À LA HAUTEUR DANS LES HAUTES-ALPES


Écrire, marcher et penser, c’est bien là, par ordre alphabétique, les activités qu’aujourd’hui je préfère. Elles sont d’ailleurs liées puisque marcher aide à penser, en particulier à ce que l’on va écrire. Or, j’écris, à l’heure actuelle, je suis engagé corps et âme dans la rédaction de mon prochain ouvrage, “Être humain, pleinement” qui sera publié en 2016. J”avais par conséquent décidé de m’offrir pour mon soixante-et-onzième anniversaire un cadeau joignant le très agréable à l’utile, une marche en montagne dans les Hautes-Alpes autour de cette vallée de Freissinières dans le Briançonnais où je me ressource et m’entraîne depuis trente ans. J’avais en particulier fomenté le projet de franchir en boucle les deux cols élevés, le col de Freissinères et celui des  Terres blanches,  qui font communiquer le Briançonnais et le Champsaur autrement que par la vallée de la Durance en contournant tout le massif. Cependant, à la suite de ma traversée du sud du département durant ma randonnée “Entre deux mers“, le responsable local du Dauphiné m’avait demandé d’être le six septembre à une manifestation littéraire qui se tient dans son petit village perché dans les coteaux au dessus de la Durance, au sud-ouest de Gap. Je décidai par conséquent de combiner cet événement avec mon projet, de joindre Freissinières au bourg en question, Lardier-et-Valença, via le col des Terres blanches, puis la vallée du Drac et les montagnes qui le bordent. Je ne suis sans doute pas le premier à le faire mais l’arrivée d’un auteur à un salon littéraire sac au dos m’amusait aussi par son originalité.

Après une journée à me promener dans la vallée de Freissinières à la descente du train de nuit, départ le deux septembre pour le col des Terres Blanches aux 2721 mètres duquel on accède par une longue marche d’approche, très raide dans sa partie moyenne. Le chemin quitte vers 1600 mètres celui de Dormillouse pour monter plein sud dans une étroite vallée escarpée et rejoindre le petit lac de Fangeas vers 2000 m. C’est ensuite que l’itinéraire se poursuit sans chemin tracé pour s’élever par de sèches pentes zigzaguant entre les barres rocheuses limitant la vallée à l’est. De là, la vue sur le lac de Fangeas dont le bleu perce l’ombre dans laquelle sont encore plongés en bas les rochers et la forêt, le village de Dormillouse et, au dessus de lui à plus de trois mille cent mètres, la tête de Dormillouse,  donnent une bonne idée de la topographie de l’endroit.

Lac Fangeas, Dormillouse et tête de Dormillouse

Lac Fangeas, Dormillouse et tête de Dormillouse

Un peu plus haut, la vallée s’élargit, parcourue par de nombreux cours d’eaux qui s’écoulent, cascadent souvent, de toutes les directions.

Le quartier d'Août, à 2500 m sur le chemin du col des Terres blanches

Le quartier d’Août, à 2500 m sur le chemin du col des Terres blanches

Encore un effort, d’ailleurs raisonnable car les dernières centaines de mètres ne sont là pas trop pénibles, j’accède au col  dominé à l’est par le pic de Couleau à un peu plus de 3000 mètres.

Le pic de Couleau, 3038 m, du col des Terres blanches

Le pic de Couleau, 3038 m, du col des Terres blanches

Princesse mascotte n’est elle jamais montée à 2721 mètres, elle crane.

Princesse mascotte fait la fière au col des Terres blanches

Princesse mascotte fait la fière au col des Terres blanches

Le nom du col est lié à la présence à cet endroit d’une bulle de gypse amenée des fonds marins par le plissement alpin et qui prend du fait de sa friabilité des aspects étonnants : arche, cavités, fissures, etc. La descente peut alors s’amorcer. Elle débute en continuant  la direction générale nord-sud de l’itinéraire, laisse à l’est le col des Tourettes, le bien nommé.

Le col des Tourettes, 2500 m

Le col des Tourettes, 2500 m

Le trajet mène ensuite vers l’ouest et enfin le nord ouest pour rejoindre  Prapic au terme d’un large détour par les vallées du Laïre et du Drac. Des deux côtés du col l’abondance de l’eau entraine aussi celle des marmottes dont des dizaines m’entourent parfois sans trop s’occuper de moi, occupées à s’empiffrer sans relâche pour épaissir encore leur manteau de graisse qui les fait ressembler à des petits Bouddhas satisfaits. C’est que l’hibernation va bientôt débuter, il n’y a pas un instant à perdre.

Marmotte fort occupée à s'empiffrer

Marmotte fort occupée à s’empiffrer

Seul le sifflement strident de l’une d’entre elles dressée les fait pour un moment disparaitre dans leurs terriers.

Le lendemain trois septembre, je débute ma descente de la vallée du Drac vers l’ouest en sautant d’une montagne à l’autre sur les deux rives. De la rude montée vers Merlette, un point de vue au soleil levant témoigne du charme fou du petit village de Prapic, bien préservé par la volonté conjointe des habitants et du Parc national des Écrins. Hélas, Merlette n’est pas dans le Parc, les barres d’immeubles accrochées à la pente à 1800 mètres au pied des pistes de skis  qui défoncent la montagne sous le col de Freissinières sont une horreur.

SAMSUNG CAMERA PICTURES

Prapic et la vallée du Drac

L’étape est consistante, de trente quatre kilomètre pour plus de 1400 mètre de dénivelé. Elle me mène à Ancelle, petit village charmant en bordure d’un ancien lac glaciaire sur le versant sur de la vallée du Drac.

Le quatre septembre, un trajet assez long mais plus horizontal me conduit par le col de Masse et les balcons de Gapençais jusqu’au château de Chavance qui domine Gap à l’ouest. Le chemin m’offre de belles vues du Champsaur après que se sont dissipées les brumes du matin.

Le Champsaur depuis le col de Manse

Le Champsaur depuis le col de Manse

Yves, l’un des organisateurs de la manifestation littéraire “À livres perchés” de Lardier-Valença me conduit à l’école du village avec les écoliers de laquelle j’ai échangé depuis Freissinière. Leurs maitresses se sont basées sur mes deux ouvrages de chemineau pour évoquer la géographie du pays, ils m’ont suivi pas à pas durant ma traversée des Hautes-Alpes. J’ai répondu à leurs questions : “comment va Princesse mascotte ? Vous êtes-vous fait mal ? Quel animaux avez-vous vu ? Avez-vous cherché et trouvé des œufs de dinosaures ?”. Ils ont utilisé mes réponses, des cartes et des photos pour faire de très beaux cahiers. Autant dire qu’ils m’attendent de pied ferme. Pour être franc, le succès de ma Princesse mascotte auprès d’eux dépasse de beaucoup le mien, mais j’en ai ai maintenant l’habitude et ne m’en offusque plus.

Cette école de Lardier-Valença en est devenue l’épicentre emblématique. Il y a quelques années, le village ne comptait plus qu’environ deux cents habitants, sept enfants fréquentaient l’école dont la fermeture était décidée. Or, le bourg avec l’école, l’église et la mairie est très petit, dépourvu bien entendu de tout commerce. La plupart des habitants vivent dans de nombreux écarts (hameaux) de cette commune très étendue dont l’école, bien plus que l’église, est l’unique point de ralliement. Aussi le maire de l’époque, Roger, a-t-il fait flèche de tout bois pour conserver son école, campant à la préfecture et menaçant de faire la grève administrative de l’organisation des scrutins. Il obtint en fin de compte gain de cause. Nonobstant un regroupement avec des établissements de communes voisines, l’école de Lardier-Valança accueille aujourd’hui quarante élèves pour une population qui a augmenté à trois-cent trente-trois âmes. Les nouveaux couples installés ont des enfants, et la persistance de l’école leur a permis d’aller au bout de leur projet de vivre au village. Parents et grands-parents se croisent en allant amener les chères têtes blondes ou brunes en classe, en les recherchant le soir. Une association s’est créée autour de l’aide aux projets scolaires, elle mobilise les proches des enfants et contribue à redonner au centre-bourg sa fonction essentielle d’agora publique. Dans ce contexte de mobilisation, la création il y a six ans de la manifestation “À livre perchés” a aussitôt rencontré l’accord des habitants qui ont appuyé aussi la création d’une bibliothèque -médiathèque. La manifestation des cinq et six septembre 2015 a mis sur le pont une grande partie des habitants donnant bénévolement plusieurs jours pleins de leur temps à la préparation et à l’animation d’une fête de la terre le samedi cinq et du salon littéraire qui attira des centaines de personnes le dimanche six. Lardier-Valança illustre superbement, en somme, ce que j’écris de l’évolution actuelle de la ruralité et du ressort que confèrent fierté et attachement des habitants à leur territoires.

Samedi cinq septembre était jour de mon anniversaire, je devais pour exaucer mon vœu le vivre engagé dans une crapahute montagnarde. Aussi, après un passage à la fête de la terre où des anciennes machines agricoles et habitants du village menaient tous les travaux  nécessaires à l’obtention du pain (labour, semis, moisson du blé semé en 2014, battage, mouture du blé et obtention de la farine, pétrissage et levée du pain, cuisson dans le four “commun” reconstruit, vente des miches le soir même)….

le battage du grain avec une machine des années 1910

le battage du grain avec une machine des années 1910

…, je me dirige sac au dos et jusqu’au soir vers la montagne de Céüse, grande Céüse et Céüsette. Itinéraire assez corsé, compliqué par quelques  erreurs  de parcours et hésitation où il me faut grimper comme une chèvre dans les barres schisteuses et marneuses à la roche pourrie. Je rejoins d’abord le sommet de la Céüsette à 1681 mêtres ( Lardier-Valença n’est qu’à 700 mètres). De là vue magnifique sur la montagne de Lure de l’autre côté de la Durance, la falaise de la Céüse toute proche et le Champsaur au nord-est.

Du sommet de la Céüsette, le Champsaur

Du sommet de la Céüsette, le Champsaur

Je fais ensuite tout le tour du massif par des cols et ravines parfois un peu compliqués avant de rejoindre un bon sentier qui remonte à 1600 mètres puis redescend sur le col des Guérins, au pied de la grande Céüse.

La grande Céüse depuis au dessus du col des Guerins

La grande Céüse depuis au dessus du col des Guerins

Il est 19h15 lorsque je termine comblé et un peu courbatu ma crapahute. Mon appareil juge de paix – GPS indique trente kilomètres et 1600 mètres de dénivelé ascendant cumulé. Quel bel anniversaire ! Vraiment, une semaine, un village, un jour anniversaire “à la hauteur”.

Axel Kahn, le neuf septembre 2015

 

5 thoughts on “À LA HAUTEUR DANS LES HAUTES-ALPES

  1. Bonjour Monsieur Kahn.
    Après avoir reçu Jean-François, il y a quelques années, nous serions honorés par votre présence à notre cycle de conférences à Arzens, près de Carcassonne, qui se tiendra du 30 mai au 12 juin 2016.
    Si cela retient votre intérêt, pouvons-nous entrer en contact pour nous présenter en détail et en discuter ?
    Très cordialement, avec l’espoir de vous recevoir.

  2. Le “je suis” étant équivoque (on pourrait penser que vous suivez! alors que vous vous propulsez et entraînez les autres à votre suite!), je préfèrerais pour ma part:

    je marche donc je vis

    Je sais bien que le clin d’oeil à Descartes renvoie à une de vos hautes fonctions récentes… mais n’oublions pas que votre illustre voisin des confins de la Touraine et du Poitou est resté longtemps dans son “poêle” et que ses voyages n’ont pas été tous des aventures réussies: il y a perdu sa malle… puis la vie au froid de la Cour de Suède…)

    Pour vous, cher Axel, ces lignes de Rousseau ( L’Emile ou De l’éducation):

    “Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval, c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays, on se détourne à droite, à gauche, on examine tout ce qui nous flatte, on s’arrête à tous les points de vue. (…) Je n’ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes, je passe partout où un homme peut passer, je vois tout ce qu’un homme peut voir, et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir.”

    Et enfin, pour aujourd’hui, ces mots de L’Appel de la route” de R.-L. Stevenson: “Une randonnée à pied doit se faire seul, car la liberté est essentielle; parce que vous devez être libre de vous arrêter ou de continuer, et de suivre ce chemin-ci ou cet autre, au gré de votre fantaisie; et parce que vous devez marcher à votre allure, sans trotter comme un champion de la marche ni musarder avec une fille. Et alors vous devez être accessible à toutes les impressions et laissez vos pensées prendre la couleur de ce que vous voyez.”

    Mais Stevenson ne semble pas avoir connu les joies de musarder avec une petite Princesse qui, loin d’avoir éclipsé les couleurs du voyage, les a avivées et attendries…

  3. Tant de choses dans le texte de Giono amoureux de sa Terre. Et je relève ceci à la fin du texte: ” Il y a dans le déroulement de cette unité une lenteur dont il ne faut pas que je me sépare. Il me faut employer dans mon déplacement cette lenteur qui met un temps infini ….”. Le jeune homme de 71 ans pardon de 17 ans qui va comme la chèvre le bouquetin de col en col a-t-il dans son corps cette perception de la lenteur accordée au temps infini de la Nature qui va ” du plateau porteur de chênaies aux alluvions lointaines des ruisseaux et des fleuves.” Ce jeune homme a toujours la fougue de sa jeunesse.

  4. vous qui êtes si sensible à la beauté. Dans “Les Misérables” Mme Magloire trouve que l’évêque de Digne perd du jardin utile avec ses fleurs.:”Madame Magloire, répondit l’évêque,vous vous trompez, le beau est aussi utile que l’utile. Il ajouta après un silence : Plus peut-être. “

  5. Pour vous si sensible à la beauté.
    Dans ” Les Misérables”, Madame Magloire reproche à l’évêque de Digne de perdre du potager utile avec ses fleurs. “Madame Magloire, répondit l’évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l’utile. Il ajouta après un silence : Plus peut-être.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.