Puis l’esprit recommence à fonctionner, de plus en plus vite, en désordre pour commencer, les images emmagasinées dans ma mémoire sont convoquées pêle-mêle par celle qui vient de s’imprimer dans ma conscience. Ma gorge se serre, elle me gratte, elle me pique, mes yeux aussi, ils s’embuent, les larmes coulent, en abondance parfois : c’est trop beau ! Et bien cette étrange maladie a récidivé à mon arrivée dans la Creuse.
Depuis ma mémorable étape dans la Brenne où j’ai délaissé la route droite qui m’aurait conduit en une trentaine de kilomètres de St-Michel-en-Brenne à Saint Gauthier pour me perdre avec ravissement dans les multiples sinuosités du chemin de grande randonnée de pays (GRP) qui permet de visiter les différents recoins du parc naturel régional, ce qui s’est soldé par une “facture” de quarante cinq kilomètres et demi au compteur de mon GPS (résolument trop, même en terrain plat), je ne m’étais pas ménagé. L’étape vers Eguzon-Chantôme parcouru par une température caniculaire a flirté avec les trente-quatre kilomètres et cela a été pire entre Crozant et St-Vaury d’où je commence à rédiger ce billet. Une telle inflation ne résulte pas du masochisme d’un stakhanoviste de la marche qui ne trouverait sa jouissance que dans la douleur qu’il s’impose mais de la difficulté à évaluer à priori la distance par des chemins et des petites routes non balisés, surtout depuis que j’ai abordé les contreforts du Massif Central où seuls les axes principaux que j’évite comme la peste sont raisonnablement directs. De plus, je m’impose des détours, comme dans la Brenne, pour ne pas manquer des sites ou monuments remarquables et, parfois, je me perds, quoique beaucoup moins souvent maintenant que je fais un usage intensif du GPS. D’autres fois, les chemins que m’ont indiqués mes cartes et appareils s’avèrent des impasses, voire des pièges.
Ce peut être un chemin forestier qui a cessé d’être entretenu, une mare ou un cour d’eau peu franchissables qui se sont formés. Pire même m’est arrivé dans les Deux-Sèvres. J’avais repéré sur ma carte, mon iPhone et mon GPS dédié, une sympathique petite route prolongée par un chemin qui franchissait le Thouet, importante rivière qui se jette dans la Loire dans le Maine-et-Loire. Sans méfiance aucune, je m’y engageai pour tomber sur un simple déversoir dont cascadait une eau tumultueuse. Que faire ? Assez circonspect mais navré d’avoir à rebrousser chemin, j’ôtais mes souliers, les accrochaient l’un à l’autre par leurs lacets, plaçait l’assemblage autour de mon cou. J’entrepris alors de franchir ainsi la rivière sur le déversoir et dans le courant. Au bout de quinze mètres seulement, il me sembla clair que je ne sortirai pas intact de l’expédition. Les pierres couvertes d’algues étaient glissantes comme de la glace, l’eau était haute et son flot impétueux menaçait de me déséquilibrer à chaque pas. Je renonçai. Le pont le plus proche était à quinze kilomètres !
En définitive, je parcours chaque jour entre un quart et un tiers de distance de plus qu’il n’en faudrait à un véhicule empruntant un grand axe. Cependant, cela ne devait rien changer à mon plan de m’octroyer une mini-étape en ce récent dimanche de Pentecôte. Il n’y a que douze kilomètres par la route entre Eguzon et Crozant, dix-sept environ en empruntant le GRP rive gauche de la Creuse et du lac de retenue depuis le barrage. Même en rajoutant le détour supplémentaire par la vallée de la Sédelle, j’avais sans difficulté mon après-midi pour moi. Ces prévisions faillirent être contrariées par le violent orage de la nuit qui avait déraciné des dizaines d’arbres sur le GRP et rendait le passage acrobatique, voire périlleux. Pourtant, je débouchai au pied des ruines du château de Crozant à l’heure du déjeuner. C’est là que le mal frappa : je fus sidéré par la majesté du lieu, sa violente beauté et je compris d’emblée l’engouement de nombreux peintres pour la vallée de la Creuse et de ses affluents, la Sédelle au pied des ruines, depuis le pré-impressionnisme jusqu’à avant-guerre. En Creuse, comme dans le Forez, on retrouve la caractéristique des marches cristallines du Massif Central avant que les processus volcaniques ne les modifient. Le granit est ici roi, il donne son cachet aux habitations, aux moulins de la vallée de la Sédelle chers aux peintres. Il imprime aussi avant Argenton-sur-Creuse son caractère à la vallée de la rivière qui se fraie un passage entre des parois et des rochers granitiques autour desquels ses méandres s’enroulent langoureusement. Le mélange entre les eaux tumultueuses des affluents et le lac paisible qu’est devenue la rivière depuis la construction des barrages créent à la confluence un maelström irisé d’une étonnante palette tinctoriale. Dominant cela, les ruines complètent le tableau d’une touche hiératique qui n’a pas échappé aux artistes qui se sont succédé ici.
Enfin, comme toujours avec les jeux d’eau, l’aspect s’en modifie toute la journée selon la position du soleil, ce qui explique la fascination de Claude Monet pour son roc de la Creuse, une série dont l’essentiel sinon tous les exemplaires sont aux États-Unis. D’ailleurs entre cette série et les oeuvres de Picabia à Crozant je crois observer une commune énergie qui, se dégageant de ce que sont les paysages peints, se prépare à susciter l’une de ces révolutions que l’esprit impose en art à l’acte de création. Cette force là palpite, bouillonne, cascade, elle imbibe tout ici. Un spectacle grandiose, sans nul doute.
Axel Kahn, le 9 juin
J’aimerai savoir où vous dormez (gîtes….)et combien de kilos sur le dos. J’ai le projet de faire ce chemin mais en partant de Nice où j’habite et rejoindre ma BRETAGNE , mes racines. Pouvez-vous me tenir informée quelques jours avant de votre arrivée à BERRE LES ALPES et si je peux faire un bout de chemin avec vous.
Pour ma part je viens de faire GRENADE-ST JACQUES DE COMPOSTELLE.
Merci pour ce que vous me transmettez par l’intermédiaire de votre blog.
Je suis avec vous par la pensée
Jacqueline Mellet
Tous les soirs je termine ma journée en lisant votre blog je suis très admirative de votre résistance et de tous ces kms souvent que vous effectuez en plus et de l énergie qu il vous reste pour tenir ce journal quotidien et nous raconter l histoire de ces lieux traversés dont je n avais pas entendu parler car inconnus quand on n’est pas de la région et qui aiguisent ma curiosité aussi vais je vite voir sur internet pour compléter vos informations et découvrir d autres photos (tel ce château de Crozant dont vous nous parlez ce soir au confluent de 2 rivières )et de l inspiration des peintres face a de tels paysages
J attends ce que vous ecrirez quand vous arriverez en Ardeche mon lieu de naissance
Je vous remercie et vous souhaite bonne continuation en espérant que grâce aux orages vous aurez moins chaud annie laynaud
Période difficile pour vous. Beaucoup de kilomètres, des aléas sur le parcours, la fatigue qui s’accumule… Et votre itinéraire et ses étapes est déjà établi, ce qui rend difficile un repos !
A l’heure où j’écris, j’espère qu vous avez pu reprendre une route plus normale. A vous lire je comprends la grande récompense du marcheur, ce qui vous nourrit, à savoir la contemplation de paysages et de lieux magnifiques.
Bon chemin à vous !
Cher Axel, quel courage par ce temps caniculaire ! Que de belles photos ; mais ce qui me touche le plus ce sont vos mots. Dans votre Blog sont dépeintes la nature dans tous ses états, vos émotions, vos rencontres, tout simplement la vie. Chacun de nous s’est un moment émerveillé devant un papillon, l’ondoiement d’un champ, un vol d’oiseau, une fleur,une sculpture, une ombre, un coucher de soleil… Toutes ces sensations, ces sentiments exacerbés que vous partagez , posent des fils d’encre sur papier … non, on a changé de siècle, sur écran.. et là – c’est une magie de notre technologie – vous écrivez avec de la lumière ! Pascal et Anne
Je suis très content que tu aies pu rencontrer Alain Depaulis.Je t’ai suivi avec un grand plaisir dans tes chemins et tes pensées .Toutes mes amitiés Jean Navarro