. Les contacts humains du chemineau sont facilités par la curiosité, souvent la sympathie qu’il suscite. Les gens ont perdu depuis plus d’un siècle l’habitude d’accueillir un observateur de leur situation, une sorte d’enquêteur se déplaçant de bourg en bourg, de ville en ville à la seule force motrice de son pas. Leur disponibilité à l’échange en est à l’évidence accrue. Mes deux ouvrages relatant cette longue marche constituent un document sur la France et les Français de ce début de nouveau siècle tel qu’un marcheur attentif et obstiné a pu les observer et les appréhender. J’en ai tiré des leçons sur les causes de la résistance  variable des territoires à la dureté des temps et proposé des pistes pour ceux qui se trouvent le plus en difficulté. Cette analyse m’a conduit à soigneusement distinguer les réalités et questions du monde rural et celles  des bassins industriels et plus souvent, hélas, post-industriels que mon parcours m’amenait à traverser.

Sur mille trois cents kilomètre, des Ardennes à Decazeville dans l’Aveyron, en passant par la Champagne, le Morvan, la Bourgogne, le Bourbonnais, le Forez, l’Auvergne et la Lozère, de Nouzonville sur la Meuse à Decazeville en Aveyron, les cités traversées ont perdu les deux-tiers de leur population. Le chômage complet y dépasse vingt pour cent de la population dont cinquante à soixante-dix pour cent vit de minimas sociaux. Le tableau s’améliore dans le sud-ouest et est bien moins dégradé dans le grand Ouest par lequel a débuté ma traversée pédestre de 2014. La gravité, la sauvagerie même de la dévastation industrielle dans la « diagonale du vide » connue des économistes et géographes entre le nord-est du pays et le centre-ouest aveyronnais a induit un désespoir plus ou moins résigné des habitants qui demeurent sur les lieux, en règle les plus âgés, les moins mobiles et ceux auxquels le marché du travail est d’accès le plus difficile. Habitués à ce que, génération après génération, les entreprises ferment, les jeunes quittent le pays, les magasins disparaissent, les médecins ne soient pas remplacés, les services publics soient supprimés, ces habitants sont persuadés que le pire est certain, que l’avenir ne peut être qu’une poursuite accélérée de la descente aux enfers qu’ils connaissent trop bien. La mondialisation, la construction européenne, les étrangers, Paris, le pouvoir, les élites, tous ligués pour assurer leur perte et la disparition de leur mode de vie, sont tenus responsables du désastre. Ce pessimisme profond a un effet dissolvant sur tout ce qui « fait société », l’engagement associatif, syndical, la participation à la vie publique et aux élections. En effet, la certitude du pire fait apparaître toute mobilisation absurde. Ne reste plus alors qu’à se replier dans la sphère individuelle et familiale, parfois corporatiste. Le discours politique réaliste et raisonnable des élus est jugé complice du malheur vécu, on ne l’écoute plus, les citoyens font en quelque sorte sécession de la normalité gestionnaire de la vie publique. Je puis comprendre leur scepticisme, voire leur indignation, devant les doctes propos tenus par ces gens bien en complet veston qui, eux connaissent et comprennent les règles de l’économie et dont les pronostics sont toujours démentis. La notion de « destruction créatrice » est l’un de leur leitmotiv. La popularité de ce concept est due à l’Américain d’origine autrichienne David Schumpeter qui en réhabilita l’idée dans un ouvrage de 1942. Il ne fait en réalité qu’appliquer des concepts philosophiques nietzschéens et marxistes au flux continu de destructions et de créations d’entreprises. L’obsolescence de techniques et le tarissement de marchés imposent de fermer des manufactures pour réallouer les moyens humains et financiers ainsi libérés à des projets plus porteurs d’avenir et de la sorte prometteurs. Seulement, les ouvriers des anciens centres industriels de la diagonale du vide savent bien qu’à l’heure de la mondialisation, la destruction de leur outil de travail n’est suivie, au mieux, que de la création d’activité ailleurs, parfois à l’autre bout du monde. Dans leurs bassins, la destruction est durablement destructrice, d’emplois et d’espoir.

Incrédules, désespérés, ils sont dès lors disponibles à des propositions d’avenir qui consistent à revenir à un passé mythifié et regretté et prêtent l’oreille aux discours réclamant le départ de l’union européenne, le retour au franc et l’expulsion des étrangers. Dans certaines de ces cités ravagées par la crise et en proie aux incivilités, parfois à l’insécurité, plus de cinquante pour cent des voix s’étaient déjà portées sur la candidate d’extrême droite au premier tour des élections présidentielles de 2012 et ce score devait augmenter encore en 2017. Phénomène paradoxal, les électeurs d’ilots de prospérité qui surnagent dans ces territoires lourdement éprouvés ont le même comportement électoral. Cela est manifeste dans de riches bourg viticoles en Alsace, Champagne et ailleurs. Là, avec une immigration presque nulle et une aisance matérielle manifeste, les pourcentages de suffrages qui se portent sur l’extrême droite sont les mêmes que dans les communes voisines à l’économie dévastée. À côté de la sécession des éprouvés, il convient d’ajouter celle des préservés, voire des nantis. Encore favorisés eux-mêmes, ces personnes vivent dans la hantise du déclassement et de l’effondrement dont ils observent les effets à leur porte. Vivant dans une tranquillité relative, leurs voisins et les médias témoignent des difficultés dans les cités, dans les quartiers sensibles, les voitures qui brulent, parfois des émeutes. Ne le vivant pas eux-mêmes, ils ne sont pas en mesure de faire la part des choses et sont terrorisés de ce que cette vague mauvaise ne les engloutisse à leur tour.  Souvent chasseurs, pécheurs, encore agriculteurs, ils ont le sentiment que la société qui se construit ailleurs leur est hostile, que ses inquiétudes écologiques croissantes ne les transforment en coupables désignés et ne les privent d’une partie des ressorts de leur joie de vivre. Ici aussi domine le sentiment que des puissances malfaisantes ont pris la maitrise de l’avenir et s’apprêtent, sans qu’on puisse s’y oppose,r à conduire leur monde à des lendemains de deuil.

Une sécession rurale s’ajoute à celle des déclassés et des nantis, ses manifestations électorales sont violentes. Par certains aspects, elle peut sembler paradoxale. En effet, l’incontestable paupérisation industrielle qui inclut un effondrement du nombre d’entreprises, d’employés et des richesses créées par l’activité manufacturière ne peut être strictement comparée à l’évolution de la ruralité, comme je le détaille plus loin dans le paragraphe «Chemins ruraux, communs et communes ». Quoique l’agriculture française reste dans l’ensemble prospère, créatrice de richesse et que l’on puisse parler d’un véritable renouveau rural, les difficultés ressenties par les ruraux sont réelles. Le nombre des agriculteurs a été divisé par plus de dix en quelques décennies, sous l’effet de l’accroissement de la productivité du travail lié au  machinisme, associée à une augmentation parallèle de la taille des exploitations : de quatre-vingt-dix à cent hectares aujourd’hui contre moins de dix avant-guerre. Comme partout, commerces, services publics et médicaux disparaissent, l’univers villageois d’antan a été balayé. Que les habitants des campagnes appartiennent plutôt au groupe des personnes défavorisés ou bien de celles encore relativement avantagées, ils sont eux aussi justifiés à redouter l’évolution du monde et à regretter la vie d’autrefois que la mémoire repeint en général des couleurs éclatantes de sa jeunesse évanouie. Quoiqu’ils soient pour nombre d’entre eux les principaux bénéficiaires des subventions européennes, les exploitants n’en sont pas pour autant favorables à l’Union et sont prompts à la dénoncer lorsque les moyens de sa politique agricole commune menacent de décroître.

Épouvanté par ce que j’observais, par moment accablé, j’ai dès le début de ma première diagonale en 2013, mis en garde contre le risque de sécessions de pans entiers de la population française révoltés par les changements de la société en cours et sans espoir pour l’avenir, des orphelins de toute perspective de progrès humaniste. Ce terme a été largement repris dans le débat politique et est encore en 2018 utilisé dans les différents partis. Toutes les élections de 2014 à 2017 ont justifié mon inquiétude. Des candidats aux élections régionales de 2016 témoignaient de ce que les électeurs auxquels ils s’adressaient apparaissaient n’accorder aucune importance à leurs discours, ils entendaient mais n’écoutaient pas. Des citoyens en sécession, en somme.

[1] G. Bruno , Le tour de France par deux enfants, Belin, 1877

6 thoughts on “LES TERRITOIRES DES GILETS JAUNES

  1. J’ai le sentiment que depuis 2013 la situation s’est aggravée dans ces territoires délaissés de la République, fermetures qui se succèdent de services publics essentiels, écoles hôpitaux bureaux de poste transports publics tribunaux. Les petites villes de Lorraine se meurent. Fermetures des petits commerces au profit d’un supermarché installé en périphérie. Des maisons abandonnées qui vieillissent mal. Certaines villes tentent de survivre par le tourisme. Ainsi tourisme de la 1ère guerre mondiale qui a laissé ici beaucoup de traces. Quand je passe chaque année, je ne constate pas d’amélioration de la situation. Alors désenchantement, colère et maintenant comme presque partout la haine de ceux qui sont au pouvoir.

    Dans “Chemins” que j’appelle chemins de vie, qui n’est pas bien sûr un guide touristique, ce qui me semble remarquable c’est l’amour de la vie, de l’effort, le partage avec l’autre, l’amour de la beauté et sa recherche inextinguible dans tout ce que vous entreprenez.
    Ce n’est pas la haine, celle qu’on voit s’étaler en ce moment dans les commentaires avec délectation comme si c’était le seul objectif poursuivi. On peut comprendre la haine éprouvée pour des idéologies ou des régimes politiques , le racisme l’antisémitisme, le nationalisme radical, le nazisme, la plupart des régimes communistes les dictatures. Mais lorsqu’elle n’a pour objet que la personne elle-même en tant ce qu’elle est, elle me fait horreur. Et je vois cette haine courir, voler comme la calomnie.

    J’aime votre livre pour ça, l’amour qui l’irradie, bien plus que pour la lucidité et la solidité de vos analyses. J’ai aimé vos superbes envolées vers les sommets en empruntant des chemins ardus, les plus ardus possibles d’ailleurs, avec Elle. J’aimerais vous lire plus optimiste dans la situation actuelle.

    • Merci, chère Michèle. Oui, votre lecture de Chemins est la bonne. Ce passage est mis ici car il colle à l’actualité et que je parlerai de cela à Cpoltique sur France 5 dimanche 9 à 20h.
      Je vous embrasse.

    • Bonjour Monsieur Kahn.
      Arrivée cette année dans le bassin minier Decazeville, Viviez, je confirme vos impression, c’est la désolation, j’imagine que bien des commerces ont encore fermé, à Viviez, une usine cette été a mis 40 personnes sur le carreau. Pas une boulangerie, pas même un bar, le bar tout un symbole, plus rien. Si une pharmacie, un salon de coiffure.
      Ça, pour avoir la paix à Viviez, on l’a !
      Suite à votre participation dans l’émission politique c politique, j’ai eu la curiosité d’en savoir plus, effarée j’ai découvert la réaction de la dépêche du midi….
      Votre mea culpa, c’est très noble de votre part.
      Mais je confirme Decazeville, le bassin sont bel et en phase terminale.
      Si qqs magasins restent ce sont de grandes enseignes, quant aux petits commerçants, je leur tire mon chapeau, comment font ils, jusque quand tiendront ils ?

  2. Cher Axel,
    Le point de rencontre de vos deux diagonales pédestres se situe dans un écrin de verdure entouré de sucs sur le territoire de la jeune loire, de la haute loire. Vous en avez fait votre centre de la France comme Salvador Dali avait de la gare de Perpignan le centre du monde . Beauté des paysages , des abbayes, des cours d’eau libres et fiers, du soleil couchant sur l’horizon … autant de raison pour encore s’emerveiller et simplement espérer que la sagesse et la bienveillance guident les pas des hommes sur les chemins de vie.

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