À QUOI L’ÉCONOMIE PARTICIPATIVE PARTICIPE-T-ELLE ?


          La marque la plus déterminante de ce début de vingt-et-unième siècle est sans conteste le bouleversement des activités humaines par les retombées  des nouvelles technologies de la communication et de l’information ; nous sommes entrés de plein pied dans l’ère du numérique, tout le monde le ressasse à l’envie et c’est vrai. J’ai longuement évoqué déjà dans mon dernier livre « Être humain, pleinement » la concurrence de plus en plus évidente entre la subtilité de l’esprit humain et l’impressionnant pouvoir du quantitatif sans limite qu’illustrent les « Big Data » échantillonnés par des algorithmes dont l’expérience acquise accroit sans cesse les performances. L’intelligence artificielle alimentée par ces données innombrables et dotée de systèmes interactifs et évolutifs en réseau l’emporte déjà en maints domaines sur les ressources de l’intelligence humaine et, contrairement à cette dernière, est appelée à croître sans cesse en fonction d’un processus de plus en plus autonome, c’est-à-dire autoalimenté. D’ores-et-déjà, la notion de vie privée appartient au passé et tous les ressorts d’un nouveau type de totalitarisme bien plus puissant que celui imaginé en son temps par Georges Orwell sont en place.

         Personne ne doute de ce que les outils informatiques jouent dans l’évolution humaine le même rôle qu’en leur temps l’écriture, voire l’acquisition du langage. Longtemps,  cela est apparu constituer une aide inestimable à la pensée, libérée d’avoir à retenir des masses de données maintenant accessibles d’un clic, d’aller les consulter à travers la ville ou le monde, dans les grandes bibliothèques, les musées, etc. Le penseur, le scientifique, l’écrivain n’ont-ils pas toutes les raisons de se féliciter d’avoir accès à la plupart de ces informations depuis leurs ordinateurs et autres appareils mobiles ? Cependant, les progrès de cette société du numérique sont si rapides, la croissance exponentielle de la performance de ses machines est si vertigineuse, que la question a émergé : la pensée humaine y gardera-t-elle une place ? Cette question est d’abord apparue singulière, décalée par rapport à l’évidence que ce qui se créait était fruit de l’intelligence humaine et devait contribuer à la nourrir. Pourtant, il n’est maintenant plus possible de s’en tenir à ces considérations rassurantes, la combinaison de la quantité illimitée de données qu’il est possible de stocker, l’utilisation d’algorithmes de plus en plus performants et les développements de l’intelligence artificielle peuvent en effet et à raison intimider même les intellectuels les plus confiants en leurs capacités. Le plus vexant pour l’esprit humain est la puissance du nombre en lui-même, la prise de pouvoir du quantitatif sur le qualificatif. C’est déjà une telle notion qui explique les capacités en principe illimitées du langage informatique. Comme le morse jadis, ce langage ne possède que deux lettres, point et trait dans le premier cas, zéro et un dans le second dont la seule supériorité sur le morse de l’ancien temps réside dans le nombre et le flux possibles de signaux émis. Jusqu’il y a peu, la supériorité en tout de la créativité intellectuelle du cerveau humain sur la force brutale de calcul d’un appareil ne faisait de doute pour personne dès qu’il s’agissait d’opérations requérant quelque subtilité. Tel n’est plus le cas, le « Big Data » est en passe de l’emporter dans un nombre croissant de domaines sur la plus souple et brillante des réflexions stratégiques. Dewi et moi avons vécu cela dans notre métier de chercheurs en biologie, moi surtout dans le champ de la génétique. Au début de notre carrière, l’ingéniosité était reine pour trouver des moyens aussi parcimonieux que possible d’identifier des mutations géniques, d’isoler les fragments recherchés de gènes à partir de « banques », c’est-à-dire de les cloner après les avoir intégré au hasard dans d’immenses collections bactériennes. Plus rien de tout cela n’a cours aujourd’hui, les machines séquencent en un tour de main tout l’ADN, trouver l’aiguille dans une meule de foin a cessé de poser le moindre problème puisque nous possédons la technique nécessaire pour l’explorer  à toute vitesse brin par brin. La même observation vaut pour le jeu d’échec. Une machine capable de prédire les conséquences à terme de la totalité des coups possibles en fonction des réactions de l’adversaire dix à vingt coups durant, soit sans doute des milliards de possibilités, serait imbattable, elle l’est déjà presque, les grand maitres ne pourront demain qu’en être en effet intimidés.

            Au moins, pensera-t-on, les mystères de l’âme humaine échapperont ils toujours à la force brutale du nombre. Fatale illusion, hélas, la stratégie totalitaire des groupes majeurs qui offrent des services informatiques, Google et Facebook, en témoigne. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, des messageries, des agendas électroniques, de Google earth  capable de détecter les aménagements des propriétés, de la mémoire conservée de l’utilisation du commerce en ligne et de la consultation des sites innombrables à l’aide des moteurs de recherches dont ces groupes ont une quasi-exclusivité, de la localisation permanente de tous les détenteurs de portables, de leurs appels téléphoniques et SMS, de l’informatisation des données médicales, ceux qui savent stocker des millions de milliards de ces données et, grâce à l’emploi d’algorithmes puissants, sont capables de réaliser les recoupements pertinents et de les extraire à volonté acquièrent sur chacun un pouvoir formidable. Sans recourir à des moyens illégaux, à l’espionnage individuel généralisé envisagé par Orwell dans son 1984[1], bien plus efficacement en fait que « Big Brother » imaginé par l’auteur, les maitres moderne du Big Data, des réseaux sociaux et de l’informatique en ligne savent ce que sont les gens, ce que veut individuellement chaque consommateur, ses opinions et préférences sexuelles, ses loisirs et hobbies, habitudes et fantasmes, son état de santé, tout, en sommes, au-delà même de ce qu’il sait sur lui-même. Cette espèce de sport numérique d’un nouveau genre porte un nom, l’analyse prospective. Or, bien entendu, quiconque sait tout d’un autre, peut prévoir ses actions et réactions, les orienter et manipuler, a pris le pouvoir sur lui. Parallèlement, les perspectives offertes par l’intelligence artificielle, déjà évoquées, font entrevoir un usage  de mieux en mieux adapté de ces données massives, les erreurs ou simples hésitations initiales étant peu à peu améliorées grâce à la capacité qu’ont ces dispositifs d’apprendre de leurs expériences passées, d’interagir entre eux pour échanger ces savoirs nouveaux. Les chercheurs d’ancienne manière en sciences sociales chargés jadis de conduire des enquêtes dans le but de prédire les choix et goûts des consommateurs ont de quoi se montrer impressionnés, il ne font plus le poids ! L’analyse des achats, comportements et autres activités des femmes en début de grossesse permet par exemple de détecter quatre-vingt-quinze pour cent des femmes enceintes dans la population générale et d’inonder dès lors les futures mères de publicités et offres calibrées en fonction de l’étude initiale.

          D’un autre côté, le partage des informations et l’extension des possibilités de communication entre des personnes dispersées sur toute la surface du globe que permet internet constitue bien entendu un formidable outil de culture et d’éducation, le cas échéant de mobilisation, d’ailleurs aussi bien pour les causes les plus nobles que les plus menaçantes pour la liberté et la dignité des personnes : la toile est neutre, elle informe et libère autant qu’elle désinforme et ligote. La même ambivalence vaut pour des plates-formes aux limites d’emblée infinies. Le partage de pair à pair de contenus divers a été dès les débuts d’internet à l’origine du rêve d’une société post-capitaliste organisée autour des valeurs de la liberté et de la gratuité, utopie puissante mais bien singulière et qui a abouti à ce que ce secteur, à rebours des illusions naïves de certains pionniers,  fasse exploser tous les compteurs de la capitalisation boursière : Microsoft, Facebook, Google, etc. En effet, les réseaux et les plates-formes sont devenus bien vite les véhicules principaux de la publicité mondiale de marques et leur utilisation par des milliards de terriens a permis le recueil de données inestimables pour affiner tous les types de campagnes commerciales et promotionnelles. Une autre manifestation aux conséquences  ambivalentes de ce mouvement est la remise en cause de la spécialisation et de la compétence, un ébranlement du concept d’experts. Wikipédia a dès l’année 2001 illustré le premier cette tendance. Les encyclopédies d’antan, Encyclopedia Britannica et bien d’autres, réunissaient les contributions informées et savantes de spécialistes des sujets traités. Cependant, des bribes de savoirs parcellaires existent chez nombre de particuliers divers, leur nombre est en une certaine mesure susceptible de remplacer l’étendu des connaissances des quelques érudits professionnels. Bien entendu, et Wikipédia en témoigne, une telle élaboration  d’un texte à partir d’une masse d‘apports parfois minuscules peut nuire à son équilibre, en faire une construction bancale, disproportionnées, parfois informe. En principe, la vertu corrective du grand nombre est sensée améliorer peu à peu ces défauts, corriger les erreurs, réparer les insuffisances. Tel n’est cependant pas toujours le cas. De plus, les motifs idéologiques, parfois d’hostilité personnelle à une école de pensée ou à une personne, menacent en permanence la qualité et l’exactitude des notices Wikipédia, cela est en particulier manifeste pour les biographies ou tout autre type d’énoncé sensible. En définitive à utiliser et observer ce qu’est devenu Wikipédia, on peut noter à la fois la puissance du concept et ses insuffisances : en matière savante, sa qualité exige l’intervention des “sachants”, si bien que sa fiabilité dans les autres domaines, en particulier dans celui des opinions et des biographies, est par essence instable, incertaine, sujette à toute les manipulations malgré les efforts des administrateurs, reflétant les inimitiés, les haines, les désirs de vengeance et les situations de force. Les personnes publiques importantes sont aujourd’hui obligées d’appointer des spécialistes chargés de faire la veille et de “nettoyer” Wikipédia des attaques illégitimes (parfois légitimes) les concernant. Wikipédia s’apparente à un réseau social interactif, il en partage obligatoirement certaines des caractéristiques.

          L’économie participative théorisée aux États-Unis au début des années 1980,  est sans conteste le dernier avatar de l’entrée dans l’ère du numérique, ses manifestations sont au cœur de l’actualité : Airbnb dans le domaine du logement et  Blablacar dans celui du covoiturage constituent d’ores-et-déjà de considérables succès qui suscitent des initiatives diverses : Bricolib, Yakasaider, Gchangetout, etc. La société Uber de voiturage par des particuliers – conducteurs défraie la chronique dans le monde entier du fait de la concurrence frontale qu’elle instaure avec les chauffeurs de taxis. Son principe est typique de ce type d’économie : grâce à une plate-forme partagée, des personnes désirant se faire conduire d’un lieu à un autre sont mises en relation avec des citoyens lambda désireux d’utiliser leur véhicule personnel pour se livrer à cette activité, à temps très partiel ou de manière plus importante. La célébrité d’Uber et la publicité faite aux conflits dans lesquels elle a été et reste impliquée en a fait un symbole de sorte que l’on évoque aujourd’hui une société « ubérisée », fondée sur la généralisation des principes de l’économie participative : la liberté laissée à l’initiative individuelle grâce à une déréglementation maximale, la mise en rapport directe des clients, utilisateurs, particuliers et intervenants occasionnels, en fait les mêmes selon les circonstances et les besoins, en court-circuitant les intermédiaires et  en rejetant toute notion de domaine réservé. Selon cet idéal, à terme, toute demande singulière peut-être satisfaite de gré à gré par quiconque en revendique la capacité, la séparation entre consommateurs et hommes de métier s’estompe puisque chacun des premiers peut détenir une parcelle de savoir-faire susceptible de répondre à l’attente de semblables qui leur rendront la pareille dans un autre domaine. Une application locale d’une telle vision à l’administration de la cité tendrait à rejeter toute règlementation centrale et à se passer des corps de fonctionnaires d’états experts en matière de sécurité, de justice, d’enseignement et de fiscalité, selon l’idéal de l’anarcho-capitalisme et de son leader Ron Paul, forme intégriste d’un libéralisme contestant la notion même d’État particulièrement implantée aux États-Unis. C’est bien entendu là aussi la contestation radicale de toute politique sociale à l’échelle d’une nation et la promotion exclusive de la responsabilité individuelle, à la rigueur d’une certaine dose de solidarité communautaire.

          Les avantages attachées à cette économie et vantés jusqu’à les assimiler parfois à un progrès décisifs vers un nouvel âge d’or procèdent sans surprises des valeurs du libéralisme philosophique lui-même : l’équité, la responsabilité, l’autonomie, la souplesse de réaction et d’adaptation, la remise en cause des positions établies, vieilles forteresses corporatistes à prendre d’assaut, la baisse des coûts au profit des consommateurs. La lucidité conduit cependant à objecter que les règles habituelles du capitalisme moderne s’appliquent en réalité bien vite à ce domaine et  en dissipe alors certaines illusions. Les plates-formes et les bases de données sur lesquelles reposent toutes ces activités ne restent pas très longtemps librement partagées, elles deviennent des biens privés dont la valeur boursière flambe, comme cela a été le cas général des Big Data, des réseaux sociaux et de leurs logiciels d’utilisation  depuis quelques années déjà. Les chauffeurs Uber dépendent par exemple de la société éponyme qui possède la plate-forme et les systèmes d’exploitation indispensables à leur activité, ils en sont en quelque sorte des employés jouissant d’une franchise mais non des garanties attachées au travail salarié. À terme, une compagnie peut acquérir une telle avance sur ses concurrentes que l’évolution vers de quasi-monopoles bien connus dans la société capitaliste et qu’illustre Google dans son immense champ d’intervention n’est nullement impossible, voire est des plus probables avec la menace qui en découle alors sur les prix pour les consommateurs.

          En outre, et là réside sans doute pour moi ce en quoi « l’ubérisation de la société » pourrait en ébranler radicalement certains des piliers, elle tend vers une remise en cause radicale de la division spécialisée du travail issue du néolithique, une contestation, je l’ai dit, du savoir expert et de la notion de compétence. Jadis, tous les chasseurs – cueilleurs se livraient à toutes les activités nécessaires à leur subsistance, la chasse, la cueillette, la cuisine, la construction du logis, etc, selon peut-être (en réalité, on n’en sait rien) la seule différenciation liée au sexe. Puis, il y a près de dix mille ans, certains se sont spécialisés dans l’agriculture et l’élevage, ils se sont mis à produire de quoi nourrir aussi les prêtres, les guerriers, les artisans, etc., occupés par d’autres activités. Depuis, la spécialisation n’a cessé de croitre, justifiant le développement de connaissances et de compétences de plus en plus pointues concentrées au terme d’une longue formation chez des individus dédiés, fiers de leurs disciplines et de leurs métiers.  Certes, ils sont sans pareil dans leur domaine ! Cependant, des traces de ce savoir-faire  remarquable ne se trouvent-elles pas dispersées entre un très grand nombre de sujets divers ? Si tel est le cas, leur combinaison grâce à l’utilisation de plates-formes collaboratives ne permettrait-elle pas de reconstituer à partir de la multitude le même niveau de compétence que celui du spécialiste incontesté ? C’est bien le pari fait en son temps par Wikipédia ! La Révolution Française se fonda elle-aussi sur une pensée de cet ordre et sur une contestation des privilèges accordés aux corporations de l’Ancien régime pour supprimer les écoles de médecine en 1793, confiante en la capacité des citoyens dans leur diversité à faire aussi bien (à l’époque, ce n’était guère difficile) que les praticiens formés à l’université. L’expérience ne fut en ces temps-là guère concluantes et les facultés de médecine furent ré-instituées par Napoléon Bonaparte. L’économie participative parviendra-telle à reprendre le flambeau des révolutionnaires républicains de l’an 1 ? Et alors, avec quels résultats ?

          Les sceptiques rétorqueront que la crainte d’une telle évolution est illusoire, contredite par la poursuite de la spécialisation de plus en plus poussée qu’exigent les développements scientifiques et techniques, en médecine comme en tout domaine. Cependant, la réponse à cette exigence de savoir-faire expert fait  de plus en plus appel, elle aussi, aux robots et à l’intelligence artificielle, produits de la révolution numérique. De la sorte, qui a accès à de tels outils a besoin d’un minimum de formation et de savoir faire pour faire face à des demandes sinon hors de son champs de compétence, l’une des manifestations de l’économie participatives. Détailler les conséquences ultimes possibles de ce courant que rien n’arrêtera serait un exercice de science et de société-fiction un peu vain, je ne m’y engagerai pas. Il me suffira en guise de conclusion d’observer combien nous vivons en ce moment une transition majeure de la dynamique de l’évolution humaine. Il y a deux millions d’années que les humains ont commencé à démultiplier le pouvoir de leurs corps grâce aux outils. Puis, des bouliers et autres dispositifs de calcul jusqu’aux robots doté d’une mémoire presque infinie et d’un intelligence artificielle en évolution constante, ils ont utilisé l’outil pour accroitre dans des proportions formidables les performances de leur esprit. Une telle puissance maintenant extérieure au cerveau humain aboutira avec certitude à un profond bouleversement des relations sociales, du type de travail assuré par nos semblables et de l’espace qui lui sera dévolu. Autant le savoir et s’y préparer.

Axel Kahn, le trois mai 2016

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2 thoughts on “À QUOI L’ÉCONOMIE PARTICIPATIVE PARTICIPE-T-ELLE ?

  1. Je suis surpris de la façon dont vous évoquez sur ce blog votre dernier livre qui m’a bouleversé car il parle moins du numérique que de l’humain, sur lequel j’ai écrit 1article intitulé “L’homme à la recherche de l’humain” qui l’étudie, l’homme, dans ce qu’il a de meilleur (vous en êtes 1 exemple vivant) ou de pire, que je comprends non pas comme le signe d’une pulsion de mort soit-disant instinctuelle, comme l’a supposé Freud, mais comme l’échec du processus d’humanisation dont le terrorisme est une illustration tragique.

    • Cher Jean Bégoin, cher collègue,
      c’est bien parce que nous partageons le même souci que j’ai repris dans ce billet la question du défi lancé à la pensée et aux sociétés humaines par cet avatar prodigieux et terrifiant de la créativité humaine. J’ai développé cette analyse dans la version ci-dessus élargie de mon papier.
      Très cordialement

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