À SAINT-ALBAN, LA DÉSALIÉNATION DES “FOUS”. 29 JUIN.


Jusqu’à la Dernière guerre, malgré les avancées de la psychanalyse et diverses tentatives thérapeutiques, la prise en charge de l’aliénation mentale restait avant tout carcérale. L’isolement et la contention aggravaient la marginalisation sociale. Certes les “fous” n’étaient plus enchainés comme trop souvent encore au XVIIIème siècle, ils n’en restaient pas moins avant tout des insensés qu’il s’agissait de retirer de la circulation afin de protéger la société. Aussi, malgré l’action d’un médecin-directrice de l’établissement, les conditions d’internement des aliénés dans l’hôpital psychiatrique de St-Alban restaient très précaires. Cet établissement était devenu très important. Initialement installé vers 1850 dans le château de St-Alban, il comptera jusqu’à six cents pensionnaires au début du siècle. En 1936, Paul Balvet, psychiatre lyonnais, accède à la fonction de directeur ; il est alors le seul médecin. En 1939, il réussit à faire recruter un collègue espagnol anti-franquiste réfugié en France, François Tosquelles. D’autres médecins rejoignent l’établissement, dont Lucien Bonnafé, en 1942.

Le monde est alors engagé dans une guerre terrible, l’un des rares conflits où l’analyse manichéenne est celle qui est la plus proche de la réalité. Il y d’un côté le fascisme et son avatar qui s’est donné un socle biologique, le nazisme allemand, leurs idéologies anti-humaniste et agressive. De l’autre, tous ceux qui résistent à l’agression et refusent cette idéologie. Les malades mentaux ont été, avant les juifs et les tziganes, les premières victimes de la politique hitlérienne d’eugénisme radical, des dizaines de milliers d’entre eux ont été mis à mort. Le régime du maréchal Pétain couvre quant à lui des pratiques qui aboutissent au même résultat : des milliers de malades mourront de sous-nutrition. Il se crée à Saint Alban, autour de François Tosquelles et de Lucien Bonnafé, une atmosphère de résistance intellectuelle et active qui est stimulée encore par l’interaction avec les intellectuels antifascistes qui s’y réfugient, en particulier Paul Éluard, Tristan Tzara, Georges Sadoul qui appartiennent au courant surréaliste. Dans ce contexte, comment ne pas assimiler la logique carcérale et les pratiques déshumanisantes qui caractérisent la prise en charge des aliénés un peu partout dans le monde au sort réservé aux “fous” par les nazis et leurs alliés, plus généralement à l’univers concentrationnaire dont on commence à prendre conscience. L’étonnant mouvement de résistance médicale, psychiatrique, poétique qui se développe à Saint Alban aboutit à une contestation radicale, humaniste, des conceptions et méthodes de la psychiatrie classique, oppressive, ségrégative, négatrice de la personnalité, voire de l’humanité des malades mentaux.

Le mot est dit, on ne se trouve pas là d’abord face à des êtres dangereux pour la société dont il faut les retirer, mais devant des êtres différents, des malades pour la plupart des membres de ce courant de pensée naissant, voire seulement d’une irréductible singularité pour un petit nombre d’autres rejetant le concept même de pathologie de l’esprit. François Tosquelles, Lucien Bonnafé et leurs confrères de St-Alban appartiennent à la première sensibilité, majoritaire, et décident de soigner ces malades de l’esprit en favorisant chez eux toutes les formes d’expression et de socialisation. L’hôpital de St-Alban devient alors un lieu de vie avec ses ateliers, ses services, ses commerces. La pratique artistique est encouragée, aussi bien en tant que moyen de réalisation personnelle que pour son influence thérapeutique. En 1945, Jean Dubuffet baptise “art brut” les productions de malades mentaux ou de gens de la rue ; St-Alban deviendra un centre actif de ce type de créations. En 1958 est bâtie une sublime chapelle moderne décorée avec des statues en arkose, un aumônier attitré y dit la messe pour ceux qui le souhaitent, on y célèbre les fêtes de Noël et de Pâques. Un journal est édité, “trait-d’union”, largement tenu et rédigé par les “citoyens pensionnaires” de cette société de personnes différentes souffrant de troubles mentaux. Une radio interne sera aussi lancée. Ce mouvement de prise en charge globale de la maladie mentale par stimulation de tout ce qui concourt à la réalisation de soi, accroit la confiance en soi et facilite l’insertion dans une société, sera dénommé “psychothérapie institutionnelle”. Son écho national et international sera considérable et elle fera le lit d’une avancée ultérieure décisive de la psychiatrie française : le retour du malade dans la cité grâce à la psychiatrie de secteur. Plus tard, la découverte dans notre pays des neuroleptiques et des antidépresseurs bouleversera le traitement des malades sans rien ôter à l’importance de cette méthode de St-Alban dont le mérite incontesté reste par ailleurs d’avoir contribué à changer de manière majeure le regard des psychiatres et de la société dans son ensemble sur la maladie mentale.

Tout cela grâce à l’humanisme et à l’esprit de résistance d’un petit groupe d’hommes réunis dans une très petite ville, de plus, isolée et une des moins peuplées des départements français. Pour ceux que l’on appelait jadis “des fous”, ce sont là des justes.

 Axel Kahn, le vingt-neuf juin 2013.

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2 thoughts on “À SAINT-ALBAN, LA DÉSALIÉNATION DES “FOUS”. 29 JUIN.

  1. Bonjour Mr Kahn,
    Y’aurait beaucoup à dire sur les méthodes actuelles pour soigner les malades mentaux..On est les champions du monde de la consommation des neuroleptiques et des anti-dépresseurs
    Mais, il est vrai que, maintenant, on ne les met plus au cachot, on ne les enchaîne plus, comme jadis, on les traite plus humainement, pas comme des bêtes, même si certains mériteraient de l’être (suivez mon regard, du côté de la Haute-Loire)

  2. Sagesse improvisée
    ———-

    Ah ! le plus sage est d’être fou.
    Le sérieux ne vaut pas un clou,
    Il ne peut que gâcher nos fêtes ;
    Faut pas penser avec la tête.

    Pour commencer, buvons un coup ;
    Cela ne coûte que trois sous
    Quand la tavernière est honnête,
    Voilà qui vaut qu’on s’y arrête.

    À présent, nous batifolons
    En ce cher Pays des Merveilles
    Où nous conduisent les bouteilles ;

    Qu’importe si les jours sont longs !
    À grands traits de liqueur vermeille,
    Voici que nous nous envolons.

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